lundi 31 août 2015

" Soumission ", de Michel Houellebecq : la guerre civile n'aura pas lieu

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En 1949, George Orwell publie, sous le titre 1984, un roman qui aurait pu s'appeler Soumission. En 2015, Michel Houellebecq publie, sous le titre Soumission, un roman qui aurait pu s'appeler 2022.

Les deux ouvrages ont en effet plus d'un point commun. Il s'agit de deux récits d'anticipation politique qui mettent en scène, l'un et l'autre, un anti-héros plutôt falot. Dans les deux cas il s'agit de l'histoire de la soumission d'un individu, dans le cadre général de la soumission d'une collectivité, par l'intermédiaire d'une conversion, au dictateur Big Brother dans le premier cas, à l'Islam et à son programme de société, dans le second cas.

La ressemblance s'arrête là. Winston, dans 1984, adopte un temps une attitude de résistance à la dictature, mais cette résistance est brisée par l'emploi de la terreur. En revanche, François, le narrateur de Soumission, se laisse  séduire sans beaucoup  d'objections par les propositions de ralliement qui lui sont habilement présentées.

L'action des deux romans se déroule dans des ambiances radicalement opposées. Tandis que Georges Orwell, qui entendait dénoncer la terreur stalinienne, plonge ses personnages dans une ambiance angoissante, oppressante et terrifiante, celle où évolue le héros de Houellebecq paraît par contraste très soft,  et, tandis que le dénouement de 1984 est une catastrophe désespérante, celui de Soumission fait figure de happy end qui ouvre sur des perspectives plutôt rassurantes et confortables, du moins pour le narrateur.

Il semble bien loin, le temps où Houellebecq dénonçait dans l'islam la religion la plus con du monde, ce qui lui valut des ennuis judiciaires. Aujourd'hui, ce serait plutôt le contraire et, dans Soumission, l'islam,du moins dans la version incarnée par Mohammed Ben Abbes, le nouveau Président de la République, apparaît plutôt comme la religion la plus intelligente du monde, la plus capable, en tout cas, de rallier à sa cause, sans grands efforts, la majorité des citoyens, prenant ainsi la succession et recueillant l'héritage d'un christianisme à bout de souffle au terme de près de deux millénaires de domination.

La coïncidence entre la parution de Soumission et les attentats terroristes de janvier a été une catastrophe pour la réception du roman. En ce qui me concerne, j'avais immédiatement décidé d'en différer la lecture, craignant qu'elle ne soit  influencée et gâchée par la proximité de ces tragiques événements. Je crois que j'ai eu raison. En laissant passer quelques mois, j'ai pu apprécier pleinement l'intérêt du livre dans lequel j'ai retrouvé toutes les qualités de Houellebecq romancier.

Il est vrai que les élections qui donnent la victoire à Mohammed Ben Abbes sont perturbées, entre les deux tours, par des affrontements violents entre groupes djihadistes et militants identitaires, mais ces incidents cessent dès la victoire acquise dans les urnes. Le nouveau Président n'a d'ailleurs que mépris pour ces islamistes radicaux dans lesquels il voit, politiquement, des amateurs aux initiatives contre-productives.

Houellebecq n'est pas sociologue de profession mais il a le don de concevoir des personnages auxquels une partie de nos contemporains peut s'identifier. Bien  que relativement mieux placé dans l'échelle sociale que la majorité des gens (il est docteur ès lettres et professeur à la relativement prestigieuse université de Paris III), François est assez représentatif d'une frange des classes moyennes françaises, quadras/quinquas  blasés, ayant assez bien réussi dans la vie, mais conscients de leurs limites. J'avoue que je me suis largement reconnu dans ce portrait que François trace de lui-même :

