vendredi 17 juillet 2015

" Le Principe " (Jérôme Ferrari)

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La quête de beauté peut-elle sauver le monde humain ? C'est peut-être la question centrale du dernier roman de Jérôme Ferrari, Le principe , inspiré de la vie de Werner Heisenberg, l'un des pères de la mécanique quantique, qui formula  notamment le fameux principe d'incertitude. Rappelons que, selon ce principe, il est impossible de connaître à la fois la position et la vitesse d'une  particule ; c'est l'un ou c'est l'autre, mais pas les deux à la fois. Le principe d'incertitude pose donc une limite infranchissable à nos possibilités de connaître l'infiniment petit.

En réalité, ma formulation est simpliste et sommaire, ne serait-ce que parce que la connaissance (toujours relative) de l'une est une fonction de l'ignorance (toujours  relative) de l'autre. Plutôt que de principe d'incertitude, on devrait d'ailleurs parler de relations d'incertitude.

Les implications philosophiques de ces relations ont fait couler beaucoup d'encre. Elles suggèrent en effet que, notre connaissance de l'infiniment petit dépendant de notre position d'observateur -- un observateur qui est "dedans", et non pas "dehors", comme le serait Dieu -- et des moyens expérimentaux mis en oeuvre, un doute est jeté sur la réalité même des phénomènes observés.  C'est un peu comme si la Nature, bonne fille, ne nous donnait à voir que ce que nous avons décidé d'y voir. Albert Einstein, défendant la thèse de la réalité des phénomènes physiques, extérieure à l'observateur, refusa longtemps ces conséquences logiques de la mécanique quantique : " J'aime à croire que la Lune est toujours là, même si je ne suis pas en train de la regarder ", disait-il.

Depuis son prix Goncourt, obtenu pour son livre précédent, Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari apparaît comme une valeur relativement "sûre" dans l'abondante production littéraire francophone contemporaine. Son livre s'inscrit dans une série de romans récents inspirés de la vie de personnalités contemporaines ou historiques, comme Peste et choléra de Patrick Deville, Le météorologue, d'Olivier Rolin, ou Sévère, de Régis Jauffret. Pour écrire Le principe, Jérôme Ferrari semble s'être très sérieusement documenté sur la vie et les travaux scientifiques  de Werner Heisenberg, en lisant les ouvrages de référence, mais aussi en rencontrant les membres de la famille du savant.

Jérôme Ferrari met en scène un personnage qui dialogue, par-delà la mort, avec Heisenberg ; ce jeune homme, à certains égards,  ressemble à l'auteur, mais il serait dangereux pour la compréhension du livre de le confondre avec lui. L'auteur le charge d'exposer  le fameux principe de la façon suivante :

" la vitesse et la position d'une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l'une entraîne une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l'autre.
  Si nous choisissons de déterminer exactement la position, notre ignorance de la vitesse devient littéralement infinie --  ce qui ne signifie pas que  cette vitesse existe et que nous ne la connaissons pas mais plutôt que le concept de vitesse est alors dépourvu de sens précis.
  Si nous déterminons la vitesse, c'est la position qui devient floue, comme si l'électron s'étalait dans l'espace pour l'emplir tout entier, jusque dans ses moindres recoins.
  La vitesse et la position sont donc de pures virtualités qui n'acquièrent plus ou moins de réalité objective qu'au moment de la mesure, et jamais ensemble ".

Quelques pages plus haut, il avait décrit, non sans humour, les bouleversements induits dans notre vision du monde par la nouvelle physique, dont les protagonistes, outre Heisenberg, s'appellent Max Planck, Alfred Einstein, Niels Böhr, Arnold Sommerfeld, Erwin Schrödinger ou Louis de Broglie :

