mercredi 1 juillet 2015

Ataraxie et mouvement

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" La vie, c'est  comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre "

                                                                    ( Albert Einstein )



J'ai appris des anciens Grecs la conviction que le bonheur s'atteint par l'ataraxie, ou, plutôt, que le bonheur, c'est l'ataraxie. L'ataraxie, c'est, pour Epicure et son disciple Lucrèce, l''état de quiétude engendré par l'absence de trouble  et de souffrance, physique et psychique. Cependant, j'ai incliné longtemps, et de façon erronée, à confondre l'ataraxie avec l'absence de mouvement. Erreur partielle, puisque certains mouvements, de l'âme notamment, comme les mouvements de la colère, nous éloignent de l'ataraxie. Ce n'est pas, à mon avis, le cas de l'amour, mais à certaines conditions. Il convient donc de repérer les mouvements nuisibles à l'ataraxie et de nous en abstenir.

En réalité, l'ataraxie n'a rien à voir avec l'absence de mouvement. Si c'était le cas, elle se confondrait avec l'apathie, en somme l'absence de vie. Elle serait une négation du réel, alors que son but, c'est de nous permettre de vivre en harmonie avec le réel, dans le réel. Or le réel, c'est  l'universel et multiforme mouvement. En nous et hors de nous : depuis le rythme d'un coeur qui bat jusqu'au majestueux éloignement, à une vitesse inconcevable, des galaxies. Le battement d'un cil, la circulation du sang dans nos artères, celle de la foule dans les rues d'une grande ville, les impulsions électriques qui parcourent nos nerfs et émeuvent nos neurones, le frémissement des oreilles de mon chat, le battement de sa queue, celui, matinal, du marteau d'un artisan sur le toit d'une maison voisine et l'ébranlement de l'air qui le fait parvenir à mes oreilles, le geste (circulaire) de récurer une casserole, tout cela est mouvement. Je m'en tiendrai à ces quelques exemples de ce que tout le monde connaît et éprouve à chaque instant. Penser est mouvement ; écrire est mouvement ; lire est mouvement. Nous nous mouvons d'innombrables façons (la plupart du temps sans en avoir conscience) au sein d'un univers en mouvement d'innombrables façons.

Ainsi l'ataraxie bien comprise doit être une certaine façon de s'accorder au mouvement universel. Elle n'exige nullement qu'on s'efforce de réduire le nombre de mouvements, la quantité totale de mouvement dans un certain laps de temps (rappelons que le temps, dans l'Univers, n'existe pas, n'étant que la mesure du mouvement, comme un  simple coup d'oeil  jeté au cadran de notre montre nous en convainc instantanément). On peut accomplir une très grande quantité d'actions et de gestes en quelques minutes, tout en vivant une expérience d'ataraxie.

L'ataraxie est donc une façon particulière de vivre le mouvement. Pour m'en  convaincre, je reprends l'exemple du  geste (circulaire) de récurer le fond d'une casserole avec une éponge  gratte-gratte. On peut  accomplir ce mouvement de bien des façons : avec l'impatience de qui aspire à passer au plus vite à autre chose (autrement importante à ses yeux), avec la  négligence désinvolte de qui se croit très au-dessus de ces tâches serviles, avec la fureur rentrée de qui trouve que l'esclave domestique (l'épouse en général) n'en fout pas une rame, comme d'hab, et le laisse s'appuyer tout le travail ingrat, etc. etc. On conviendra que, vécue de cette façon, l'opération fait naître en  nous des pulsions (donc des mouvements) hautement nuisibles à l'ataraxie. Mais elle peut-être vécue avec bonheur, dans une recherche méticuleuse de la perfection. L'extase par le récurage de la casserole est possible. Si. Si.

L'ataraxie suppose en effet que nous vivions les innombrables mouvements qui sont le tissu de notre vie (la métaphore du tissu vaut ce qu'elle vaut mais c'est  elle qui me vient à l'esprit, faute -- provisoirement ? -- de mieux) dans un état de plénitude  heureuse qui implique que nous les vivions d'une façon aussi accomplie que possible. A cet égard, observer travailler  un artisan qui aime son métier devrait nous en apprendre beaucoup.

Baudelaire fait dire à la Beauté :

" Je hais le mouvement qui déplace les lignes
   Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris ".

Façon de définir une ataraxie qui exclut tout mouvement physique et psychique. Une ataraxie non seulement inhumaine mais étrangère au monde réel. Le contraire de l'ataraxie telle que je la conçois, qui non seulement est compatible avec le mouvement mais l'exige, et n'exclut ni le rire ni les larmes.

Au total, l'ataraxie est une affaire d'harmonie, mieux : d'eurythmie . Elle est la musique du corps et de l'âme accordée à lui. Vivre l'ataraxie, s'est  trouver au mieux ses propres rythmes physiques et psychiques, s'est s'accorder au mieux avec les rythmes de l'Univers, et, autant que possible, avec les rythmes des êtres vivants, à commencer par ceux de notre espèce (ce qui n'est pas une mince affaire). Vivre l'ataraxie, c'est s'immerger dans la musique du monde, c'est retrouver son harmonie, c'est contribuer à la créer, car elle n'est pas pré-établie; pas totalement en tout cas. Peut-être notre vocation la plus haute est-elle de la compléter, en la complexifiant.

L'expérience de l'ataraxie procède d'une mélomanie existentielle. Il est clair que l'expérience de la musique, qu'on soit interprète  ou simple mélomane, est la porte d'entrée royale à l'ataraxie. Celle de la danse aussi. L'ataraxie, c'est danser sa vie. Les derviches tourneurs le savent bien.

Si je pouvais revivre toute mon existence, je m'attacherais à en modifier presque tous les mouvements , en en supprimant beaucoup, en les remplaçant par d'autres, en m'efforçant d'améliorer le  reste, dans le sens de la meilleure eurythmie que je puisse concevoir. Car nous ne sommes pas Dieu et , dans tout cela, il y a beaucoup d'aléatoire (comme dans une certaine musique contemporaine, d'ailleurs).

Je m'avise qu'écrire sur ce blog, à l'intervalle régulier de quelques jours, quelques lignes sur des sujets divers, peut être conçu, parmi d'autres, comme un excellent entraînement à l'ataraxie.




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