"  Une nuit que je m'étais livré à l'une de ces séances de grattage je me levai, les pieds en sang, j'allai jusqu'à la baie vitrée. Il était trois heures du matin, mais l'obscurité, comme toujours à Paris, était partielle. De ma fenêtre on distinguait une dizaine de tours, plusieurs centaine d'immeubles de taille moyenne. en tout quelques milliers d'appartements, et également de ménages -- ménages en général réduits à Paris à une ou deux personnes, et de plus en plus souvent à une. La plupart de ces cellules, à présent, étaient éteintes. Je n'avais pas davantage que la plupart de ces gens, de véritables raisons de me tuer. J'en avais même, à bien y regarder, nettement moins : ma vie avait été marquée par des accomplissements intellectuels réels, j'étais dans un certain milieu -- certes extrêmement restreint -- reconnu et même respecté. Sur le plan matériel, je n'avais pas à me plaindre : j'étais assuré jusqu'à ma mort de bénéficier d'un revenu élevé, deux fois supérieur à la moyenne nationale, sans avoir à accomplir en échange le moindre travail. Pourtant, je le sentais bien, je me rapprochais du suicide, sans éprouver de désespoir ni même de tristesse particulière, simplement par dégradation lente de la "somme totale des fonctions qui résistent à la mort " dont parle Bichat. La simple volonté de vivre ne me suffisait manifestement plus à résister à l'ensemble des douleurs et des tracas qui jalonnent la vie d'un Occidental moyen, j'étais incapable de vivre pour moi-même, et pour qui d'autre aurais-je vécu ? L'humanité ne m'intéressait pas, elle me dégoûtait même, je ne considérais nullement les humains comme mes frères, et c'était encore moins le cas si je considérais une fraction plus restreinte de l'humanité, celle par exemple constituée par mes compatriotes, ou par mes anciens collègues. Pourtant, en un sens déplaisant, ces humains étaient mes semblables, mais c'était justement cette ressemblance qui me les faisait fuir. "

L'autodérision est un ingrédient essentiel du comique dans les romans de Houellebecq, avec la peinture, récurrente elle aussi, de la médiocrité de la société française contemporaine. Je conçois qu'on puisse être allergique à l'univers de Houellebecq, mais il faut pour cela, à mon sens, être absolument dépourvu de cette capacité d'autodérision qui est une forme privilégiée de l'humour.

On aurait tort, du reste, de voir dans le narrateur un alter ego de l'auteur ou son porte-parole. Ce serait réduire le roman à une confession déguisée ou à un roman à thèse, alors que son but est plutôt, tout en nous distrayant au  fil des épisodes d'une action bien menée, de nous troubler et de nous faire réfléchir. De plus, les événements évoqués, qui concernent tout un pays et toute une société, sont vus par le regard particulier du personnage, réfractés par les aspects particuliers de sa personnalité., ainsi que par son appartenance à un certain milieu social. Cela explique certains non-dits ou lacunes  (?) du récit. Par exemple, on peut s'étonner qu'en dehors de quelques convertis de fraîche date appartenant au même milieu que lui, il ne noue de relation avec aucun Musulman. L'usage du non-dit est d'ailleurs la source d'un des plaisirs que procure ce roman : c'est au lecteur d'imaginer la suite logique de ce qui est dit. Par exemple, à la fin du livre, le narrateur se voit confier l'édition de Huysmans dans la Pléiade (à ce jour toujours absent de la collection); édition pour laquelle il rédige une préface dont il n'est pas difficile d'imaginer, dans les grandes lignes, la teneur et l'orientation. Le catho Huysmans, présenté comme un précurseur de Robert Rediger, c'est assez rigolo.

Dans le livre, la classe politique française et le milieu universitaire sont particulièrement visés. Houellebecq brosse des portraits au vitriol de quelques responsables politiques, Jean-François Copé et surtout François Bayrou. Pour barrer la route au Front National, le PS et l'UMP en pleine déconfiture en viennent à accepter de nouer avec la Fraternité Musulmane une alliance dont une clause majeure prévoit la conversion à l'Islam de tous les enseignants !!! Cette clause n'a pas l'air de trop gêner les intéressés : c'est que ces supposés champions de la liberté de pensée sont en réalité des opportunistes prêts à vendre leur conscience (ou ce qui en tient lieu) à condition d'y trouver leur compte.

