dimanche 10 mai 2015

L'introuvable révolution prolétarienne

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Sur un blog où j'ai mes habitudes, je lis le commentaire suivant :

" La valeur travail passe avant le muguet, même le 1er mai ".

Je me dis qu'au prix où le brin de muguet se négociait l'autre matin au marché  -- 3 euros 50 le brin -- ça me paraît douteux, vu que 3 euros50  représentent à peu près le tiers du smic horaire ( 9 euros et des poussières ), et bien plus du tiers de la rémunération horaire des gens dont le travail, dans notre beau pays, est rémunéré à un tarif très inférieur au smic. Ce matin-là, Hollande a décoré un lot de pingouins de la médaille du travail, façon de proclamer que la valeur travail est inestimable. Sauf que, dans la réalité, elle s'estime et s'échange au plus juste, même dans notre beau pays qui n'est pas (encore) le Bangladesh.

On s'étonne que des gens qui sont aussi mal payés n'ouvrent pas (collectivement, de préférence) plus souvent leur gueule pour dire qu'il sont mal payés et qu'ils veulent que ça change. C'est sans doute que, même les longs week-ends du 1er mai, ils sont trop fatigués pour l'ouvrir.

C'est peut-être  cette fatigue qui est la cause de la rareté des révoltes prolétariennes. En France, par exemple, il y eut les journées de juin 1848, il y eut la Commune de 1871, et depuis, plus rien. Les héros prolétariens sont chroniquement fatigués.

L'autre cause, plus profonde, c'est sans doute la rareté du prolétaire authentique ; encore plus rare est le prolétaire authentique prêt à faire la révolution. Rappelons que prolétaire vient du latin proles, qui signifie progéniture. Le prolétaire authentique, c'est celui qui n'a, pour tout patrimoine, que sa progéniture. D'où une difficulté supplémentaire : il est clair que le prolétaire père de famille, soucieux d'assurer le vivre et le couvert de sa compagne et de leurs moutards, sans compter d'autres urgences immédiates, y regardera à deux fois avant de tout lâcher pour aller faire la révolution.

Le prolétaire authentique prêt à faire la révolution serait donc le prolétaire célibataire sans enfants à charge (ce qui, selon l'étymologie, est une contradiction dans les termes, mais passons). Mais pour faire la révolution, il faut un grand nombre de prolétaires authentiques, donc de prolétaires célibataires sans enfants à charge, et, manifestement, le compte n'y est pas.

On comprend mieux, dès lors, que Marx et l'ami Engels se soient maintes fois plaints de n'être entourés que de faux prolétaires. Comment lancer la révolution prolétarienne avec un nombre insuffisant de prolétaires qui, de plus, étaient de faux prolétaires ? Que faire ? -- comme  dira un peu plus tard Lénine.

Dans ces conditions on comprend mieux les errements historiques d'une dictature du prolétariat exercée -- par procuration -- par un parti dont les membres n'étaient, pour la plupart, même pas prolétaires. Comme spécimens de prolétaires pur jus, on peut trouver mieux qu'un Lénine ou un Staline, ou qu'un apparatchik russe, chinois ou nord-coréen. C'est sans doute ce déficit de prolétaires authentiques qui explique l'échec des révolutions prolétariennes et de leur ersatz, le communisme d'Etat en U.R.S.S., en Chine et ailleurs.

Aujourd'hui, la perspective d'une révolution prolétarienne s'est encore éloignée, surtout dans nos pays développés. Il est clair qu'entre le prolétaire idéal et l'ouvrier de la grande industrie payé au smic au titre d'un CDI ou même d'un CDD, il y a un monde. Ce qu'on pourrait trouver chez nous de plus approchant du prolétaire, ce serait peut-être l'O.S. au chômage en fin de droits : mais un chômeur correspond-il à la définition du prolétaire qui, en principe, travaille, même si c'est pour des nèfles ?

Ce n'est donc pas dans nos pays "développés" que se lèvera l'aube de la révolution prolétarienne, mais peut-être, un jour lointain, quelque part en Asie, en Afrique ou en Amérique latine. A condition que, là-bas, les prolétaires ne soient pas trop fatigués, et qu'ils sachent s'unir.

