dimanche 5 juillet 2015

Quelques fortes pensées sur la mort (et sur la vie)

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" Elle  n'existait plus " .  ( Flaubert fixant l'instant de la mort d'Emma Bovary )

La vérité en quatre mots . Le reste devrait être silence. Mais rien de tel que les morts pour alimenter un intarissable bavardage. Aucun vivant ne bénéficie de l'intérêt que suscite le moindre mort. Tiens, Charles Pasqua, par exemple, qui vient de mourir à quatre-vingt-huit ans, score très honorable. Dans les dernières années de sa vie personne ou presque ne se souciait plus de Charles Pasqua. mais maintenant qu'il est mort, il n'est question que de lui dans les gazettes. Pourtant Charles Pasqua n'existe plus. Soyons plus clair : un mort n'existe pas. Ce qui existe, ce sont les pensées intermittentes, approximatives, éphémères, à propos d'un ex-vivant. Rien de plus rigolo, dans Madame Bovary, que la discussion, au chevet de la défunte, de Homais et de l'abbé Bournisien à propos de l'existence de Dieu. Réduite à l'état de colis à emporter, la morte n'en peut mais.

Il est légitime de n'éprouver qu'une sympathie modérée pour les deux guignols flaubertiens, n'empêche que, sur ce point, on ne peut qu'approuver leur indifférence pour le cadavre en train de se décomposer doucettement à deux pas. On s'occupe beaucoup trop des morts. Ce ne sont qu'oraisons funèbres, commémorations etc. On ferait mieux de s'occuper des vivants, qui seuls existent.


" Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants. "

Le cynisme de cette profession de foi d'un médecin moliéresque de l'Amour médecin est dans la logique du constat flaubertien. Les morts n'existent plus. On n'a rien à craindre d'eux, et, par conséquent, on ne devrait avoir rien à en foutre. Mais la plupart des humains s'encombrent et s'empoisonnent l'existence avec la commémoration des morts, aussi bien dans leur existence individuelle que sur le plan collectif. Tandis que les uns se réclament des morts, se targuant, toujours avec quelque indécence, de marcher sur leurs traces à peu près effacées, les autres remâchent d'incurables remords. Dans L'homme Moïse et la religion monothéiste , Freud montre  que cette mauvaise conscience à propos des morts est à la source des religions, depuis l'époque lointaine où, après avoir tué et bouffé le père abusif de la horde primitive ( lire à ce propos Pourquoi j'ai mangé mon père, de Roy Lewis ) , les fils s'empressèrent de lui rendre un culte. Pareil pour  Moïse, si l'on accepte l'hypothèse de Freud selon qui les Juifs, las de la tyrannie morale de leur prophète, le liquidèrent (Freud ne va pas jusqu'à supposer qu'ils le bouffèrent) ... pour mieux ensuite honorer sa mémoire et se conformer à ses préceptes. Même contradiction à propos du Christ. Après tout, ce jean-foutre n'avait qu'à s'en prendre à lui même si ses billevesées l'avaient conduit  au Golgotha.

Adoptons donc à propos des morts, et spécialement des prétendus prophètes, la désinvolture du médecin de Molière. En revanche , son " j'ai de quoi me passer des vivants " me paraît un peu expéditif. Sans doute se croit-il financièrement à l'abri d'un revers de fortune. Il a depuis longtemps fait sa pelote. Mais la possibilité de pouvoir se passer des vivants dépasse largement la question des pépètes. Moi, par exemple, me passer des vivantes, ne serait-ce que pour contempler une jolie petite en robe d'été ondulant du bassin à quelques mètres devant moi, eh bien j'avoue que cela me serait très difficile.


" On entre dans un mort comme dans un moulin "   (Jean-Paul  Sartre )

Il a dit ça à propos de Flaubert, justement. Rien de plus vrai que cet autre constat, qui nous renvoie à la futilité irresponsable des innombrables bavardages des vivants à propos des morts. Comme si l'on pouvait atteindre la vérité d'un mort. Il y a belle lurette  qu'elle est inatteignable. Lui-même, de son vivant, n'était pas trop fixé sur elle, alors tu imagines si les fantasmes de la postérité ont quelque chance de la cerner. Ils ne font que compliquer indéfiniment le problème. Cependant, il faut reconnaître que dire tout et n'importe quoi à propos des morts est un divertissement à ne pas négliger. Des tas de gens s'y adonnent, en font des livres, passent leur vie à ça, en tirent notoriété et considération. C'est l'avantage d'entrer dans un mort comme dans un moulin, sans  avoir à demander la clé aux héritiers qui souvent, d'ailleurs, ont depuis longtemps,  eux aussi, disparu de la circulation. Et puis, parler des morts, c'est surtout une façon de parler de soi. Le Flaubert de Sartre, c'est Sartre, avec un double menton. Ôte tes moustaches, Jean-Paul, je t'ai reconnu.


" Je me réveille dans le noir et reste étendu là. L'arrière-goût n'est pas amer. Je sais, comme dans les rêves, que je mourrai, comme toute choses vivante, dont beaucoup plus nobles et plus importantes, les arbres, les lacs, les grands poissons qui ont vécu cent ans ".  ( James Salter )

C'est à peu près ce que je me disais,  l'autre après-midi, en descendant l'un de mes sentiers favoris, dans la compagnie des arbres, des cris d'oiseaux, des bruissements d'insectes. Toute cette vie autour de la mienne, bien plus importante et noble que la mienne. Nos atomes se rejoindront. Bientôt.


Photo : Eugène


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