Pour Mohammed Ben Abbes et sa Fraternité Musulmane, l'enseignement est en effet un enjeu majeur. Il s'agit pour eux de rétablir la continuité et la cohérence entre l'éducation prodiguée dans les familles (musulmanes) et l'enseignement proposé dans les établissements scolaires. D'où des exigences touchant à la suppression de la mixité, à l'exclusion pratiquement totale des filles de l'enseignement supérieur,  à un enseignement religieux (musulman) obligatoire. C'est que, dans une société, l'éducation des enfants est un enjeu fondamental. Ben Abbes s'en explique devant les journalistes :

" Mais les temps, il fallait en convenir, poursuivit-il, avaient changé. De plus en plus souvent, les familles -- qu'elles soient juives, chrétiennes ou musulmanes -- souhaitaient pour leurs enfants une éducation qui ne se limite pas à la transmission des connaissances, mais intègre une formation spirituelle correspondant à leur tradition. Ce retour du religieux était une tendance profonde, qui traversait nos sociétés, et l'Education nationale ne pouvait pas ne pas en tenir compte".

Ce discours suave, qui semble respectueux des droits des communautés chrétiennes et juives, cache en réalité la conviction que c'est la communauté qui fait le plus d'enfants qui dicte, à moyen terme, ses lois aux autres. Or la communauté musulmane, attachée à la tradition de la famille nombreuse, par ailleurs sans cesse numériquement renforcée par l'afflux de migrants musulmans pour la plupart, est dans la position de loin la  plus favorable.

Pour soutenir, à l'intention du narrateur, les arguments les plus convaincants en faveur de l'islamisation à marches forcées de la société française, Houellebecq a inventé un personnage d'universitaire récemment converti, Robert Rediger. Une des trouvailles jubilatoires de Houellebecq, en l'occurrrence, puisque Robert Rediger est manifestement inspiré du personnage réel de Robert Redeker, cet universitaire qui avait fait, en 2006, l'objet de menaces en raisons de déclarations violemment hostiles à l'islam. Dans le livre, Robert Redeker devient Robert  Rediger, dont le parcours et les idées sont rigoureusement inverses. Converti à l'islam aux environs de 2006, Robert Rediger cornaquera idéologiquement le narrateur jusqu'à sa conversion. " Tu y viendras, toi aussi ", semble dire, goguenard, Houellebecq à Robert Redeker ! C'est à Robert Rediger que Houllebecq confie, en quelques pages denses, le soin d'analyser les causes de la victoire, à ses yeux inéluctable, de l'islam en France.

Car c'est bien la leçon de cette fable politique mais surtout existentielle : nous y viendrons tous, bon gré mal gré, et plutôt de bon gré que de mauvais gré, et en faisant pratiquement l'économie de la violence. D'ailleurs, aussitôt la victoire de Mohammed Ben Abbes assurée, toutes les violences cessent, la délinquance régresse spectaculairement.

Nous y viendrons tous parce que, sur tous les plans, nous y avons intérêt, matériellement, économiquement, moralement, existentiellement. Pas seulement nous, les Français, mais tous les Européens que Ben Abbes ambitionne de fédérer en un vaste ensemble allié aux pays musulmans du pourtour méditerranéen. Une sorte de résurrection de l'Empire romain ! Une chance historique que la victoire de Charles Martel avait éloignée de nous pour des siècles !

La déliquescence et l'échec du "modèle" de société occidental est, on le sait, un thème récurrent des romans de Houellebecq depuis Extension du domaine de la lutte. Cet échec, patent dans tous les domaines, ouvre à Mohammed Ben Abbes et à sa Fraternité Musulmane un boulevard qui  lui donne accès au pouvoir. Dès le début, le roman décline les formes de la déliquescence d' "un Occident qui sous nos yeux se termine". Le passage que j'ai cité plus haut en pointe un : la misérable solitude de l'homme occidental, produit d'un individualisme forcené : " De ma fenêtre on distinguait une dizaine de tours, plusieurs centaine d'immeubles de taille moyenne. en tout quelques milliers d'appartements, et également de ménages -- ménages en général réduits à Paris à une ou deux personnes, et de plus en plus souvent à une. La plupart de ces cellules, à présent, étaient éteintes." Solitude aggravée par la nullité des relations sentimentales et affectives : " Quant au présent, il était évident qu'Aurélie n'avait nullement réussi à s'engager dans une relation conjugale, que les aventures occasionnelles lui causaient un dégoût croissant, que sa vie sentimentale en résumé s'acheminait vers un désastre irrémédiable et complet. Elle avait essayé pourtant, au moins une fois, je le compris à différents indices, et ne s'était pas remise de cet échec, L'amertume  et l'aigreur avec lesquelles elle évoquait ses collègues masculins [...] révélaient avec une cruelle évidence qu'elle avait pas mal morflé. "

