dimanche 28 juin 2015

" Le gaucher boiteux ", de Michel Serres : Madame Bovary, Serres-moi

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Quelle différence y a-t-il entre Emma Bovary, Neil Armstrong et le robot Philae sur sa comète Tchouri ?

Aucune. Notons qu'on pourrait remplacer Madame Bovary par Don Quichotte ou par Jean Valjean ou par un héros balzacien (Rubempré, Vandenesse...) .

Pour comprendre ce rapprochement apparemment farfelu, il faut réfléchir au sens qu'on prête habituellement à la fameuse réplique de Flaubert : " Madame Bovary, c'est moi ". On la perçoit généralement comme un aveu personnel : à travers son personnage, l'auteur se livrerait à une confession plus ou moins discrète ; la littérature romanesque relèverait toujours ou prou de l'autobiographie masquée ou de l'autofiction. Je n'y tiens plus. Faut que je me lâche. Faut que je déballe. On connaît ça. On le connaît d'autant mieux qu'une certaine pratique universitaire a longtemps réduit et continue de réduire la fiction littéraire à ça. Untel, l'homme et l'oeuvre. L'homme, donc l'oeuvre.

Cela devient déjà un peu moins banal et plus intéressant si on comprend que,  par le truchement d'un (ou de plusieurs) personnage(s) romanesque(s), l'auteur cherche à explorer des régions de lui-même qu'il ignorait, ou connaissait mal, avant de se lancer dans l'entreprise ; la fiction y apparaît davantage comme un mode d'enquête, une technique exploratoire. C'est le rôle que, selon Jean-Michel Hirt, dans sa préface à L'homme Moïse et la religion monothéiste, Freud  lui assignait : " au fil de son élaboration théorique, écrit-il, en décidant de prendre au sérieux la fiction littéraire, Freud va l'arracher au ghetto du divertissement dans lequel voulait l'enfermer le sérieux de la pensée scientifique. La fiction apparaît comme seule capable d'accueillir, par les formes culturelles qu'elle suscite, les motions pulsionnelles issues de la réalité psychique ".

Mais au fond, Flaubert dit "Madame Bovary, c'est moi " comme les ingénieurs de la NASA pourraient dire " Neil Armstrong, c'est nous" ou -- mieux encore -- " Philae, c'est nous ".

Qu'est-ce à dire ? Que Neil Armstrong ou Philae sont des envoyés, des messagers, partis explorer des mondes où ceux qui ont  fait appel à leurs services ne pouvaient pas se rendre ; et que, de là-bas, ils envoient des messages, ils émettent des informations, sources d'un savoir nouveau.

Eh bien, un grand personnage de roman, comme Madame Bovary, Don Quichotte ou Lucien de Rubempré, c'est un envoyé de l'auteur, parti à sa place explorer, grâce aux pouvoirs de l'imagination, des terres encore inexplorées auxquelles l'auteur n'a pas directement accès. De là-bas, ils lui envoient des informations sur ce qu'ils ont vu et vécu.

Qu'est-ce qui peut bien arriver à une jeune fille très ignorante, très naïve et très idéaliste, bien décidée à ne pas croupir à vie dans sa cambrousse normande ? Comment peut-on envisager son destin, compte tenu d'un certain nombre de paramètres ? C'est la question que s'est posée Flaubert en inventant Emma Bovary.

Un grand romancier est un explorateur d'inconnu armé de la méthode expérimentale. Voir la préface de Thérèse Raquin, de Zola. Mais pas seulement un explorateur d'inconnu : un inventeur d'inconnu, dans les deux sens du mot "inventeur".

J'espère ne pas avoir trop déformé, en la résumant,  la pensée de celui qui nous décrit brillamment cette fonction de la littérature, la rapprochant ainsi des autres formes du savoir humain, notamment du  savoir scientifique : Michel Serres, dans son dernier ouvrage, Le Gaucher boiteux .

" Au lieu de recopier, telles quelles, les listes  des manuels d'astronomie ou d'ichtyologie, mortelles d'ennui, Jules Verne crée des envoyés. Il expédie Nemo sous la mer, Barbicane dans l'espace, Arne Saknussem au "centre de la Terre", pour voir ce que lui ni nul ne pouvaient voir, peut-être même ne pourraient jamais observer, en ces lieux inaccessibles. " Revenez le raconter", semble-t-il dire. Alors, rentré de voyage, le conteur incarne ainsi la synthèse des savoirs en route recueillis. Autant de messages dans le messager.
   Penser, inventer ou produire suppose un mouvement, un acte de sortie, d'extraction, comme de gésine, ici, d'expédition, de détachement ou d'envoi, de poussée en avant, d'externalisation. "

Ainsi les personnages d'un grand romancier sont ses anges messagers , qu'il expédie aux quatre coins du monde à  la chasse aux informations :

" Lorsque les hublots et les lunettes, lorsque des télescopes et les microscopes, même raffinés, ne suffisent plus, le curieux, le conteur, le savant, le théoricien... emploient des envoyés. Capitaine au corps des courriers du tsar, Michel Strogoff comparaît au Kremlin : "Allez donc en Sibérie, ordonne l'empereur, y voir ce que font les Tartares et y réparer ce qu'ils détruisent ! " Deux journalistes le suivent. "Partez sous la mer, dans l'espace, descendez les cheminées des volcans, pratiquez un regard dans l'enceinte isolée fermée des thermodynamiciens... pour y voir ce que je ne peux voir et revenez vite me le dire. Courez, chiens de berger, aboyez pour empêcher que les agneaux se noient ! Allez naviguer en Méditerranée, Ulysse, et revenez à Ithaque, porteur du portulan que tisse et défait Pénélope jour et nuit ; courez caresser Bérénice, Titus, et revenez déclamer en public et en vers alexandrins ce que coûtent à la chair les amours déchirées ; pleurez en veuvage, Andromaque, et regardez mourir ceux que vous tuez par devoir de mémoire ; partez pour le combat, Seigneur Cid ; expérimentez l'avarice, Harpagon ; courez les routes, Jacques, en compagnie de votre maître ; souffrez en paternité, Goriot ; explorez Carthage, Salammbô... !" Les personnages de littérature ne se conduisent-ils pas, eux aussi, comme délégués, messagers, comme autant de chiens autour du berger ? l'auteur les dépêche pour voir ce qu'il ne pourra jamais examiner de près. Il se dédouble, il s'externalise,   de sorte que cet autre, ce lieutenant, se met à écrire à sa place. Lieutenant de pensée, l'envoyé tient lieu d'auteur . "

Il s'externalise... Depuis que l'homme s'est détaché de la condition animale, penser, c'est s'externaliser. Les premiers outils de silex, prolongement de la main, sont une première étape d'une externalisation du corps humain, toujours plus sophistiquée, du marteau à l'ordinateur. Externalisation, moyen d'agir sur le monde et de le connaître, condition et forme de la pensée. La littérature d'imagination est un des modes d'externalisation du cerveau humain, sur le mode virtuel.