"  Depuis que Max Planck avait découvert le quantum universel d'action, cette funeste constante h qui avait en quelques années, contaminé les équations de la physique avec la célérité maligne d'un virus impossible à  éradiquer, la nature semblait prise de folie : des brisures discrètes fissuraient l'antique continuité des flux d'énergie, la lumière grouillait d'étranges entités granuleuses et, dans le même temps, comme si ce n'était pas suffisant, la matière se mettait à rayonner sauvagement dans un halo fantomatique d'interférences. Les frontières qu'on croyait intangibles se brouillaient puis  volaient en éclats. Un même phénomène, selon le dispositif expérimental auquel on le soumettait, apparaissait tantôt comme une onde, tantôt comme un corpuscule, alors que rien au monde ne saurait bien entendu être à la fois l'un et l'autre, et plus le temps passait, plus il devenait évident que cette épouvantable dualité ne constituait nullement l'exception mais la règle, une règle à laquelle personne ne comprenait quoi que ce soit. "

Ce passage, comme beaucoup d'autres, au moins dans la première partie du livre, expose les qualités d'une écriture dense et souple, s'adaptant aux diverses tonalités du récit : on passe ainsi de l'intensité quasi-lyrique des premiers chapitres à la férocité comique de ceux qui évoquent l'existence des savants allemands assignés à résidence en Angleterre à la fin de la guerre.

La première partie du livre est sans doute la plus réussie : Jérôme Ferrari  y évoque le climat  de fièvre exaltée, d'angoisse aussi, entretenu par les discussions et les affrontements passionnés qui opposent Heisenberg à Niels Böhr, à Schrödinger. L'homme qui formule le principe d'incertitude n'a que vingt-six ans. Sa grande force, selon le narrateur, c'est sa foi en la beauté où s'unissent son amour des mathématiques, de la musique, de la poésie et de la nature :

"  Votre effroi s'est-il apaisé ou fut-il, au contraire, porté à son comble quand vous avez compris combien cette chose immatérielle vous était familière ? N'était-ce pas dans sa mystérieuse proximité que vous avaient toujours mené la transparence des formes mathématiques, la musique et la poésie, les sommets des Alpes, en plein soleil, émergeant d'un  gouffre de brume, et tous les chemins innombrables de la beauté ? C'était une chose immatérielle, mais pourtant si tangible qu'il vous était impossible de douter de sa réalité : elle avait éloigné les spectres de la guerre et ravivé votre joie, tandis que vous écoutiez la chaconne en ré mineur de Bach s'élever d'un violon solitaire, dans la cour du château de Prunn ; elle avait illuminé les ruines de Pappenheim sur lesquelles tomba pour vous seul une nuit de l'été 1920 ; et si vous ne l'aviez pas déjà rencontrée, peut-être ne l'auriez-vous  pas reconnue, à Helgoland, bien qu'elle fût partout présente, le long des falaises austères, dans la monotonie du ressac, et surtout, plus éclatante que jamais, dans les matrices de la nouvelle mécanique quantique.
   De cette présence, on ne peut cependant rien dire, et elle ne peut être nommée.
   Celui qui refuse de se résoudre au silence ne peut s'exprimer que par métaphores."

Magnifique passage où la quête de vérité "scientifique" s'apparente à une quête mystique et où les limites et les moyens de cette quête sont au fond, les mêmes, que l'on soit mathématicien, physicien, poète ou romancier. Ce n'est pas pour rien que, cherchant à cerner, sans y parvenir jamais tout-à-fait la vérité de Heisenberg, le narrateur s'exprime si souvent par interrogations et par métaphores. Le principe d'incertitude ne règne pas seulement sur l'univers de l'infiniment petit, mais aussi bien sur notre monde macroscopique, et, pour le  romancier, saisir la vérité d'un être est une tâche aussi aléatoire que de saisir l'indicible fragrance d'un parfum :

"  Il est inutile de chercher la vérité dans la cohérence. Mais il me semble avoir un jour reconnu un parfum familier dans un village de Franconie, tout près du monument aux morts derrière lequel une main timide avait gravé sous les hautes herbes, presque au niveau du sol, une prière invisible pour l'âme réprouvée des vaincus -- un insaisissable parfum de terre mouillée, de fumée, de rêve et de brume, un parfum sans âge qui rattache mon enfance à la vôtre, et je veux croire que ce seul lien, si fragile, si ténu soit-il, me donne le droit de m'adresser à vous depuis la pénombre délétère d'une soupente qui me fait horreur, comme il me permet aussi de deviner une vérité dont je sais pourtant qu'elle m'échappera toujours. "