La "libération" de la femme, dans les sociétés occidentales, est présentée par le narrateur comme une énorme fumisterie, comme on le voit dans cet autre passage :

"  Au moment où elle s'abattait sur son canapé, jetant un regard hostile au taboulé, je songeai à la vie d'Annelise, et à celle de toutes les femmes occidentales. Le matin probablement elle se faisait un brushing puis elle s'habillait avec soin, conformément à son statut professionnel, et je pense que dans son cas elle était plus élégante que sexy, enfin c'était un dosage complexe, elle devait y passer pas mal  de temps avant d'aller mettre les enfants à la crèche, La journée se passait en mails, en téléphone, en   rendez-vous divers puis elle rentrait vers vingt et une heures, épuisée ( c'était Bruno qui allait chercher les enfants le soir, qui les faisait dîner, il avait des horaires de fonctionnaire ), elle s'effondrait, passait un sweat-shirt et un bas de jogging, c'est ainsi qu'elle se présentait  devant son seigneur et maître et il devait avoir, il devait nécessairement avoir la sensation de s'être fait baiser quelque part, et que ça n'allai pas s'arranger avec les années, les enfants qui allaient grandir et les responsabilités professionnelles qui allaient comme mécaniquement augmenter, sans même tenir compte de l'affaissement des chairs. "

Les expériences du narrateur trouvent une confirmation et un approfondissement dans les réflexions de Robert Rediger. "Les fascismes, lui confie-t-il, me sont toujours apparus comme une tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes ; sans la chrétienté, les nations européennes n'étaient plus que des corps sans âme -- des zombies. Seulement, voilà : la chrétienté pouvait-elle revivre ? ". "  "Cette Europe qui était le sommet de la civilisation humaine s'est bel et bien suicidée, en l'espace de quelques décennies",  reprit Rediger avec tristesse ; il n'avait pas allumé, la pièce n'était éclairée que par la lampe posée sur son bureau. " Il y a eu dans toute l'Europe les mouvements anarchistes et nihilistes, l'appel à la violence,  la négation de toute loi morale. Et puis, quelques années plus tard, tout s'est terminé par cette folie injustifiable de la Première guerre mondiale. Freud ne s'y est pas trompé, Thomas Mann pas davantage : si la France et l'Allemagne, les deux nations les plus avancées, les plus civilisées du monde, pouvaient s'abandonner à cette boucherie insensée, alors c'est que l'Europe était morte." ".

Dès la fin du XIXe siècle, un écrivain avait décrit, dans un livre magistral, A Rebours , ainsi que dans les romans qu'il écrivit ensuite, l'impasse morale et existentielle où se trouvaient fourvoyés l'Europe et les Européens. La solution personnelle qu'il trouva au problème fut sa conversion au christianisme. Lors de la parution d'A Rebours, Barbey d'Aurevilly avait d'ailleurs prévu ce choix. Il écrivit : " Après  un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche  d'un pistolet et les pieds de la croix. "