Ainsi le romancier, le conteur, inventeur de fictions révélatrices de pans encore inconnus du réel, inventeur de réalités nouvelles, à la manière d'un Balzac ambitionnant de faire concurrence à l'état-civil, est-il classé par Michel Serres aux côtés des plus grands penseurs de l'humanité, un Platon ou un Einstein. Car dès l'incipit de son livre, l'auteur l'affirme avec force : "penser veut dire inventer". On ne pense pas quand on se limite à répéter ou à gloser ce que d'autres ont pensé avant vous. On peut ne pas être d'accord avec une conception aussi radicale et limitative de la pensée ( "la pensée, la rareté", écrit d'ailleurs Michel Serres ). Après tout, parvenir à comprendre la pensée difficile d'un autre ( un raisonnement mathématique par exemple ) peut être considéré comme un acte de pensée à part entière, et certains commentaires vont parfois plus loin que l'original. Plus loin dans son livre, Serres va jusqu'à taxer d'inutilité les débats et même la critique; mais sans la critique, où en serait la recherche scientifique ?

Michel Serres ne tarde pas d'ailleurs à sembler s'éloigner de ces prémisses : " Bactérie, champignon, baleine, séquoia : nous ne connaissons pas de vivant dont nous puissions dire qu'il n'émet pas d'information, n'en reçoit, n'en stocke ni ne la traite ". Or justement " qu'est-ce que penser, sinon, au minimum, effectuer ces quatre opérations : recevoir, émettre, stocker, traiter de l'information ? Comme tous les existants ? Sans doute ne savons-nous pas vraiment que nous pensons comme le monde parce que nous vivons séparés de lui". Dans ce cas, rien de plus banal ni de plus universel que la pensée . Définie de cette façon, elle n'est en rien un privilège humain.

" Si penser signifie inventer, qu'est-ce à dire dès lors ? Emettre des informations de plus en plus rares, de plus en plus contrôlées à l'émission, de plus en plus indépendantes de la réception, du stockage et du traitement, de plus en plus en écart à leur équilibre, contingentes, ramifiées, gauches, boiteuses. Et, de nouveau, plonger dans les bifurcations, les ramifications du Grand Récit ou  de l'évolution ". Penser, pour Michel Serres, si on lui accorde que penser vraiment c'est inventer, c'est bifurquer des sentiers battus pour s'égarer sur des chemins de traverse, c'est mettre en danger les équilibres établis. C'est pourquoi, les gauchers -- surtout si, en plus, ils sont boiteux -- transforment en avantages ce que les gens à courte vue prennent pour des handicaps. Va demander à John Mac Enroe ou à Rafael Nadal s'ils regrettent d'être gauchers.

Le Grand Récit, c'est celui de l'Univers depuis ses origines, dans son insondable complexité. Depuis l'invention des premiers outils, des premiers mythes, l'humanité s'y est plongée, et elle continue de le déchiffrer. Mais jamais elle n'a disposé de moyens d'investigation aussi performants qu'aujourd'hui. Dans l'histoire de l'humanité, Serres distingue trois états : " L'histoire des techniques se développe en trois temps. Des premiers outils, pierres taillées ou polies, jusqu'à Bélidor, l'ingénieur de L'Architecture hydraulique ( 1750), elle se réfère pendant des milliers d'années à la mécanique, au moins en principe : statique, cinématique, dynamique, y compris, d'Archimède à d'Alembert, celle des fluides. Par toitures, portages, transports, tractions humaines et animales, forages, labours, mines, canaux et barrages, le monde que cette période met en place, on a pu, avec raison, le dire froid. Certes, les humains faisaient depuis longtemps du feu, celui-ci servant à écarter les bêtes dangereuses, au chauffage, à l'éclairage, à la cuisson, mais aux forgerons aussi. La transition avec le stade suivant, celui, justement, du feu et de la thermodynamique, Carnot l'assume en définissant deux sources, comme s'il s'agissait d'un flux en chute. Voici le nouveau monde brûlant : moteurs, énergie, pétrole, électricité nucléaire, en somme la évolution industrielle -- deux siècles de règne à peine. La seconde transition vers notre âge doux, Léon Brillouin l'assume en définissant l'information comme inverse de l'entropie, cette dernière issue, justement, de la thermodynamique. Trois ères en somme : mécanique, machines simples ; chaleur, moteurs ; âge doux, le nôtre, celui de l'information "

Vision sans doute par trop optimiste : rien ne dit que la révolution industrielle n'ait pas encore de longs jours devant elle et qu'elle n'ait pas partie liée avec l'âge de l'information, qui risquerait de n'être alors qu'un âge moyennement doux.

Quoi qu'il en soit, cet âge de l'information qui, selon Michel Serres, ouvre à l'humanité des perspectives encore inconnues il y a seulement trente ans, c'est l'âge de l'ordinateur et, plus précisément, d'internet. L'informatique organisée en réseau mondialisé apporte au moins deux progrès décisifs : d'abord elle décharge le cerveau humain de la tâche harassante et lourdement accaparante de mémoriser. Tel Saint-Denis décapité portant sa tête sur la colline Sainte-Geneviève, nous posons notre cerveau- mémoire sur notre table, sous la forme d'un ordinateur. Tout le savoir humain est disponible, là, sur notre table, presque sans effort et presque instantanément. Autant de gagné pour l'exercice de la pensée dans ce qu'elle a de plus haut : l'invention. Ensuite s'ouvre une ère, jamais connue dans l'histoire de l'humanité, de démocratisation du savoir et des compétences. C'est la fin du modèle tour Eiffel, symbole de la révolution industrielle, symbole aussi de l'immémoriale organisation pyramidale des sociétés humaines : " Pointue en haut, la tour Eiffel s'appuie sur une base large. Tous les gouvernements de l'histoire adoptent une forme analogue : en haut, peu de décideurs -- rois, tyrans, familles d'aristocrates ou partis politiques, groupes de pression -- et en bas, autant de sujets que les puissants aiment appeler citoyens. Les pouvoirs n'ont pas de mal à les tenir en main.
   Les réseaux d'aujourd'hui comportent, au contraire, autant d'émetteurs que de récepteurs. Cette authentique nouveauté, numérique pour le coup, laisse espérer que se rompe le cercle vicieux et enchanté de la politique et des médias dont la drogue endort lesdits citoyens ".

