jeudi 9 juillet 2015

Au plaisir de ne plus jamais vous revoir

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" Il suffit de penser que la maladie survient à l'homme pour que tout espoir ne soit pas perdu "
                                                          ( Georges Canguilhem )



" Au plaisir de ne plus jamais vous revoir ", m'avait-il dit en me serrant la main au seuil de sa porte, et je m'étais retrouvé seul dans le couloir, où me croisa une infirmière affairée qui semblait déjà ne plus me connaître.

Bien sûr j'avais saisi l'intention bienveillante de l'apostrophe mais je l'avais trouvée un peu raide tout de même. C'est qu'au terme d'une année que j'avais qualifiée de sportive, et qui l'était sans doute à sa façon, je me sentais un peu abandonné, tout d'un coup livré à moi-même et prié d'inventer désormais à nouveau ma vie seul, après avoir été, de longs mois, pris en charge par tous ces gens compétents, attentifs et souriants,  apparemment bien décidés à me tirer d'affaire.

C'était il y a maintenant un peu plus de trois ans. La parenthèse de liberté aura duré deux pleines années, puis j'aurai eu le plaisir mitigé de frapper à la porte du bon docteur Co, mon scanner sous le bras. " Qu'est-ce qui vous amène ? ".

Ce qui m'amène, c'est un nodule, toute petite chose qu'il m'a montrée sur une des images du scanner ; toute petite chose apparemment pas bien redoutable. Pas redoutable, jusqu'au moment, imprévisible, où elle le devient. Et ce jour-là, vous avez le bonjour d'Alfred.

" Le pet-scan n'a pas vu grand'chose, m'a-t-il dit au téléphone, dans le style laconique qu'il affectionne, juste le nodule, qu'il va falloir traiter ". Pas grand'chose à la fois et beaucoup trop. Demain, je le verrai à nouveau, pour fixer les étapes de ce que le vocabulaire médical qualifie du terme diplomatique et cérémoniel de protocole, à l'issue du verdict de la machine  appelée pet-scan , sans doute parce que, comme sur les pelouses des résidences bourgeoises de Nouvelle-Angleterre, n'y sont admis (sans doute à cause des radiations)  ni les animaux de compagnie, ni les enfants -- no pets, no children .

Cela va faire cinq ans maintenant que je me suis habitué à vivre au rythme des opérations, des chimios, des scanners et des incidents de parcours. Dans mon cas, j'aurai  réussi à concilier la mise en oeuvre des protocoles de soins avec le soin de vivre tout court, le plus "normalement" possible, en faisant les choses que j'aime, avec ceux que j'aime. Mais chacun de ceux qui ont approché la nébuleuse du Crabe, comme l'appelle Jacques-André Bertrand, dans Comment j'ai mangé mon estomac, a connu un parcours singulier, irréductible à celui de tous les autres. Néanmoins, comme disait le vieil Hugo, nul d'entre nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui  -- c'est d'ailleurs pour ça que les hommes échangent ce qu'ils ont vécu dans des livres. Aussi ai-je retrouvé dans le sien bien des expériences et des impressions que j'ai vécues. Le pouvoir délétère de l'attente, par exemple. L'attente angoissante, glacée, psychiquement destructrice, d'un résultat, ne serait-ce que celui d'une simple analyse de sang. L'attente de la venue de l'infirmière de nuit. Toutes sortes d'attente. L'angoisse de ne pas pouvoir être "pris" à temps. L'angoisse de ne pas savoir, une fois qu'on est "pris", comment les choses vont tourner. Excellent programme d'entraînement à l'art de rester zen .

Le syndrome du chien abandonné, je connais.

J'en sais que ça use au point de tout laisser tomber, de refuser d'aller plus loin. La tentation d'arrêter tout, de détourner les yeux, de regarder ailleurs, de vivre, avec les moyens du bord, sans plus se poser de questions. Une voisine à moi en est à ce stade. Jacques-André Bertrand évoque ses ruses avec les médecins, pour faire reculer la date d'une séance dont il sait qu'elle  sera tout aussi éprouvante  que les précédentes. Il m'est arrivé parfois de me demander si ça valait le coup de s'accrocher aux branches, s'il ne  valait pas mieux tout lâcher, et puis plonger. Après tout, le monde comme il va n'est pas si réjouissant. Après tout ma vie comme elle va ne l'est pas tant que ça non  plus. Après tout, la solitude est irrémédiable. Après tout, pour un humain, vivre quelques années, voire quelques mois de plus ou de moins, à l'échelle des temps géologiques, franchement ...   Jacques A. Bertrand, lui, pense que le jeu en vaut tout de même largement la chandelle :  " Soit, ce monde nous dévore, il attend notre disparition, mais il nous fait patienter en nous servant d'innombrables et somptueux présents ", écrit-il. Bien d'accord avec lui, et j'ai moi aussi, dans ma mémoire, un stock assez conséquent de cadeaux de Noël, du jour de l'an, de Pâques et de la Trinité, sans compter ceux de fête et d'anniversaire. Là où je ne suis pas d'accord avec lui, c'est  quand il dit que nous ne sommes pas dispensés de remercier. 

"Merci à qui ? Merci pour quoi ?", chante Patrick Bruel.

Merci à personne.

Erratum. Merci à celles, à ceux qui vous ont aimé, qui vous aiment, enfin, ceux qui vous aiment vraiment, au moins qui vous aiment bien. Merci à celles et à ceux qui vous ont aidé, qui vous aident à vivre. Ce qui fait énormément de monde à  remercier, pour des tas de raisons. Beaux cadeaux qu'ils m'ont faits et d'autant  plus qu'ils étaient immérités. Toujours, peut-être. Non sum dignus.

Pour le reste, c'est-à-dire pour le monde naturel on prend ce qui se présente, c'est tout. On fait avec. Je partage l'opinion de Vigny : Marâtre Nature se fout absolument de notre existence. Alors, vraiment, qui remercier, si ce n'est les êtres humains qui vous ont aidé, et, parfois même, aimé ? Et bien sûr mes chats et ma chienne. Ingrat que je suis, j'allais les oublier.


Dans quelques jours, à l'hôpital de jour, j'aurai le plaisir de revoir quelques uns de ces gens compétents, attentifs et souriants ; ces gens que j'aime.

C'est bien.

En attendant, je compte relire Laozi, et courir la montagne sous le cagnard. Excellente préparation psychologique. Façon de se remettre en ordre de bataille. Mais sans excessive fièvre belliciste car, comme l'a écrit M. Bacq dans ses Principes de physiopathologie et de thérapeutique générales :

" La paix, la paresse, l'indifférence psychique sont des atouts sérieux pour le maintien d'une physiologie normale ".

C'est ce que j'ai toujours pensé : la sérénité du Sénégalais est le commencement de la sagesse.




Jacques A.  Bertrand ,  Comment j'ai mangé mon estomac    ( Julliard )










2 commentaires:

Elena a dit…

L'imbécile (parmi d'autres) a perdu l'e-mail d'Eugène/ John Brown (logiciel bloqué & changement d'ordi, anciens courriers irrécupérables)

Eugène a dit…

Pour Elena - L'adresse mail est : jean.gerard1940@laposte.net