Bien qu'on doive se garder de confondre Houellebecq avec son personnage, qui n'est ni son image ni sa projection ni son porte-parole, force est de constater qu'ils ont quelques points communs. Le plus évident est leur commune admiration pour Huysmans. Il est pour eux un frère parce qu'avant eux il avait instruit le procès de la vulgarité et des impostures de son époque. De même, le mode de vie proposé à la plupart de nos contemporains en Occident, avec ses promesses de bonheur en toc, est inlassablement dénoncé, de roman en roman, par Houellebecq, dont le personnage de François partage entièrement le pessimisme. Huysmans avait cru trouver un salut personnel, comme l'avait prévu le clairvoyant Barbey d'Aurevilly, en se convertissant au catholicisme, mais c'était à une époque où le christianisme était en perte de vitesse dans une société en voie de déchristianisation accélérée. Vers les années 1890, le choix de la conversion faisait figure de rareté à contre-courant. A la fin du roman de Houellebecq, le narrateur, convaincu par les arguments de son mentor, Robert Rediger, se convertit lui aussi, mais c'est à une religion en plein essor et qui lui a été présentée comme bien mieux placée que le christianisme pour résoudre les problèmes métaphysiques, existentiels et sociétaux où se débat  l'Occident. A la fin du livre, peu avant d'avoir décidé de se convertir, le narrateur dit adieu à Huysmans, qui n'a plus rien à lui apporter  ; c'est évidemment parce qu'il a le sentiment d'avoir trouvé une solution plus satisfaisante que celle de son écrivain jusque là favori. Les éditions de la Pléiade lui proposent d'éditer l'oeuvre de Huysmans dans la célèbre collection. Aux dernières pages du livre, il vient d'en rédiger l'introduction. Rien ne nous  est dit de son contenu, mais on imagine aisément, au stade où en est l'évolution personnelle de son auteur, les grandes lignes de l'orientation et de la signification de cette introduction. Le non-dit joue un rôle important et amusant dans le roman de Houellebecq : c'est au lecteur d'interpréter les données habilement incomplètes, les "oublis" savamment ménagés. C'est ainsi qu'après des décennies d'indifférence, et alors que, sur le plan religieux, les carottes sont cuites, Gallimard décide de confier à un universitaire récemment mis à la retraite d'office l'édition d'un des deux écrivains catholiques les plus emblématiques de son époque, l'autre étant Léon Bloy. Le narrateur se voit proposer à la fois une manière de consécration en tant que spécialiste d'un grand auteur et une réintégration dans la carrière universitaire, avec un salaire probablement triplé. C'est au lecteur d'imaginer ce qui ne lui est pas dit, à savoir les raisons de l'éditeur et des responsables de l'Université de faire du narrateur un allié précieux. On peut trouver plusieurs explications, qui ne s'excluent pas nécessairement les unes les autres.

Ainsi, s'il n'était pas trop tard pour l'individu Huysmans, le compte... à rebours avait déjà commencé pour une civilisation occidentale dont les fondements chrétiens étaient en voie de décomposition avancée et d'effondrement. Le narrateur de Soumission, à qui sa thèse sur Huysmans a ouvert la voie d'une carrière universitaire, nous a prévenus : pas plus que ses contemporains il ne se trouve de raisons impérieuses de se tuer. Mais contre l'ennui, la déréliction morale, l'attente d'une prochaine et inéluctable déchéance physique, il n'a pas de recours, pas plus qu'à la différence de sa dernière petite amie, Myriam, il n'a de possibilité réelle d'aller voir ailleurs si la liberté de pensée y est plus verdoyante. Son dernier hommage à Huysmans sera sa propre conversion. mais lui se convertira à une religion en pleine ascension, une religion qui ne propose pas seulement des réponses  à  ses besoins à lui, mais à ceux de toute une société. Là encore, Robert Rediger se montre des plus convaincants pour le narrateur, dans un article où il explique notamment qu' " à force de minauderies, de chatteries et de pelotages honteux des progressistes, l'Eglise catholique était devenue incapable de s'opposer à la décadence des moeurs. De rejeter nettement, vigoureusement, le mariage homosexuel, le droit à l'avortement et le travail des femmes. Il fallait se rendre à l'évidence : parvenue à un degré de décomposition répugnant, l'Europe occidentale n'était plus en état de se sauver elle-même -- pas davantage que ne l'avait été la Rome antique au Ve siècle de notre ère. L'arrivée massive de populations immigrées empreintes d'un culture traditionnelle encore marquée par ls hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens constituait une chance historique pour le réarmement moral et familial de l'Europe, ouvrait la perspective d'un nouvel âge d'or pour le vieux continent.".