Il va de soi que la fin du modèle tour Eiffel ne menace pas seulement les pouvoirs politiques mais toutes les institutions, en particulier l'institution scolaire et universitaire. Que serait devenue Emma Bovary si elle avait eu le loisir de pianoter sur son écran de smartphone, comme n'importe laquelle de nos Petites Poucettes ?

Livre résolument optimiste que ce livre de Michel Serres, qui trouve souvent des accents lyriques et pleins d'émotion pour dire ses convictions et ses espérances : " Qui, en effet, avant mon héroïne, pouvait annoncer, de soi, ces quelques devises-là ? Auguste, empereur de Rome, à qui Corneille, dans Cinna, fait dire : " Je suis maître de moi comme de l'univers" ; Gengis Khan, cavalier conquérant, piétinant des milliers de cadavres ; Jules II, pape génial ; Louis XIV, Roi-Soleil ; tel milliardaire aujourd'hui ...? En tout cas, des personnages rarissimes, tous absents de mes livres, tyrans, tueurs, malades mentaux du pouvoir, de l'avarice et de la cruauté, tous debout, statufiés sacrifiés, à la pointe aiguë de la tour Eiffel ou des pyramides d'Egypte, selon ce schéma, invariant durant des millénaires : nains jaunes juchés laminant des foules d'humains écrasés.
  Or désormais, innombrable nouveauté, plus de trois milliards de Petites Poucettes crient en temps réel cette devise altière devenue commune ". 

Trois milliards de Petites Poucettes, et nous avec elles, qui entrons, les yeux grands ouverts, dans l'anti-caverne platonicienne, celle qu'imagina Jules Verne dans L'Etoile du Sud,  la caverne des merveilles immanentes inépuisables du monde réel. Nous sommes faits pour ces émerveillements-là. Notre devise n'est-elle pas celle de Baudelaire : "Au fond de l'inconnu, pour trouver du nouveau " ?


Michel Serres , Le Gaucher boiteux, puissance de la pensée   ( Le Pommier )




mardi 23 juin 2015

La femme est l'avenir de l'homme

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Pour des raisons qui ne regardent que moi, je m'intéresse à tout ce qui touche la longévité de la population française, européenne et mondiale. C'est ainsi que j'ai découvert récemment les chiffres et les courbes statistiques disponibles sur les sites de l'INSEE et de l'INED. Ils sont riches d'intérêt.

Tout le  monde sait que l'espérance de vie moyenne en France atteint, en 2015, 78,8 ans pour les hommes et 85,1 an pour les femmes. Notre pays se situe au quatorzième ou au quinzième rang, derrière des pays qui, presque tous, se situent en Europe occidentale, sauf le Japon, qui est en tête avec  80 ans pour les hommes et 86,1 ans  pour les femmes. A comparer aux chiffres de la  Chine (74 ans pour les hommes), de la Russie (61,7 ans), du Nigeria (52 ans).

L'espérance de vie s'entend en général à la naissance. Les chiffres indiqués plus haut concernent les nouveaux-nés. Ainsi, un bébé français né en France au début de 2015 peut raisonnablement espérer vivre un peu plus de soixante-dix-huit ans. Je suis né le 9 mai 1940. Mauvaise pioche. Tandis que l'espérance de vie d'un bébé né au début de l'année 1939 frôlait les 60 ans, celle des enfants nés en 1940 et 1941 tombait à tout juste 40 ans, on devine aisément pour quelles raisons. Le même effondrement s'était déjà produit lors de la première guerre mondiale et celle de 1870. Si Hitler avait gagné la guerre, on n'ose pas penser à ce que serait aujourd'hui l'espérance de vie en France à la naissance.

Au 1er janvier 2015, le nombre de Français mâles nés en 1939 encore vivants s'élevait à 203 004. Pour 1940, il n'était plus que de 198 420. Pour 1941, il s'abaissait encore, à 193 432. Il faut attendre 1942 pour que les chiffres repartent à la hausse. Ce creux correspondant aux deux années 1940/1941 est aisé à interpréter. Je suis un enfant de la pénurie dans diverses acceptions de la notion.

Pour une population d'un peu plus de 65 millions d'habitants, la France compte aujourd'hui un peu plus de 9% de personnes âgées de plus de 75 ans. Cependant, les femmes sont considérablement majoritaires dans ce groupe -- ces 9% se décomposant en 6% environ de femmes pour 3% d'hommes. Je suis donc fier d'appartenir à un contingent en instance de disparition provisoirement différée.

L'examen de la pyramide des âges de la population française actuelle n'est pas moins instructive. Jusqu'à l'âge de vingt ans, les garçons sont plus nombreux que les filles. Ensuite, les femmes sont toujours plus nombreuses que les garçons. A partir de 60 ans environ, l'écart se creuse considérablement en faveur des femmes. Au sommet de la pyramide, on comptait, dans toute la France, au 1er janvier 1015, 18 hommes âgés de plus de 105 ans, pour 1086 femmes.

Le poète avait raison : la femme est l'avenir de l'homme.

