vendredi 19 juin 2015

Les affres de l'examen

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Dans la longue salle ovale et lumineuse, aux meubles de bois blond, personne n'est encore là mais tout le monde a déjà marqué sa place d'une serviette en bonnet d'évêque.

Si bien qu'il doit contourner l'alignement des tables pour en trouver une encore inoccupée, près d'une dame d'un certain âge, charmante, qu'il entreprend aussitôt de tutoyer, mais la sentant gênée, quoique souriante, il passe au vouvoiement. Les femmes, il a eu le temps d'en faire l'expérience, manquent souvent de naturel et de spontanéité. Ah, au diable les simagrées, montre donc ta culotte !

Mais cette grande salle est décidément trop éclairée. Craignant de ne pouvoir se concentrer, il se replie dans une pièce obscure et fraîche, où il s'installe à un bureau de ministre, face à une grande fenêtre ouverte sur un paysage ensoleillé, qui expose ses charmes champêtres à perte de vue. Dans le viseur de son hasselblad, il entreprend de le cadrer, l'agrémentant de quelques montagnes, au fond. Là, c'est en effet mieux comme ça.

L'épreuve de quatre heures porte sur le dernier livre d'un écrivain connu. Comme il n'en a lu que le début, il  va devoir répartir son temps entre la lecture du reste et le commentaire qu'il doit en faire : la tâche s'annonce plus compliquée que prévu.

Déjà neuf heures ! Une heure s'est écoulée qu'il n'a pas encore écrit une seule ligne. Toujours en quête d'un cadre plus propice à la concentration, il fait à nouveau retraite dans une pièce adjacente. Mais à peine a-t-il eu le temps de griffonner quelques notes sur une feuille déjà couverte au verso d'un brouillon serré, biffé, d'une autre main que la sienne, qu'un jeune inconnu entreprend de l'interviewer sur l'illustre auteur qu'il n'a toujours pas lu. Tout juste l'a-t-il congédié que c'est maintenant sa femme, ravissante, parfumée, qui le couvre de baisers -- ma chérie, vraiment, je ne peux pas, pas maintenant -- mais déjà elle se coule sur lui, le chevauche. Ah ! se mettre enfin au travail. 

Heureusement, il a pointé au moins un thème : celui de l'art, d'ailleurs présent dans le reste de l'oeuvre de l'illustre -- du moins il croit s'en souvenir. Il s'y jette à corps perdu, couvre fébrilement des pages. Mais comment parler du reste du livre puisqu'il ne l'a toujours pas lu et qu'il ne lui reste qu'une heure ? Il va lui falloir inventer. Inventer ? Et si c'était lui, l'écrivain célèbre ? La voilà, la solution ! Il lui suffit, après tout, de décider que c'est lui, et le tour est joué.

Parler de soi est tout de même plus facile. Il y aura toujours de quoi dire.

Au moins ne rendra-t-il pas copie blanche.



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