vendredi 5 juin 2015

" Penser / Classer " , de Georges Perec

Paru quelques années après la mort de Perec, Penser /Classer regroupe des textes publiés dans des revues et des journaux, entre 1976 et 1982, dont le dernier publié de son vivant a donné son titre à ce recueil , sur le thème des rapports entre l'acte de penser et l'acte de classer, et qui obéit donc lui-même à un principe classificateur. " Regrouper, note d'ailleurs Perec dans le texte éponyme (p.154), évoque l'idée d'éléments distincts à rassembler dans un ensemble ".

Dans Le Monde des livres du 8 mai, Jean Birnbaum salue la réédition du livre dans la collection Points, en un court article, mais d'une émouvante justesse. Pour Birnbaum , le caractère ludique de la démarche de Perec ne doit pas nous faire ignorer toute la gravité douloureuse qu'il masque et révèle à la fois, comme c'est le cas dans d'autres livres comme W ou le souvenir d'enfance, la Disparition ou les Revenentes. Perec, écrit Birnbaum, " subvertissait ainsi la classification meurtrière pour la retourner en acte de vie , opposant tout ce que l'humanité a d'inclassable à tout ce qu'elle recèle d'innommable ". Penser / Classer contient à cet égard des remarques significatives, telles celles-ci :

" Tellement tentant de vouloir distribuer le monde selon un code unique ; une loi universelle régirait l'ensemble des phénomènes : deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres.

   Malheureusement ça ne marche pas, ça n'a même jamais commencé à marcher, ça ne marchera jamais. "

Et encore :

"  Toutes les utopies sont déprimantes, parce qu'elles ne laissent pas de place au hasard, à la différence, au "divers". Tout a été mis en ordre et l'ordre règne.
   Derrière toute utopie, il y a toujours un grand dessein taxinomique : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. "

Il est bien probable que cette "frénésie de rangement" à laquelle Perec lui-même succombe dans toute son oeuvre, mais pour la subvertir et la rendre inoffensive par l'humour, soit inscrite au coeur de notre raison raisonnante, et que toute entreprise scientifique soit inconcevable sans elle. Considérations sur les lunettes suggère qu'un classement objectif suppose que celui qui classe n'appartienne pas à la catégorie visée par l'entreprise classificatrice. Perec, qui ne porte pas de lunettes, peut donc en parler "avec un  sentiment réconfortant de bienveillante neutralité ", " voir la chose d'un oeil placide, sans passion ni parti-pris, aussi disposé à me pencher sur le cas des hypermétropes qu'à  examiner le problème des myopes, avec un détachement lucide qui n'exclut ni la sympathie ni la conscience professionnelle. "

Sans doute le goût et l'art du rangement sont-ils indispensables aussi à l'écrivain et à l'artiste. Trois chambres retrouvées, 81 fiches-cuisine à l'usage des débutants ou De la difficulté qu'il y a à imaginer une Cité Idéale sont des textes construits sur le principe musical du thème-et-variations, dont Perec fera un usage magistral dans la Vie mode d'emploi.

A lire Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail ou L'art et la manière de ranger ses livres, on peut constater que la manie du rangement a considérablement préoccupé Perec au cours de sa vie. Tout bibliomane, lisomane plus ou mois graphomane devrait se reconnaître dans ces textes et adhérer à la conclusion du second : " il n'est pas mauvais que nos bibliothèques servent aussi de temps en temps de pense-bête, de repose-chat et de fourre-tout ".

Ces textes nous renseignent donc sur Perec lui-même, la cure de psychanalyse qu'il a suivie entre 1971 et  1975, ses façons de travailler, ses modes d'écriture, ses amitiés et préférences  littéraires (les copains de l'Oulipo, Queneau, Tardieu), mais aussi portent sur le monde un regard éclairant. Ainsi, les classements vulgaires de la mode sont ils jugés sans indulgence par l'auteur des Choses . Certains classements anciens sont révélateurs des oeillères de leurs concepteurs et de la société dont ils reflètent les préjugés. Toute époque se dévoile dans ses classements, par exemple la France de la belle Epoque dans le catalogue de l'Exposition Universelle de 1900, où les objets sont répartis en 18 groupes et 121 classes, l'avant-dernier étant consacré à la "Colonisation", groupe nouveau à propos duquel le commissaire général de l'exposition, M Picard, écrit benoîtement que sa "création est amplement justifiée par le besoin d'expansion coloniale qu'éprouvent les peuples civilisés " !  On ne s'étonnera pas si " la dernière place est occupée tout simplement par les armées de terre et de mer ". J'adore ce " tout simplement ", saluant ironiquement ce couronnement martial.

L'examen de la table des matières du Malet-Isaac, manuel d'histoire en usage dans le lycée de mon adolescence n'est pas moins révélateur : la plupart des peuples extérieurs au monde occidental augmenté de la Russie ne sont envisagés que sous l'angle de la même expansion coloniale, de la Renaissance au XXe siècle. Il est vrai que les auteurs dudit manuel ne faisaient qu'appliquer le programme conçu au Ministère, avec la contribution et l'accord de l'Inspection générale. Ainsi fûmes-nous bercés de notre roman national et enfermés dans une vision étriquée de l'humanité. Depuis, les choses semblent avoir un peu changé ; c'est tant mieux.

Ce qui séduit le plus dans ces textes, c'est leur caractère d'esquisse, où le sourire tempère toujours le sérieux, d'où toute assertion péremptoire est exclue, où la porte reste toujours ouverte à la discussion, à l'approfondissement ; le texte se prolonge toujours dans les réflexions du lecteur.

Perec, d'ailleurs, s'intéressait vivement à "la prise en charge du texte par le lecteur".  " Ce qu'il s'agit d'envisager, ce n'est pas le message saisi, mais la saisie du message ", écrivait cet écrivain ennemi de la posture et de la pose. Si  fraternel, en somme.


( Posté par :John Brown, avatar eugènique agréé )




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