Quoi qu'il en soit, tout mâle déficient que je suis, je ne consentirai à mourir que contraint et forcé. C'est que j'ai le vouloir-vivre chevillé au corps, défaut assez courant. Il est certain que, d'une manière générale et à condition de ne pas y regarder de trop près, j'aime bien vivre. Pourtant, cet attachement à la vie me paraît déraisonnable et quelque peu insensé. Car enfin, je ne vois pas bien la différence entre le fait d'exister et le fait de n'avoir jamais existé. Etre vivant ou mort, quelle différence ? Chercher un sens à la vie est l'occupation la plus vaine qui soit. à la mort aussi, d'ailleurs. On était là, on n'y est plus. Qu'on soit humain, chat, fourmi ou amibe, bactérie ou virus, on s'agite un temps court sur cette terre, puis on est  cadavre, puis poussière. Tant qu'on est vivant, il est certainement préférable d'y trouver du plaisir, sinon, à quoi bon vraiment ? Les efforts de tant de gens pour donner un sens et une valeur à la vie d'un individu, d'un groupe ou de l'espèce toute entière ne suscitent qu'une seule réaction saine : un énorme éclat de rire. Oeuvrer à la promotion du plaisir pour tous, -- y compris nos frères animaux -- sous toutes ses formes innocentes, m'apparaît en revanche comme une entreprise digne qu'on y participe. Ce n'est pas donner du sens, c'est seulement faire preuve de bon sens. Soyons des militants de l'âge doux qui, selon Michel Serres, est l'avenir de l'humanité.





vendredi 19 juin 2015

Les affres de l'examen

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Dans la longue salle ovale et lumineuse, aux meubles de bois blond, personne n'est encore là mais tout le monde a déjà marqué sa place d'une serviette en bonnet d'évêque.

Si bien qu'il doit contourner l'alignement des tables pour en trouver une encore inoccupée, près d'une dame d'un certain âge, charmante, qu'il entreprend aussitôt de tutoyer, mais la sentant gênée, quoique souriante, il passe au vouvoiement. Les femmes, il a eu le temps d'en faire l'expérience, manquent souvent de naturel et de spontanéité. Ah, au diable les simagrées, montre donc ta culotte !

Mais cette grande salle est décidément trop éclairée. Craignant de ne pouvoir se concentrer, il se replie dans une pièce obscure et fraîche, où il s'installe à un bureau de ministre, face à une grande fenêtre ouverte sur un paysage ensoleillé, qui expose ses charmes champêtres à perte de vue. Dans le viseur de son hasselblad, il entreprend de le cadrer, l'agrémentant de quelques montagnes, au fond. Là, c'est en effet mieux comme ça.

L'épreuve de quatre heures porte sur le dernier livre d'un écrivain connu. Comme il n'en a lu que le début, il  va devoir répartir son temps entre la lecture du reste et le commentaire qu'il doit en faire : la tâche s'annonce plus compliquée que prévu.

Déjà neuf heures ! Une heure s'est écoulée qu'il n'a pas encore écrit une seule ligne. Toujours en quête d'un cadre plus propice à la concentration, il fait à nouveau retraite dans une pièce adjacente. Mais à peine a-t-il eu le temps de griffonner quelques notes sur une feuille déjà couverte au verso d'un brouillon serré, biffé, d'une autre main que la sienne, qu'un jeune inconnu entreprend de l'interviewer sur l'illustre auteur qu'il n'a toujours pas lu. Tout juste l'a-t-il congédié que c'est maintenant sa femme, ravissante, parfumée, qui le couvre de baisers -- ma chérie, vraiment, je ne peux pas, pas maintenant -- mais déjà elle se coule sur lui, le chevauche. Ah ! se mettre enfin au travail. 

Heureusement, il a pointé au moins un thème : celui de l'art, d'ailleurs présent dans le reste de l'oeuvre de l'illustre -- du moins il croit s'en souvenir. Il s'y jette à corps perdu, couvre fébrilement des pages. Mais comment parler du reste du livre puisqu'il ne l'a toujours pas lu et qu'il ne lui reste qu'une heure ? Il va lui falloir inventer. Inventer ? Et si c'était lui, l'écrivain célèbre ? La voilà, la solution ! Il lui suffit, après tout, de décider que c'est lui, et le tour est joué.

Parler de soi est tout de même plus facile. Il y aura toujours de quoi dire.

Au moins ne rendra-t-il pas copie blanche.



dimanche 14 juin 2015

" L'avenir d'une illusion " ( Sigmund Freud ) : notre Papa qui n'êtes pas aux cieux

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" Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la plaisanterie de s'absenter au jugement dernier "

                             ( Vautrin, dans Le Père Goriot )


" Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu ".     ( Voltaire )


" Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit ".

                             ( Molière, Dom Juan )



L'Avenir d'une illusion  ( 1927 ) devrait figurer dans la bibliothèque de tout athée réfléchi et conséquent. Bien sûr, l'originalité et l'importance de ce livre, écrit à l'intention du grand public, tient à l'analyse qu'il propose du phénomène religieux à  la lumière de la théorie psychanalytique. La religion y est notamment décrite comme une névrose de contrainte collective. Cependant, Freud aborde le problème religieux autant en honnête homme qu'en spécialiste et le lecteur, sans être expert en psychanalyse, retrouvera dans son livre l'écho de nombre de réflexions qu'il a pu se faire personnellement. Freud reconnaît d'ailleurs que son livre ne relève qu'en partie d'une analyse psychanalytique et qu'il y exprime souvent des positions qui débordent sa spécialité. Pour le lecteur des philosophes des Lumières et de Feuerbach qu'il est, la religion n'est pas loin d'être l'opium du peuple qu'y voyait Marx.

