jeudi 21 mai 2015

" Qui est Charlie ? " ( Emmanuel Todd )

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La réception du dernier livre d'Emmanuel Todd, Qui est Charlie, aura été plutôt fraîche.  Dans Télérama (n° 3409), Vincent Remy parle d'un livre " bâclé, bourré d'invraisemblances. Et qui surtout trahit le mépris du grand bourgeois  européen pour les "classes moyennes", qu'il transforme en catholiques zombies englués dans les glaises ancestrales, et pour les "musulmans", qu'il réduit à leurs origines ". De son côté (Le Monde du 20 mai), Nonna Mayer dénonce le "simplisme" des analyses de Todd. On pourrait aisément leur retourner le compliment, notamment à Vincent Remy : les classes moyennes ne sont nullement réduites à la catégorie des "catholiques zombies" (catégorie inventée par Todd et Hervé Le Bras dans un autre livre), et encore moins les musulmans à leurs origines, puisque c'est justement le propos de l'auteur de montrer qu'on ne peut pas les réduire à leurs origines. Mais au fond, ce que beaucoup reprochent à Emmanuel Todd, c'est de s'être attaché à casser le mythe de l'unanimisme qui aurait caractérisé la manifestation du 11 janvier 2015.

Les chiffres donnés par Emmanuel Todd donnent près de 4 400 000 manifestants pour les 85 principales aires urbaines françaises, soit à peu près  10% de la population de ces aires. C'est à la fois beaucoup et peu. De son côté, Nonna Mayer, invoquant un sondage réalisé en mars à la demande de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, indique que 30% des personnes interrogées ont dit avoir participé aux manifestations. Le problème est que ce sondage été effectué deux mois après les événements. Nonna Mayer écrit à ce sujet : " (...) même si les 30% qui disent avoir manifesté n'étaient pas tous dans la rue le 11 janvier, le fait que deux mois après ils tiennent à dire qu'ils y étaient montre qu'à leurs yeux cela a de l'importance, et qu'ils sont solidaires de cette manifestation". L'argument me paraît assez faible... Les chiffres proposés par Todd paraissent plus fiables, même s'ils résultent d'estimations moyennes croisant les chiffrages du Ministère de l'Intérieur et ceux du journal Libération .


Nonna Mayer conteste l'absence d'ouvriers et d'immigrés d'origine maghrébine, constatée, selon elle, par Todd dans les manifestations du 11 janvier. Ce n'est pas exactement ce qu'il dit. En ce qui concerne les ouvriers et les membres des classes populaires, il constate, chiffres à l'appui, le faible taux de mobilisation dans les agglomérations comptant une importante population ouvrière et populaire, comme à Dunkerque (2,3% de la population), Le Havre (1,7%), Rouen (5,8%) ou Le Mans (5,3%) etc. Quant à la très faible représentation de la population immigrée, notamment des jeunes, elle est patente, et a d'ailleurs été relevée par la presse dans les jours qui ont suivi la manifestation.


Le gros des manifestants était donc en effet constitué de membres des classes moyennes, comme le démontre Emmanuel Todd qui, contrairement à ce que prétend Vincent Remy, ne laisse paraître aucun mépris de grand bourgeois pour lesdites classes moyennes.

Je partage, quant à moi, sur de nombreux points, les thèses soutenues par Emmanuel Todd dans son livre. Sa critique d'un prétendu "droit au blasphème", par exemple. Une chose, dit-il, est de revendiquer le droit de blasphémer contre sa propre religion et le droit de blasphémer contre la religion des autres, surtout quand ladite religion est celle, minoritaire, de groupes socialement dominés. Todd rejoint sur ce point les critiques adressées à Charlie hebdo par quelque 200 écrivains américains (dont Joyce Carol Oates, Russell Banks...).

Que, d'autre part, les classes moyennes françaises, notamment dans leur composante moyenne-supérieure -- classes qui, selon Todd, dominent aujourd'hui la société française, en particulier à travers le parti socialiste au pouvoir -- se laissent progressivement gagner par la tentation de l'islamophobie, cela ne me paraît guère contestable.

Emmanuel Todd a écrit là un livre riche -- trop riche ? -- tonique, féroce et drôle dans son allègre dénonciation  des contradictions et de la mauvaise conscience -- ou de la conscience élastique -- d'un certain establishment politique et social français. Un livre qui donne matière à réflexion et à débat. Cependant, la démarche de son auteur n'est certes pas à l'abri de la critique, à la fois dans la nature de son projet et dans le détail de ses démonstrations.