Peut-être le prolétaire authentique est-il une espèce devenue introuvable, ou qui, plus probablement, n'a jamais existé. Le prolétaire authentique, en effet, c'est celui qui ne posséderait rigoureusement rien : ni biens, ni argent, ni famille, ni culture, ni même attachement à aucune tradition. Une table rase, en somme, et qui, en plus, serait prête à se sacrifier pour que les apparatchiks petits-bourgeois du parti autoproclamé fer de lance de la révolution puissent construire l'avenir sur ses os. Ce qui serait tout de même beaucoup demander à Billancourt.

Faut-il se résigner à considérer le prolétaire comme un concept vide de substance, aussi étranger aux réalités sociales que les idées platoniciennes le sont aux choses réelles ? C'est sans doute plus prudent.

Il serait tout aussi prudent, cependant, de ne pas considérer comme définitivement enterré le rêve d'une révolution prolétarienne, même et surtout si ce rêve prend des formes apparemment inattendues et paradoxales. A cet égard, on n'a guère relevé, me semble-t-il, la dimension sociologique de ce qui s'est passé en janvier dernier au siège de Charlie Hebdo . Du point  de vue d'une sociologie influencée, peu ou prou par le marxisme, il est clair que la quasi totalité des membres de la rédaction du périodique satirique appartenaient ou appartiennent à la fraction intellectuelle de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie ; ils travaillaient et travaillent au coeur du Paris bourgeois. En revanche, les "exécuteurs", les frères Kouachi, indépendamment de leur affiliation à une frange radicalisée de l'Islam, appartenaient aux classes populaires et vivaient dans un quartier populaire d'une ville du département le plus populaire de la région parisienne. De façon très symptomatique, à mon avis, le clivage entre les uns et les autres s'est fait sur la question du statut de l'image. Dans sa Critique du jugement, Emmanuel Kant nous dit que le goût esthétique pur porte sur la forme de l'objet, abstraction faite de sa fonction. Dans La Distinction, Pierre Bourdieu entreprend de montrer que cette aptitude à traiter la forme de l'objet indépendamment de sa fonction est caractéristique du goût bourgeois, tandis que le goût populaire, résolument "réaliste", répugnerait à séparer l'image de la réalité à laquelle elle se réfère et de sa fonction ; or c'est justement ce qui distingue les dessinateurs de Charlie Hebdo des frères Kouachi : tandis que les premiers traitaient l'image de Mahomet comme une pure forme avec laquelle on peut jouer, les seconds refusaient de séparer cette forme de son contenu, ce signe de son référent. L'opposition humoristes libres penseurs / fanatiques musulmans se double d'une opposition -- presque aussi visible, mais que beaucoup préfèrent ne pas voir -- entre bourgeois et prolétaires. Du reste, l'action des frères Kouachi ne se distingue guère de celles, en leur temps, d'Action directe ou de la bande à Baader. Mais sa dimension révolutionnaire est masquée ou réappropriée par l'intégrisme religieux, comme si celui-ci avait repris à son compte les objectifs des révolutionnaires d'antan, objectifs laissés en déshérence depuis que ceux qui les avaient formulés se sont absentés de nos sociétés qui n'en continuent pas moins d'être rongées par les inégalités et l'injustice sociale. Le vieux mot d'ordre, "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous", a été remplacé par celui-ci : "Islamistes de tous les pays, unissez-vous". On verra s'il s'avère plus efficace.

( Sur cette question, aujourd'hui  vivement débattue, on lira notamment les remarques de Michael Walzer, sous le titre Cette gauche qui n'ose pas critiquer l'Islam, dans Le monde du 9 mai. ainsi que les contributions de Nicolas Truong,  Jean-Loup Amselle et Manuel Valls à la Querelle de l'après-Charlie (Le Monde du 8 mai). Et, bien entendu, Qui est Charlie ? , d'Emmanuel Todd. Pas moi, en tout cas.

Sur le niveau de la valeur-travail dans nos sociétés occidentales, on lira, dans Le Monde du jeudi 21 mai 2015, l'édifiant article de Stéphane Lauer : La misère jusqu'au bout des ongles .

Le mur des Fédérés en 1900. Photo : Eugène (Atget)



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