A ce stade du roman, la messe est dite. L'islam, religion soeur du christianisme, mais "plus récente, plus simple et plus vraie", est  bien plus en mesure de répondre aux besoins métaphysiques et sociétaux de l'Occident. Sa supériorité sur les deux monothéismes qui l'ont précédé, c'est que lui accepte sans réserve le monde tel qu'il est, comme la création parfaite de Dieu. D'où, sans doute, son aisance, bien supérieure à celle de ses deux rivales, à se positionner sur le terrain politique, vérifiant l'affirmation de l'ayatollah Khomeyni, cité par Houellebecq :  "Si l'islam n'est pas politique, il n'est rien".

Il ne reste à Mohammed Ben Abbes et à son équipe, pour achever de convaincre, qu'à mettre en place une politique économique et sociale intelligente, fondée sur la prééminence de la petite entreprise de taille familiale -- de quoi séduire et rassurer nos PME et nos producteurs agricoles. Le retour massif des femmes au foyer faisant disparaître le chômage, une ère de prospérité s'ouvre pour les Français.

Soumission : on aurait tort de réduire la portée de ce titre à la soumission des Français au message de Mahomet. En réalité, la soumission à Dieu subsume et justifie toute une série de relations de soumission : soumission des femmes aux hommes, des enfants au père, des jeunes aux anciens, des pauvres aux riches, des employés  à leur patron , etc. La force de l'islam est dans sa reconnaissance du fait que toute société repose sur un réseau de relations de soumission. Il n'est pour nous en convaincre que regarder comment la nôtre fonctionne. Grand admirateur d' Histoire d'O, le roman érotique de Dominique Aury, Robert Rediger expose la nécessité et la force de ce principe : " " C'est la soumission" dit doucement Rediger. " L'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit Histoire d'O , et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam. "

Peut-être en effet ses coreligionnaires trouveraient la comparaison blasphématoire : si je me souviens bien, dans Histoire d'O, O se fait sodomiser par son  amant que,  par ailleurs, elle suce avec ardeur. De là à se faire enculer par Dieu après l'avoir sucé, il y a effectivement comme un saut métaphysiquement périlleux !

Cette force multiforme de la soumission, source puissante de lien social, dévoile l'imposture et l'impuissance d'une idéologie de la démocratie et des "droits" de l'homme " en contradiction flagrante avec la réalité des faits sociaux. Liberté, égalité, fraternité"... Fraternité, sûrement, Mais liberté et égalité, allons donc.

A son entrée en fonctions, Mohammed Ben Abbes ne peut compter que sur une fraction d'environ 23% de Musulmans. On peut penser qu'après son élection et grâce aux succès de sa politique économique, ces conversions se multiplieront à la vitesse V. On peut se demander cependant si le principal moteur de l'islamisation accélérée de la société française n'est pas ailleurs. La réponse me paraît être :  eh bien, dans la soumission, justement. L'exemple et le pouvoir d'entraînement viendront d'en haut : des "élites", d'autant plus enthousiastes que leurs intérêts seront puissamment ménagés : réintégré dans son université après une temporaire mise à la retraite d'office, le narrateur verra son salaire, déjà confortable, triplé, ce qui lui permettra d'entretenir les deux ou trois épouses que lui autorise sa nouvelle religion. C'est pourquoi, sans doute, la question de la réaction des masses populaires et des femmes, par l'intermédiaire, éventuellement, de leurs organisations représentatives, n'est même pas évoquée. Le principe de soumission, vous dis-je. Si le christianisme a triomphé en Occident, c'est tout de même parce que l'empereur Constantin s'est converti. C'est d'en-haut que vient l'exemple, pas l'inverse. Quant à la résistance des "identitaires", sous la forme d'un début de guerre civile, elle n'aura pas lieu : c'est que leur programme sociétal est au fond le même que celui de la Fraternité Musulmane. Ne parlons pas des athées, ces révoltés aux convictions inconsistantes : pour eux aussi, Paris vaudra bien quelques courbettes devant un Dieu, fût-il absent.