Dans la nature de son projet tout d'abord. On peut se dire que ce livre arrive à son heure, mais on peut aussi lui reprocher d'arriver trop tôt. Je me suis demandé si le désir de couper l'herbe sous le pied aux concurrents n'avait pas conduit son auteur à hâter sa rédaction et sa publication, alors que la gravité, l'ampleur, la complexité de ce qui s'est passé en France entre le 7 janvier et le 11 janvier méritaient une enquête plus approfondie, plus minutieuse et qui ne pouvait être vraiment efficace et révélatrice que menée dans une démarche pluridisciplinaire. Sociologue, Todd me paraît avoir sous-estimé le rôle de facteurs affectifs assez puissants pour brouiller les frontières sociologiques, donc susceptibles de réduire considérablement l'efficacité d'une enquête purement sociologique. Dans un débat avec Laurent Joffrin, récemment publié par Libération, Todd insiste sur le caractère scientifique de sa démarche de sociologue. Ce n'est pas tout à fait l'impression qu'on retire de la lecture de son livre, dont la tonalité polémique limite certainement la rigueur scientifique. Certains a priori de l'auteur, comme sa condamnation du traité de Maastricht et de l'adoption de la monnaie unique, jugés par lui responsables des difficultés économiques de la France et de l'accroissement des inégalités, ne sont pas suffisamment démontrés pour emporter la conviction du lecteur.

Dans le détail de la démonstration, il arrive à Todd de passer trop vite ou d'user de concepts dont le contenu et l'efficacité paraissent douteuse. Ainsi l'analyse et l'interprétation du rôle de Paris, où se sont concentrés près de la moitié des manifestants, aurait demandé, à mon avis, une approche beaucoup plus fine. Plus généralement, une interprétation suffisamment fine et fiable de la composition sociologique des manifestants me paraît, de toute  façon, aventurée, les seuls décomptes vraiment crédibles étant ceux --  globaux -- effectués par les agents du Ministère de l'Intérieur le jour des manifestations. Discutable me paraît aussi l'utilisation du concept de catholique zombie : selon Emmanuel Todd, le catholique zombie est une personne détachée de toute pratique religieuse et même de toute croyance, mais dont la pensée et le comportement restent plus ou moins consciemment marqués et orientés par les valeurs religieuses du milieu où il a été formé. S'appuyant sur le recul de la pratique religieuse en milieu catholique (divisée par deux en un demi-siècle), Todd en conclut que certaines régions de France, comme le grand Ouest, sont peuplées de catholiques zombies. Cela nous vaut au passage un portrait aux petits oignons de François Hollande, présenté comme le type achevé du catholique zombie. Le problème est qu'il semble tout  de même difficile d'identifier avec certitude l'authentique catholique zombie, vu qu'il s'agit d'une  espèce quelque peu fantomatique. Si l'on considère, d'autre part, que l'idéologie républicaine héritée de la Révolution (Déclaration des droits de l'homme etc.) peut être interprétée comme le relais profane des valeurs religieuses chrétiennes tombées en déshérence, on en conclura qu'au moins 90%  de Français d'aujourd'hui, y compris les plus anticléricaux et anti-religieux, sont des catholiques zombies qui s'ignorent. De même, les contours du conglomérat social censé imposer ses orientations politiques et idéologiques à la France d'aujourd'hui, conglomérat baptisé MAZ ( classes Moyennes / personnes Âgées / catholiques Zombies )  mériteraient d'être cernés avec plus de rigueur; il est douteux, en particulier, que, vu le niveau moyen des pensions de retraite, la majorité des personnes âgées soit en mesure de s'inviter au banquet des dominants et de faire entendre sa voix à leur chapitre.

Cependant, le concept MAZ, combinant une variable sociologique, une variable générationnelle et une variable idéologique, présente l'intérêt de proposer un "portrait type", probablement conforme à la réalité, de la classe aujourd'hui dominante en France : le représentant typique de cette classe appartient, par son niveau de revenu, aux classes moyennes supérieures, il a largement dépassé la cinquantaine, et il adhère aux valeurs des "catholiques zombies", notamment l'acceptation de l'inégalité comme donnée structurelle fondamentale et bénéfique dans une société. On n'est pas très loin du  diagnostic posé par Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, pour qui le retour en force du rentier et le creusement des inégalités caractérisent notre époque. C'est sans doute cela qui est au coeur de la critique du phénomène Charlie par Emmanuel Todd : les manifestations du 11 janvier et le mouvement d'opinion qu'elles traduisent lui apparaissent pilotées par le groupe aujourd'hui dominant en France, et révélatrices de son idéologie au service de ses intérêts.

Au total, on a le sentiment que ce livre en contient en réalité deux : d'une part une analyse de la manifestation du 11 janvier et du phénomène Charlie ; d'autre part un examen de l'état actuel de la société française et de ses difficultés. Certes, notre auteur avait bien l'intention de montrer que l'un s'éclaire par l'autre et réciproquement. Mais dans l'un comme dans l'autre cas, l'étude reste bien trop rapide et polémique pour être vraiment convaincante. Au point qu'on finit par se demander si ce livre ne nuit pas aux thèses qu'il défend plus qu'il ne les sert, brassant beaucoup d'idées, certes, mais de façon brouillonne et hâtive. Il ressemble à une esquisse encore trop imparfaite.