Pour comprendre la puissance de l'illusion religieuse sur l'esprit humain depuis les âges les plus reculés jusqu'à nos jours, il faut, selon Freud, prendre en compte deux formes de contraintes psychologiques. D'abord ce que Freud désigne par le mot Hilflosigkeit , qui n'a pas d'équivalent direct en français, et que les traducteurs de la collection Quadrige rendent par le néologisme désaide, ou encore par désemparement. La désaide , c'est le sentiment éprouvé par l'enfant dès les premiers jours de la vie, puis par l'adolescent et l'adulte, d'être livré sans recours à " l'écrasante surpuissance de la nature " . Contre elle, l'enfant trouve d'abord le secours de ses parents : " La libido, écrit Freud, suit les voies des besoins narcissiques et s'attache aux objets qui en assurent la satisfaction. C'est ainsi que la mère, qui satisfait la faim, devient le premier objet d'amour et certainement aussi la première protection contre tous les dangers indéterminés qui menacent l'enfant dans le monde extérieur, elle devient, osons-nous dire, le premier pare-angoisse.
   Dans cette fonction, la mère est bientôt relayée par le père, plus fort, à qui cette fonction dès lors reste dévolue durant toute l'enfance. "

Hélas, la vie nous refuse trop souvent la satisfaction de nos besoins narcissiques et le secours de nos parents se révèle très vite insuffisant, dès la petite enfance et à mesure que nous grandissons. " La raison dernière du besoin de religion, écrit Freud à Jung, m'a frappé comme étant le désemparement infantile, tellement plus grand chez l'homme que chez les animaux. A partir de ce moment il ne peut se représenter le monde sans parents, et s'octroie un Dieu juste et une nature bonne. " C'est alors que les représentations religieuses viennent  suppléer, sur un plan fantasmatique, à l'insuffisance de l'instance parentale ; elles tirent leur force de ce qu'elles sont, écrit Freud " des illusions, des accomplissements de souhaits les plus anciens, les plus forts et les plus pressants de l'humanité ; le secret de leur force, c'et la force de ces souhaits." Chacun peut ainsi solliciter d'elles le recours de la symbolisation religieuse contre les attaques de l'angoisse. Soumis que nous sommes à la puissance de la nature, nous ne pouvons y échapper, et d'abord à la plus taraudante   des angoisses, celle de la mort :
" [...] aucun être humain, écrit Freud, ne cède au leurre de croire que la nature est dès à présent soumise à notre contrainte, rares sont ceux qui osent espérer qu'elle sera un jour entièrement assujettie à l'homme. Il y a les éléments qui semblent se rire de toute contrainte humaine, la terre qui tremble, se déchire, ensevelit tout ce qui est humain et oeuvre de l'homme, l'eau qui en se soulevant submerge et noie toutes choses, la tempête qui les balaie dans son souffle, il y a les maladies que nous reconnaissons, depuis peu seulement, comme des agressions d'autres êtres vivants, enfin l'énigme douloureuse de la mort, contre laquelle jusqu'à présent aucune panacée n'a été trouvée, ni ne le sera vraisemblablement jamais. Forte de ces pouvoirs, la nature s'élève contre nous, grandiose, cruelle, inexorable, elle nous remet sous les yeux notre faiblesse et notre désaide auxquels nous pensions nous soustraire grâce au travail culturel ".

La religion constitue donc pour l'humanité un puissant pare- angoisse : " du fait que la Providence divine gouverne avec bienveillance, l'angoisse devant les dangers de la vie est apaisée, l'instauration d'un ordre moral du monde assurant l'accomplissement de l'exigence de justice si souvent demeurée inaccomplie au sein de la culture humaine ; le prolongement de l'existence terrestre par une vie future y adjoint le cadre spatial et temporel dans lequel ces accomplissements de souhait sont censés s'effectuer. Des réponses aux questions-énigmes posées par le désir de savoir humain, comme celle de la genèse du monde et la relation entre le corporel et l'animique, sont développées suivant les présuppositions de ce système ; ce qui constitue un formidable soulagement pour la psyché individuelle, c'est que les conflits de l'enfance provenant du complexe paternel, conflits jamais tout-à-fait surmontés, lui soient retirés et soient acheminés vers une solution admise par tous. " Névrose collective sans doute, mais qui permet à tout un chacun de faire l'économie de l'effort (à l'efficacité incertaine) de se fabriquer sa propre névrose protectrice (toute névrose est une construction psychologique dont le but est de masquer une réalité qu'on ne parvient pas à regarder en face).

Le problème, évidemment, c'est que les réponses religieuses aux questions-énigmes de l'existence humaine " sont toutes des illusions, indémontrables, nul ne saurait être contraint de les tenir pour vraies, d'y croire. Quelques-unes d'entre elles sont tellement invraisemblables, tellement en contradiction avec tout ce que notre expérience nous a péniblement appris de la réalité du monde, que l'on peut -- tout en tenant compte des différences psychologiques -- les comparer aux idées délirantes. On ne peut pas juger de la valeur de réalité de la plupart d'entre elles ".  Les systèmes  religieux, assemblages d'idées délirantes -- en ce sens qu'elles sont rigoureusement indémontrables et en contradiction avec les données expérimentales du réel -- s'apparentent à des constructions psychotiques collectives. Pour autant, il n'est pas exclu qu'elles aient joué, au long de l'histoire humaine, un rôle éminemment positif, et Freud est le premier à le reconnaître.

La deuxième forme de contrainte psychologique avancée par Freud comme raison du succès de l'illusion religieuse est en effet étroitement liée à la raison d'être des cultures humaines, à leur formation et à leur développement. Dans cette perspective, la religion apparaît comme une névrose de contrainte particulièrement efficiente au plan collectif. Si la nature nous impose ses contraintes, la culture, qui nous protège partiellement de sa puissance, nous impose, pour y parvenir, d'autres contraintes. Toute culture, écrit Freud,  " repose sur la contrainte au travail et sur le renoncement pulsionnel ". Mais les biens qu'à ces conditions elle dispense " se trouvent menacés par la révolte et la soif de destruction des participants de la culture ". Sans respect de ces deux facteurs constitutifs de toute culture, on aboutit rapidement à la situation d'anarchie que décrivait déjà Montesquieu dans ses Lettres sur les Troglodytes et qui débouche, soit sur la destruction de la structure collective et de ses membres, soit sur une tyrannie au bénéfice d'un seul ou de quelques uns.