Il est peu probable que la situation décrite dans Soumission se présente en 2022. Mais peu importe, car ce roman de Houellebecq, comme les précédents, décrit, à travers une fiction généralement captivante, notre société, avec quelques unes de ses contradictions et de ses faiblesses, et pose, avec un cynisme (une franchise ?) réjouissant les questions gênantes. C'était déjà  le propos de Balzac et l'initiateur Robert Rediger joue auprès du narrateur le rôle que joue Vautrin auprès de Rastignac ou, sous le pseudonyme de l'abbé Carlos Herrera, auprès de Lucien de Rubempré. On sait que Houellebecq est un fervent admirateur de Balzac et, ma foi, ses romans ne sont pas indignes de ceux de son modèle.

Du coup, j'ai emporté cet après-midi dans ma musette (DVI oblige) A rebours, de Huysmans, que je me suis proposé de relire. Je l'ai dit : il est clair que Houellebecq prête à son personnage sa propre admiration pour Huysmans . Ils ont pas mal de choses en commun : leur pessimisme, leur admiration pour Schopenhauer, leur misogynie, leur lucidité surtout, et un commun talent à dévoiler sur le mode d'un burlesque noir la nullité humaine mise en scène par la comédie sociale. Ainsi, le portrait des parents de des Esseintes par Huysmans est déjà du meilleur Houellebecq :

" La mère, une longue femme, silencieuse et  blanche, mourut d'épuisement ; à son tour le père décéda d'ne maladie vague, des Esseintes atteignait alors sa dix-septième année.
   Il n'avait gardé de ses parents qu'un souvenir apeuré, sans reconnaissance, sans affection. Son père, qui demeurait d'ordinaire à Paris, il le connaissait à peine ; sa mère, il se la rappelait immobile et couchée, dans une chambre obscure du château de Lourps. Rarement, le mari et la femme étaient réunis, et de ces jours-là, il se remémorait des entrevues décolorées, le père et la mère assis, en face l'un de l'autre, devant un guéridon qui était seul éclairé par une lampe au grand abat-jour très baissé, car la duchesse ne pouvait supporter sans crise de nerfs la clarté et le bruit ; dans l'ombre, ils échangeaient deux mots à peine, puis le duc s'éloignait indifférent et ressautait au plus vite dans le premier train. "

Heureusement, je lisais cette scène fantomatique en haut de ma crête favorite, dans la brise et le soleil, devant un paysage somptueux de collines et de plaines bordées au sud par le bleu des montagnes des Maures et de la Sainte-Baume. Sur le point le plus élevé de la crête s'élève une petite chapelle qui porte le joli nom de Notre-Dame-de-Liesse. C'était -- c'est toujours, en principe -- un lieu de pèlerinage. Mais les pèlerins se sont faits de plus en plus rares, depuis que les paysans et les bergers qui montaient autrefois y faire leurs dévotions sont morts sans successeurs. Il y a quelques années, il m'arrivait assez fréquemment d'y rencontrer un paroissien, une paroissienne, venus du village le plus proche veiller à la propreté des lieux, apporter des fleurs; j'ai croisé quelquefois un curé solitaire qui montait pour y prier. J'ai même été accompagné, un jour, au long du sentier, par un groupe de séminaristes qui se proposaient d'y y passer la nuit. Et puis, depuis quelques années, à part quelques randonneurs, plus personne. Je crois être, de loin, celui qui visite le plus souvent ces lieux, que j'aime d'amour, presque quotidiennement, moi qui suis incroyant. Un jour d'hiver, un chien de chasse perdu m'emboîta le pas jusqu'à la chapelle, où je le laissai, sur un tas de petit bois, près de l'autel, tout content d'avoir trouvé un refuge jusqu'au matin. Tout-à-l'heure, j'ai refermé mon livre devant la porte sommairement close à l'aide d'une planche vermoulue posée en travers; j'ai bouclé mon sac, puis, au moment de partir, j'ai fait un petit signe de la main en direction de l'autel invisible, encombré de figurines et de bougeoirs, sur lequel est posé un cahier où les visiteurs de passage écrivent quelques lignes, généralement pour  s'extasier sur un paysage dont la beauté semble faite pour justifier les considérations de Robert Rediger sur le dessein intelligent : "Adieu, mère de Dieu, passe une bonne nuit ", ai-je dit. Et j'ai pris le chemin du retour, dans une solitude et un silence soudainement poignants.