Comme elle échappa peut-être à l'intéressé lui-même lorsque s'évapora son rêve de vivre avec ses compagnons de quête dans une nouvelle Athènes dont les seules valeurs auraient été la beauté et la spéculation désintéressée, lorsque, comme dit Péguy, la mystique se dégrada en politique -- et quelle politique --, lorsque la science pure fut priée de trouver des voies d'accès aux pires applications techniques, et lorsque Werner Heisenberg fut sommé, comme tous ses concitoyens, de choisir. Rester , partir. Rester au risque des pires compromissions. Il choisit de rester. Il fut prié de s'impliquer dans le programme nucléaire nazi. Jérôme Ferrari envisage les diverses motivations de ce choix, sans en privilégier aucune, sauf, peut-être, la moins impure : l'amour du pays natal. Le roman ironise, à juste titre, sur les explications embrouillées, les demi-justifications confuses de ces savants consignés dans l'ennui du cottage de Farm Hall. Jérôme Ferrari pose, à ce moment de son livre, sans l'expliciter vraiment, l'énorme -- et très compliquée -- question de la responsabilité des scientifiques. Des recherches désintéressées des débuts des années vingt sont nées la bombe A puis la bombe H. Après Hiroshima, Oppenheimer a battu sa coulpe: plus jamais ça ! n'empêche qu'il dirigea le projet Manhattan. L'ironie de l'histoire aura voulu que l'arme la plus meurtrière jamais inventée par les hommes ait été l'oeuvre, non d'un chercheur allemand travaillant pour le programme nucléaire nazi, mais d'un savant Juif... Il est vrai que, dans cette histoire de responsabilités, le cas de Newton lui-même n'est pas bien clair. Sans compter celui de Démocrite.

N'empêche que, si je suis encore là pour écrire ces lignes, c'est grâce aux applications nucléaires dans la médecine... Que je me dis en pianotant sur les touches de ma cuisinière à induction, tout en jetant un coup d'oeil au programme diffusé sur France 2.  Ah, ces foutus électrons ! que de tours n'avaient-ils pas dans leur sac, pourtant si petit.

Le dernier épisode du roman reprend, sur un mode plus pessimiste encore, la question des responsabilités de la science pure quand elle se dégrade en applications techniques inhumaines. Jérôme Ferrari a situé son dénouement en forme de catastrophe à peine anticipée dans une monstrueuse mégapole, tentaculaire cité de verre et d'acier, quelque part sur les bords du Golfe Persique. Ville de cauchemar, déjà au stade de l'agonie. car elle est le pur produit de la spéculation financière dont les dégâts n'auraient jamais pu ravager la planète sans les mathématiques... appliquées, impur avatar des mathématiques pures.

Comment préserver dans sa pureté notre rêve de beauté, surtout quand il s'en va chercher des satisfactions dans la connaissance scientifique ? Ce ne sera jamais facile car, nous prévient l'auteur " [...] il y a un vertige de l'horreur, plus  puissant, peut-être, que celui de la beauté ". Peut-être la Bible a-t-elle raison, et tout le malheur des fils d'Adam dérive-t-il de la tentation à laquelle succomba le premier ancêtre de goûter des fruits de l'arbre de science.

Et si, pour lui suggérer  des prédictions moins sinistres, on conseillait à Ferrari de lire quelques ouvrages de l'incurable optimiste Michel Serres ?

Le débat n'est pas clos, bien sûr. Le sera-t-il jamais ?  mais, par les temps qui courent, et comme disent les ados, ça devient chaud, surtout par cette épouvantable canicule, dont chacun sait que seule notre marâtre nature est responsable. Dans tous les secteurs de la connaissance scientifique, la relation  entre ses bienfaits et ses retombées maléfiques est une relation d'incertitude.


Jérôme Ferrari ,  Le principe   ( Actes Sud )



Werner Heisenberg en 1926














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