" Il n'est pas exact,écrit Freud, que l'âme humaine, depuis les temps les plus anciens, n'ait suivi aucun développement et que, en opposition avec le progrès de la science et de la technique, elle soit aujourd'hui encore la même qu'au  commencement de l'histoire. Nous pouvons mettre en évidence ici l'un de ces progrès de l'âme. Il va dans le sens de notre développement qu'une contrainte externe soit peu à peu intériorisée, du fait qu'une instance animique particulière, le sur-moi de l'homme, l'adopte au nombre de ses commandements. Tout enfant met sous nos yeux le processus d'une telle mutation, ne devenant moral et social qu'en passant par elle. Ce renforcement du sur-moi est un fond culturel psychologique éminemment précieux. Les personnes chez qui il s'est effectué, d'adversaires de la culture qu'elles étaient, deviennent des porteurs de la culture. Plus leur nombre est grand dans une sphère culturelle, plus cette culture est assurée et plus elle peut se passer des moyens de contrainte externe. " S'il en est ainsi, il n'est pas difficile de mesurer le rôle bénéfique des religions dans le développement et la préservation des cultures, des contraintes desquelles elles fournissent la justification, en les sacralisant : " [...] les lois morales que nos cultures ont établies sont celles-là mêmes qui dominent tout l'advenir du monde, à ceci près qu'une instance juridique suprême en assure la garde avec incomparablement plus de  puissance et de conséquence. Tout ce qui est bien trouve finalement sa récompense, tout ce qui est mal sa punition, sinon dès cette vie sous sa forme actuelle, du moins dans les existences ultérieures qui commencent après la mort. Ainsi, tous les effrois, souffrances et rigueurs de la vie sont voués à être extirpés ; la vie après la mort, qui prolonge notre vie terrestre, comme la partie invisible du spectre lumineux est accolée à sa partie visible, apportera le plein accomplissement dont peut-être nous avons regretté l'absence ici-bas. Et la sagesse supérieure qui dirige ce cours des choses, la suprême bonté qui s'y mnifeste, la justice qui s'y impose, telles sont les propriétés des êtres divins qui nous  ont créés, nous et le monde dans son ensemble. Ou bien plutôt, celle de l'Etre divin unique en qui, dans notre culture, se sont condensés tous les dieux des premiers âges. "

On ne s'étonnera pas que, dans la très  grande majorité des cultures, la figure de cet Etre divin unique des monothéismes ou de l'Etre divin majeur des polythéismes soit la figure masculine du Père, et qu'elle conserve l'ambivalence de la figure du père pour le petit enfant : à la fois redoutable et protecteur, tyrannique et idéalisé. Freud reconnaît au judaïsme le privilège d'avoir, le premier, "dégagé le noyau paternel qui était de tout temps dissimulé derrière chaque figure de dieu. Dès lors que Dieu était un être unique, les relations à lui pouvaient recouvrer l'intimité et l'intensité du rapport de l'enfant au père." Cette prééminence du masculin dans la représentation de l'Etre suprême est certainement à mettre en relation avec la structure patriarcale de la plupart des sociétés ; cependant, Freud ne s'interroge pas, dans ce livre du moins, sur l'effacement ou la subordination de l'instance maternelle dans la symbolique religieuse. Il n'est pas sûr que toujours et partout la divinité dominante n'ait jamais revêtu une forme maternelle.

Freud publie son livre en 1927, à une époque où l'illusion religieuse,  au moins dans une Europe en voie de déchristianisation, lui paraît largement dévalorisée et menacée. Dans cette situation, la question est de savoir ce qui peut en prendre le relais pour exercer, en partie tout au moins, les fonctions culturelles qui étaient les siennes. Freud ne méconnaît pas les capacités de résistance de la religion. Au contradicteur fictif qu'il s'invente, il fait dire : " D'innombrables hommes trouvent dans les doctrines de la religion leur unique réconfort, ne pouvant supporter la vie que grâce à son aide. On veut leur ravir ce qui était leur appui et l'on n'a rien de mieux à leur donner en échange " . Et il avoue qu' " il n'y a pas de danger qu'un homme de croyance et de piété, subjugué par mon exposé, se laisse arracher  sa croyance ".

Après tout, un athée ne devrait opposer aux illusions religieuses, qu'une indulgence souriante, si les religions, à commencer par les monothéismes,  n'avaient la prétention d'ériger en dogmes universellement valables et radicalement indiscutables des affirmations qui, toutes, échappent à la preuve, et ne cédaient pas, trop souvent, à la tentation d'arracher l'adhésion des incroyants par la force. Freud dénonce avec vigueur ce qu'il nomme " l'interdit de pensée religieux ". Trop d'hommes, selon lui, " se laissent intimider par les menaces de la religion, et ils redoutent la religion tant qu'ils sont forcés de la tenir pour une part de la réalité qui les restreint ". Il insiste sur le rôle à ses yeux néfaste d'une éducation religieuse tôt imposée aux enfants.

Aux illusions religieuses, Freud oppose sa confiance dans les progrès de ce qu'il nomme l'intellect, et qu'on peut identifier à la raison. A son interlocuteur croyant, il déclare : " J'estime que vous défendez une cause perdue. Nous pouvons bien souligner souvent que l'intellect humain est sans force, comparé à la vie pulsionnelle humaine, et avoir raison de le faire ; mais il y a malgré tout quelque chose de particulier à cette faiblesse ; la voix de l'intellect est faible, mais elle n'a de cesse qu'elle ne se soit fait entendre. Après avoir essuyé d'innombrables fins de non-recevoir, souvent répétées, elle finit bien par y parvenir. C'est là un des rares points où l'on est en droit d'être optimiste pour l'avenir de l'humanité, mais en soi il ne manque pas de significativité. On peut y rattacher d'autres espoirs encore. Nous sommes certes loin, très loin, du primat de l'intellect, mais selon toute vraisemblance toutefois pas infiniment loin ".

Primauté de l'intellect, de la raison, de l'enquête scientifique soumise à la règle de la preuve, telles sont, selon Freud, les véritables conditions du progrès humain, dans le cadre d'une société résolument laïque et démocratique :

" Comme c'est une tâche délicate de faire le départ entre ce que Dieu a lui-même exigé et ce qui dérive plutôt de l'autorité d'un parlement ayant tout pouvoir ou d'une haute magistrature, il y  aurait un indubitable avantage à laisser Dieu tout à fait hors du jeu et à admettre honnêtement l'origine purement humaine de tous les dispositifs et prescriptions culturels. En même temps que le caractère sacré revendiqué par les commandements et lois, tomberaient aussi leur rigidité et leur immutabilité. Les hommes pourraient comprendre que ceux-ci sont créés non pas tant pour les dominer que bien plutôt pour servir leurs intérêts, ils établiraient avec eux un rapport plus amical, se fixeraient pour but, au lieu de les abolir, de seulement les améliorer. Ce serait un progrès important sur la voie qui mène à la réconciliation avec la pression qu'exerce la culture ".

