lundi 18 mai 2015

" Quattrocento ", de Stephen Greenblatt : le hasard et la nécessité

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Au temps où je m'occupais d'archéologie en amateur (distingué), je me rappelle que les (distingués) professionnels avec qui je travaillais s'étaient un jour gaussés de deux de leurs jeunes collègues -- doctorants si je me souviens bien -- qui, selon eux, avaient passé le plus clair de leur temps, au  cours de la campagne de fouilles qu'ils avaient menée sur un site proto-historique, dans l'arrière-pays de Toulon, à  compter les coquilles d'escargots ramassées sur les lieux , enquête qui les avait amenés à  la conclusion -- précieuse avancée dans la connaissance des populations de cette époque -- que les occupants de cet oppidum, au long du IIIe ou du IIe siècle avant notre ère, étaient de gros consommateurs d'escargots.

Je trouve que mes (distingués) professionnels se gaussaient un peu vite.  La question de savoir si l'histoire est une science, au sens où les sciences de la nature, la physique ou la biologie, en sont, a alimenté de nombreuses controverses. Pour ma part, j'inclinerais à penser que mes deux jeunes archéologues versés en escargoterie étaient des scientifiques purs et durs. L'histoire ne peut prétendre accéder au rang de science "dure" que bardée de graphiques, de courbes, de diagrammes, de comptages de toutes sortes, assortis de commentaires, certes, mais alors aussi spartiates et dépourvus de toute ambition littéraire que possible. Autrement, l'histoire quitte la sphère des disciplines scientifiques pour rejoindre celle des beaux arts.

Parce qu'autrement, l'histoire n'échappe pas au récit. Et qui dit récit dit composition, dit mise en forme, dit beau langage, dit volonté plus ou moins avouée de séduire, dit intrusion de la personnalité du récitant, de ses goûts, de ses options idéologiques etc. , de ses marottes.

En fait, l'opposition n'est pas aussi tranchée que cela. Les premiers -- les compteurs d'escargots, les experts en courbes démographiques, en tableaux statistiques -- fournissent du grain à moudre aux seconds, les artistes du récit, les champions de la synthèse à destination d'un public qui, sans être encore forcément le grand public, n'est plus seulement le public restreint des spécialistes. Il arrive même que les compteurs d'escargots soient aussi des artistes du récit.

Il faut s'y faire : l'histoire n'a de chance d'intéresser et de convaincre le public des non-spécialistes, c'est-à-dire de remplir l'éminente fonction culturelle qu'on lui reconnaît, que si elle passe par le récit. Et, si possible, par un récit qui obéit moins aux règles scientifiques qu'à celles de la rhétorique. Un récit bien composé, bien mené, bien écrit, par un auteur rompu à l'art de la captatio benevolentiae des anciens, capable d'éveiller l'intérêt de ses lecteurs et sachant ne pas le laisser retomber, mais aussi un historien rigoureux, qui n'avance rien sans s'appuyer sur des sources solides, bref quelqu'un qui ne confonde pas le récit historique et le récit romanesque. L'équilibre entre les deux n'est pas facile à trouver, mais il est certain qu'être historien, ce n'est pas seulement donner de l'information, si précise et si éclairante soit-elle, c'est aussi savoir la faire passer en la proposant sous une forme attrayante. Un historien est toujours un raconteur d'histoire. Certains savent retenir l'attention de leur lecteur, d'autres non.  J'ai lu sur le même sujet -- la transition entre le monde païen et le monde chrétien, entre la fin du IIIe siècle et le début du Ve -- deux ouvrages, Chronique des derniers païens, de Pierre Chuvin, et Quand notre monde est devenu chrétien, de Paul Veyne. Tous deux sont très bien documentés, précis, pertinents. Mais le premier m'a paru ennuyeux, alors que le second m'a captivé. Pierre Chuvin est un excellent historien, mais Paul Veyne lui  est supérieur parce qu'il maîtrise davantage l'art de raconter, et sans doute aussi parce qu'il adore raconter.

De plus, dans tout récit historique un peu soutenu, un peu long, un peu complexe, il se produit presque inévitablement  et assez souvent que l'auteur soit amené à formuler des hypothèses aussi solidement étayées qu'on voudra mais qui, pour se présenter de manière convaincante, feront appel à son imagination. Une reconstitution historique, quelle qu'elle soit, si elle passe par le récit, contient nécessairement une part d'imaginaire.

Mon  libraire, qui est un homme cultivé, m'avait vanté Quattrocento , le livre de Stephen Greenblatt qui, selon lui, était un captivant roman historique. Je l'ai attentivement lu et, pour moi, ce n'est nullement un roman mais un récit historique très rigoureusement documenté. Mais peut-être me suis-je trompé et n'ai-je pas repéré, dans le texte, des passages où l'auteur, aidé de son imagination s'autorise des reconstitutions qui relèvent au fond de la fiction, si ancrée  soit-elle dans une réalité attestée par les sources. Il faudrait que je le relise pour m'en assurer.

Mais je crois que, dans ce livre, la fiction, si fiction il y a, relève plutôt de l'hypothèse fortement autorisée, sinon totalement validée, par l'état des connaissances. Stephen Greenblatt, qui enseigne la littérature à l'Université de Harvard, est pour moi un des meilleurs artistes actuels du récit historique, mais ce récit n'aurait pu venir au jour si son auteur ne l'avait pas nourri de multiples références empruntées à de nombreux spécialistes et à des textes de l'époque envisagée. C'est un très remarquable travail d'érudition et de synthèse, comme le montre l'abondante bibliographie commentée, à la fin du livre. Mais Stephen Greenblatt, passionné par son sujet, est aussi un incomparable conteur. Son ouvrage, d'une qualité exceptionnelle, a été couronné par le prix Pulitzer, le national Book Award, et a été sacré meilleur livre d'histoire 2013 par la rédaction du magazine LiRE.