Emmanuel Todd consacre quelques pages de son livre à la situation des prisons françaises : " La France n'est pas, en 2015, une nation grande et généreuse, écrit-il. " Des poches de pauvreté s'installent et les prisons se remplissent. Car la seule véritable réponse du bloc hégémonique MAZ ( classes Moyennes, personnes âgées, catholiques Zombies ) à l'accumulation des problèmes est l'augmentation rapide du nombre des individus incarcérés par l'Etat. 36913 personnes écrouées en 1980, 77883 en 2014. En tenant compte de l'augmentation de la population française de 55 à 65 millions, nous enregistrons donc une élévation du taux d'incarcération de 7 à 12 pour 10 000, soit de plus de 70 %. Avant de nous inquiéter de leurs origines nationales ou religieuses, notons en effet l'âge moyen des prisonniers : 30,1 ans en 1980, 34,6 en 2014. Par ailleurs, la tendance à l'incarcération ne reflète pas une montée de violences graves : le nombre des homicides a, dans l'hexagone, chuté de 1171 en 1996 à 682 en 2013. C'est l'injustice du monde qui remplit les prisons ".

Ce passage est assez caractéristique du mélange de qualités et de défauts qui caractérise ce livre. Parmi les défauts, relevons les affirmations à la louche, dont l'agressivité polémique masque mal l'absence de preuves. La seule véritable réponse du boc MAZ à l'accumulation des problèmes est-elle vraiment l'incarcération ? On a du mal à le croire. Les actes de violence grave se réduisent-ils aux seuls homicides ? On admettra volontiers que l'injustice du monde soit la principale responsable de l'augmentation du nombre d'incarcérations,  mais est-ce vraiment le seul facteur à prendre en compte ? L'auteur a un peu trop tendance à nous inviter à le croire sur parole.

Malgré une fausse annonce, il ne s'inquiétera pas non plus des origines nationales et religieuses des prisonniers. C'est dommage. Il disposait pourtant de données fournies par l'événement lui-même : les assassins du 7 janvier, les deux frères Kouachi et leur complice Amédy Coulibaly, étaient assez représentatifs de quelques traits bien connus de la population carcérale française. Ayant séjourné en prison, les deux premiers pour complicité avec une entreprise terroriste, le troisième pour faits de petite et grande délinquance, tous trois étaient jeunes (32, 34 et 34 ans), nés en France de parents immigrés, tous trois musulmans ralliés à l'islamisme radical. Ajoutons que les frères Kouachi, orphelins de père et de mère, vécurent leur enfance et leur adolescence dans des foyers de la DDASS. Il est étonnant que Todd ne souffle mot de tout cela, qui aurait pu apporter de l'eau à son moulin. Sur la question de la religion, ses positions, plutôt pragmatiques et tolérantes, sont fort éloignées de celles du marxisme. A la fin du livre, il espère que l'inégalitarisme foncier du catholicisme zombie sera corrigé par l'égalitarisme musulman : mais quid de cet égalitarisme ? On sait que les fondamentalistes de l'Islam sont soutenus par les monarchies du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, DubaÏ) qui règnent sur quelques unes des sociétés les plus inégalitaires de la planète. On peut se demander si les religions -- les trois monothéismes bibliques en tête -- ne sont pas avant tout des systèmes idéologiques destinés à faire avaler aux masses la pilule de l'inégalité, en la sacralisant au besoin : c'est, en pays d'Islam, le cas du statut des femmes. Comme beaucoup d'autres, les frères Kouachi et Coulibaly seront morts et auront fait mourir pour avoir trop consommé cet opium-là... Ceux qui tirent les ficelles de ces pantins auraient vraiment tort de se gêner : non seulement ils acceptent de passer leur vie entre foyers d'accueil, HLM crasseux et prisons surpeuplées, mais en plus ils sont prêts à mourir prématurément pour la cause d'un dieu absent. Aussi con qu'eux tu meurs ! Pourtant, il y a longtemps qu'on le sait : martyr, c'est pourrir un peu... Faites la révolution, tas d'idiots, pas le djihad !

Avec ses insuffisances, Qui est Charlie ? a au moins le mérite de mettre en lumière les difficultés dans lesquelles se débat une société en mal de sens, en proie à la tentation du rejet, en quête de boucs émissaires et donc sujette à des accès irrationnels  récurrents d'islamophobie et d'antisémitisme, une société où les inégalités se creusent, reléguant préférentiellement deux catégories, les jeunes et les immigrés ; une société où les incantations des politiques à l'égalité sont constamment démenties par la réalité des faits, parce que ces politiques (la gauche française en particulier) se sont inclinés devant la loi qui produit ces inégalités : la loi d'airain du marché, la loi du plus fort.

Un livre à lire, et même à relire.



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