C'est vraiment parler d'or. Avouons-le en effet : aucune prescription religieuse, aucun interdit religieux ne vaudra jamais une  loi humaine fondée en raison et en justice, aboutissement des délibérations d'hommes éclairés par la raison et le savoir. "Traiter la religion comme une affaire humaine" , tel était le souhait du jeune Freud. L'Avenir d'une illusion nous invite en tout cas, à traiter les affaires humaines exclusivement comme des affaires humaines, sans que les dieux viennent y fourrer leur nez.

Cependant, la cause profonde du succès pérenne des religions, c'est  sans doute la  puissance en l'homme des désirs narcissiques. Ils sont certainement bien plus délirants encore que ne le sont les satisfactions symboliques que nous proposent les religions. Si nous étions capables d'un peu plus de modestie, pleinement conscients de notre insignifiance dans l'immense Univers, si nous renoncions sagement au rêve de voir se réaliser nos souhaits les plus fous, nous n'aurions pas autant besoin des consolations de la religion. C'est peut-être là un mal auquel  l'homme occidental est plus particulièrement exposé. Soyons prêts, écrit Freud " à renoncer à une bonne part de nos souhaits infantiles ", et à en prendre " notre parti avec résignation ". Prendre lucidement la mesure de nos limites et nous  en accommoder, c'est aussi la condition pour prendre la mesure de nos vraies forces.

N'importe. Délire ou pas, et en dépit de mon âge avancé, le désir narcissique infantile est en moi plus puissant que jamais. C'est ainsi que ce matin, après un petit dej contraire à toutes les règles diététiques, j'ai décidé que, secours de  la religion ou pas, je ne mourrais que contraint et forcé. Na !


Sigmund Freud,  L'Avenir d'une illusion , traduit par Anne Balseinte, Jean-Gilbert Delarbre et Daniel Hartmann, préface de Jacques André   ( PUF, Quadrige ) . Les citations sont empruntées à cette édition.


mercredi 10 juin 2015

La blague à papa du jour (3)

1246 -


Dire que j'ai connu la Quatrième République. Des fois, quand je me regarde dans une glace, je me fais peur.

N'empêche que c'était pas une mauvaise époque. Les occasions de rigoler ne manquaient pas. Ainsi, y avait, dans les années cinquante, un parlementaire qui s'appelait Coudé du Foresto. Yvon Coudé du Foresto, exactement. On se doute qu'avec  un blaze pareil...

Donc Coudé du Foresto s'aventure rue Saint-Denis; Une dame l'aborde :

La dame - Tu viens, chéri, y a du feu... etc.

Coudé du Foresto - Mais vous n'y songez pas, Madame : je suis Coudé du Foresto !

La dame  - T'en fais, pas mon lapin, on finira bien par s'arranger. Moi, telle que tu me vois, j'ai bien                        une rétroversion de l'utérus.




mardi 9 juin 2015

Buffon et l'obésité

1245 -


On nous rebat les oreilles avec l'obésité, mal des sociétés modernes développées, lié notamment à l'abus des nourritures industrielles. Il est certain qu'il faut lutter contre la première, en limitant la consommation des secondes. Mais sans doute la tendance à l'obésité est-elle un effet presque inéluctable du vieillissement et une lointaine annonce de la mort. C'est ainsi, en tout cas, que Buffon voyait les choses; On lit en effet, dans le chapitre De la vieillesse et de la mort , de l'Histoire naturelle (1749), le passage suivant :

" Lorsque le corps a acquis toute son étendue en hauteur et en largeur par le développement entier de toutes ses parties, il augmente en épaisseur ;  le commencement de cette augmentation est le premier point de son dépérissement, car cette extension n'est pas une continuation de développement ou d'accroissement intérieur de chaque partie par lesquels le corps continuerait de prendre plus d'étendue dans toutes ses parties organiques, et par conséquent plus de force et d'activité, mais c'est une simple addition de matière surabondante qui enfle le volume du corps et le charge d'un poids inutile. Cette matière est la graisse qui survient ordinairement à trente-cinq ou quarante ans, et à mesure qu'elle augmente, le corps a moins de légèreté et de liberté dans ses mouvements, ses facultés pour la génération diminuent, ses membres s'appesantissent, il n'acquiert de l'étendue qu'en perdant de la force et de l'activité ".

Il faut lire ces extraits de l'oeuvre de Buffon  -- très bien édités par Jean Varloot -- en prenant le temps de la réflexion. C'est que la modernité de nombre de ses vues est pour nous, aujourd'hui, un peu masquée par l'élégance d'une des plus belles écritures du siècle des Lumières, dont Buffon fut l'un des plus brillants représentants. On ignore aussi trop souvent, on l'on néglige, le fait que l'oeuvre de Buffon est un jalon essentiel de l'histoire de la connaissance de la Nature, en attendant la révolution darwinienne et la naissance de disciplines aujourd'hui incontournables, comme l'anthropologie, l'éthologie et l'écologie. L' Histoire naturelle reste un livre très actuel.

Buffon,  Histoire naturelle , édition et choix de Jean Varloot   ( Folio classique )


vendredi 5 juin 2015

" Penser / Classer " , de Georges Perec

Paru quelques années après la mort de Perec, Penser /Classer regroupe des textes publiés dans des revues et des journaux, entre 1976 et 1982, dont le dernier publié de son vivant a donné son titre à ce recueil , sur le thème des rapports entre l'acte de penser et l'acte de classer, et qui obéit donc lui-même à un principe classificateur. " Regrouper, note d'ailleurs Perec dans le texte éponyme (p.154), évoque l'idée d'éléments distincts à rassembler dans un ensemble ".

Dans Le Monde des livres du 8 mai, Jean Birnbaum salue la réédition du livre dans la collection Points, en un court article, mais d'une émouvante justesse. Pour Birnbaum , le caractère ludique de la démarche de Perec ne doit pas nous faire ignorer toute la gravité douloureuse qu'il masque et révèle à la fois, comme c'est le cas dans d'autres livres comme W ou le souvenir d'enfance, la Disparition ou les Revenentes. Perec, écrit Birnbaum, " subvertissait ainsi la classification meurtrière pour la retourner en acte de vie , opposant tout ce que l'humanité a d'inclassable à tout ce qu'elle recèle d'innommable ". Penser / Classer contient à cet égard des remarques significatives, telles celles-ci :

" Tellement tentant de vouloir distribuer le monde selon un code unique ; une loi universelle régirait l'ensemble des phénomènes : deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres.