Il faut dire que le sujet sort de l'ordinaire : c'est l'histoire de la très improbable redécouverte, en 1417, dans un monastère allemand, par un humaniste érudit florentin qui s'appelait Poggio Bracciolini (en France, on l'appelle le Pogge), de ce qu'on peut qualifier de bombe à retardement d'une puissance hors du commun : le manuscrit du De rerum natura, de Lucrèce. De ce manuscrit, aujourd'hui perdu, le Pogge fit une copie qui est à l'origine des éditions ultérieures, que l'invention de l'imprimerie va bientôt multiplier.

Bombe à retardement dans un premier sens : l'oeuvre de Lucrèce, grâce à laquelle nous possédons l'exposé le plus complet du système philosophique épicurien, n'avait plus été lue par personne depuis le triomphe du  christianisme au début du IVe siècle. Il s'en est fallu de peu qu'elle ne soit plus jamais lue par personne : dans les scriptoria des abbayes médiévales, les moines copistes avaient autre chose à faire qu'à préserver en priorité le texte d'une oeuvre qui proposait une explication du monde et de l'homme incompatible avec la théologie chrétienne. Greenblatt montre à quel point la préoccupation de combattre et de refouler les idées épicuriennes a été majeure pour les théologiens chrétiens à l'époque du paganisme déclinant.

Dans le cas de Lucrèce, le hasard a plutôt bien fait les choses, si l'on songe que la quasi totalité de l'oeuvre de son maître, Epicure, est perdue : en dehors du manuscrit recopié par le Pogge, nous en possédons deux autres, qui contiennent le texte intégral de l'oeuvre, et encore un autre, qui en contient un peu moins de la moitié. Ces manuscrits datent de l'époque carolingienne; des manuscrits antérieurs ne subsiste aucune trace; entre le IXe siècle, où ils furent mis au net, et le XIVe, où le Pogge découvrit et recopia l'un d'entre eux, aucune copie ne semble en avoir été faite. C'est peut-être l'oubli dans lequel ils étaient ensevelis qui les a sauvés.

Bombe à  retardement dans un second sens, que ce manuscrit : ce que l'Europe chrétienne y découvre, c'est une pensée radicalement étrangère au christianisme et susceptible d'en saper les bases doctrinales. Pensée violemment antireligieuse, au demeurant. Stephen Greenblatt consacre un chapitre à l'examen méthodique des aspects subversifs de cette pensée. A peine redécouverte, l'oeuvre de Lucrèce court le risque d'être anéantie, pour de bon cette fois, dans un de ces bûchers où l'Inquisition faisait brûler les livres impies -- les livres impies et les hérétiques. Le moment de la redécouverte de l'ouvrage de Lucrèce est contemporain d'une période de crise intense du christianisme européen et de la papauté. C'est à l'occasion d'un séjour au concile de Constance que le Pogge, secrétaire du pape Jean XXIII, va découvrir le précieux manuscrit. Ce concile de Constance fut pour le moins agité : le pape Jean XXIII, le "patron" du Pogge, y fut déposé et emprisonné, et le réformateur Jean Hus y subit un supplice atroce, ainsi qu'un peu plus tard son disciple Jérôme de Prague. En recopiant le texte du De rerum natura, le Pogge prenait des risques personnels certains.

Mais le hasard -- ce hasard qui, selon Epicure et Lucrèce, régit toutes choses en ce monde -- fit à nouveau bien les choses : la redécouverte du manuscrit est à peu près contemporaine de l'invention de l'imprimerie ; dès lors, très vite, il est trop tard pour plonger à nouveau l'ouvrage impie dans les oubliettes d'où le Pogge venait de l'exhumer. Il va jouer, au cours des trois siècles suivants, un rôle exceptionnel dans la crise de la conscience européenne qui s'ouvre en Italie dès la fin du XIIIe siècle, infléchissant l'histoire des idées dans une direction totalement imprévisible et ouvrant sur un paysage intellectuel -- et artistique -- que seules ont rendu possible la trouvaille fortuite du Pogge et sa passion pour les oeuvres antiques, son obstination à les sauver de l'oubli. Le livre de Greenblatt brosse un attachant portrait biographique d'un de ces intellectuels, disciples de Pétrarque -- le précurseur --, sans lesquels l'histoire de la pensée européenne n'aurait pas été la même. Son titre original, The Swerve , est certainement beaucoup plus expressif que le titre choisi pour l'édition française : le mot désigne en effet une embardée , et l'histoire de la redécouverte du De rerum natura est en effet celle d'un écart violent, loin de la direction logique qui était celle où devait le plus probablement s'inscrire le devenir de l'idéologie dominante.

La fin du livre décrit l'étendue de l'influence de la lecture de Lucrèce sur de nombreux intellectuels européens; la pensée d'un Machiavel, d'un Montaigne, d'un Giordano Bruno est en phase directe avec la thématique du De rerum natura ; de façon moins directe, un Erasme, un Thomas More s'en inspirent aussi. Au XVIIe siècle, Gassendi tentera la synthèse -- la plus élaborée selon Greenblatt -- entre épicurisme et christianisme. Mais la moins attendue, pour le lecteur français du moins, de ces postérités de Lucrèce et de l'épicurisme est celle sur laquelle s'achève le récit de Greenblatt,  celle qu'il repère dans la pensée de Thomas Jefferson.  " Je suis un épicurien "  : cette profession de foi du père de la Déclaration d'indépendance américaine reste peut-être, après tout, plus dérangeante encore pour un lecteur américain que pour un lecteur français.



Stephen Greenblatt , Quattrocento  ( Flammarion / libres Champs )



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