   Malheureusement ça ne marche pas, ça n'a même jamais commencé à marcher, ça ne marchera jamais. "

Et encore :

"  Toutes les utopies sont déprimantes, parce qu'elles ne laissent pas de place au hasard, à la différence, au "divers". Tout a été mis en ordre et l'ordre règne.
   Derrière toute utopie, il y a toujours un grand dessein taxinomique : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. "

Il est bien probable que cette "frénésie de rangement" à laquelle Perec lui-même succombe dans toute son oeuvre, mais pour la subvertir et la rendre inoffensive par l'humour, soit inscrite au coeur de notre raison raisonnante, et que toute entreprise scientifique soit inconcevable sans elle. Considérations sur les lunettes suggère qu'un classement objectif suppose que celui qui classe n'appartienne pas à la catégorie visée par l'entreprise classificatrice. Perec, qui ne porte pas de lunettes, peut donc en parler "avec un  sentiment réconfortant de bienveillante neutralité ", " voir la chose d'un oeil placide, sans passion ni parti-pris, aussi disposé à me pencher sur le cas des hypermétropes qu'à  examiner le problème des myopes, avec un détachement lucide qui n'exclut ni la sympathie ni la conscience professionnelle. "

Sans doute le goût et l'art du rangement sont-ils indispensables aussi à l'écrivain et à l'artiste. Trois chambres retrouvées, 81 fiches-cuisine à l'usage des débutants ou De la difficulté qu'il y a à imaginer une Cité Idéale sont des textes construits sur le principe musical du thème-et-variations, dont Perec fera un usage magistral dans la Vie mode d'emploi.

A lire Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail ou L'art et la manière de ranger ses livres, on peut constater que la manie du rangement a considérablement préoccupé Perec au cours de sa vie. Tout bibliomane, lisomane plus ou mois graphomane devrait se reconnaître dans ces textes et adhérer à la conclusion du second : " il n'est pas mauvais que nos bibliothèques servent aussi de temps en temps de pense-bête, de repose-chat et de fourre-tout ".

Ces textes nous renseignent donc sur Perec lui-même, la cure de psychanalyse qu'il a suivie entre 1971 et  1975, ses façons de travailler, ses modes d'écriture, ses amitiés et préférences  littéraires (les copains de l'Oulipo, Queneau, Tardieu), mais aussi portent sur le monde un regard éclairant. Ainsi, les classements vulgaires de la mode sont ils jugés sans indulgence par l'auteur des Choses . Certains classements anciens sont révélateurs des oeillères de leurs concepteurs et de la société dont ils reflètent les préjugés. Toute époque se dévoile dans ses classements, par exemple la France de la belle Epoque dans le catalogue de l'Exposition Universelle de 1900, où les objets sont répartis en 18 groupes et 121 classes, l'avant-dernier étant consacré à la "Colonisation", groupe nouveau à propos duquel le commissaire général de l'exposition, M Picard, écrit benoîtement que sa "création est amplement justifiée par le besoin d'expansion coloniale qu'éprouvent les peuples civilisés " !  On ne s'étonnera pas si " la dernière place est occupée tout simplement par les armées de terre et de mer ". J'adore ce " tout simplement ", saluant ironiquement ce couronnement martial.

L'examen de la table des matières du Malet-Isaac, manuel d'histoire en usage dans le lycée de mon adolescence n'est pas moins révélateur : la plupart des peuples extérieurs au monde occidental augmenté de la Russie ne sont envisagés que sous l'angle de la même expansion coloniale, de la Renaissance au XXe siècle. Il est vrai que les auteurs dudit manuel ne faisaient qu'appliquer le programme conçu au Ministère, avec la contribution et l'accord de l'Inspection générale. Ainsi fûmes-nous bercés de notre roman national et enfermés dans une vision étriquée de l'humanité. Depuis, les choses semblent avoir un peu changé ; c'est tant mieux.

Ce qui séduit le plus dans ces textes, c'est leur caractère d'esquisse, où le sourire tempère toujours le sérieux, d'où toute assertion péremptoire est exclue, où la porte reste toujours ouverte à la discussion, à l'approfondissement ; le texte se prolonge toujours dans les réflexions du lecteur.

Perec, d'ailleurs, s'intéressait vivement à "la prise en charge du texte par le lecteur".  " Ce qu'il s'agit d'envisager, ce n'est pas le message saisi, mais la saisie du message ", écrivait cet écrivain ennemi de la posture et de la pose. Si  fraternel, en somme.


( Posté par :John Brown, avatar eugènique agréé )




mardi 2 juin 2015

" Lydie " ( Pierre Perret )

1242 -


Tout le monde connaît Pierre Perret. L'auteur des Jolies colonies de vacances et du Zizi est pour la plupart d'entre nous le joyeux et tendre drille par excellence de la chanson française.

Comme tout le monde, je croyais connaître Pierre Perret. Jusqu'à l'autre jour où il est venu au JT de midi d'Elise Lucet présenter son dernier album. Il est dédié aux femmes, celles de sa vie et les autres.

Il a chanté pour nous, en s'accompagnant à la guitare (c'est un excellent guitariste), une des chansons de l'album. La chanson est mélodieuse, comme la plupart de ses chansons. Il l'a interprétée de sa voix tendre et soleilleuse, avec pudeur.

La chanson raconte l'histoire de la vie de Lydie, une jeune femme venue d'Afrique, débarquée un jour d'un de ces sinistres bateaux de migrants quelque part sur les côtes européennes, et qui depuis travaille en France en faisant les boulots dont les autres ne veulent pas pour des salaires dont les autres ne veulent pas non plus.

Je me suis pris en pleine figure cette histoire dont l'insupportable violence était encore plus exhibée par l'apparente réserve d'un texte d'une justesse rare, dans sa sincérité. Une chanson militante, inoubliable de force et de révolte concentrée.

Merci, monsieur Perret. Honneur à vous.


( Posté par : Babal , avatar eugènique agréé )