Est-ce Dieu qui  abandonne les hommes, ou  les hommes qui l'ont abandonné ?


( Posté par : SgrA°, avatar eugènique agréé )

Portrait de Joris-Karl Huysmans, par Forain






jeudi 27 août 2015

La 8e de Bruckner par Jochum

1271 -


Des neuf symphonies d'Anton Bruckner (la neuvième étant restée inachevée) , la huitième est sans doute  la plus grandiose et la plus accomplie. Quatre longues plages lyriques, lumineuses, qui vous emportent loin de toute médiocrité, loin de toute tristesse. On dirait que le compositeur a voulu embrasser toute la beauté du monde, dans un puissant élan de joie. Pas un temps mort. pas une retombée de l'inspiration. De la lumière, partout. Dehors, tout est gris et mouillé, mais ma tête est pleine de la lumière de Bruckner, grâce à la Staatskapelle de Dresde, dirigée par Eugen Jochum.

Dans les années 70 du précédent siècle, Jochum a enregistré l'intégrale des symphonies à la tête de la Staatskapelle, après une première intégrale avec la Philharmonie  de Berlin. Il fit oeuvre de pionnier en utilisant les éditions révisées par Leopold Nowak. Sa version de la huitième, servie par une très belle prise de son, suffisamment analytique mais point trop, proche de l'écoute en concert, est vraiment magnifique : finesse, délicatesse, justesse des tempi, homogénéité des pupitres, dynamisme, exubérance triomphale. L'extraordinaire tapisserie sonore, si savamment, si subtilement agencée par le compositeur, brille ici de tout son éclat.


Anton Bruckner,  Huitième Symphonie ,  Staatskapelle Dresden , Eugen Jochum


( Posté par : Artémise , avatar eugènique agréé )


dimanche 23 août 2015

Association Nord-Express

1270 -


Imaginons un instant une société française redevenue harmonieuse. Une société peuplée de citoyens honnêtes, respectueux des lois, respectueux des droits de leurs concitoyens. Quel bonheur ce serait. Quelle fierté.

Pour le moment, nous en sommes loin. Nos prisons sont peuplées d'islamistes radicaux prêts à repasser à l'action terroriste, avec la complicité de tous ceux qui, rentrés de Syrie, préparent, dans leurs HLM, armes et explosifs. Dans nos rues circulent des adolescents multirécidivistes, spécialistes du vol à la tire et de l'agression gratuite, des gangs débarqués de Roumanie ou de Bulgarie, des clandestins de toutes origines, sans ressources connues. Des migrants indésirables assiègent en masse nos localités frontalières. Des Bretons en bonnet rouge, des éleveurs sur leurs tracteurs mettent le feu aux équipements publics, entravent la libre circulation des personnes et des biens.

Nous  vivons en effet dans une société  "démocratique" dont les institutions, judiciaires notamment, fondées sur des principes, généreux sans doute, mais de moins en moins adaptés aux nécessités de l'heure, entravent l'action des forces chargées d'assurer l'ordre public et la sécurité des citoyens. Les policiers revoient dans la rue, quelques jours après les avoir arrêtés en flagrant délit, les mêmes malandrins. Les mêmes tordus sur leurs tracteurs reviennent périodiquement déverser leur lisier, bloquer les routes. Les mêmes salafistes fanatiques resurgissent, armés jusqu'aux dents, et tirent sur tout ce qui  bouge.

La seule façon d'éliminer cette tourbe qui empoisonne notre vie sociale , c'est de la soumettre à un régime de terreur, en retournant contre elle l'arme  des terroristes, devenue arme imparable du contre-terrorisme : la mise à mort, préventive de préférence, mise à mort de masse s'il le faut.

Les méthodes d'inspiration hitlérienne -- ou nord-coréenne -- de gestion de l'ordre public restent, quoi qu'on dise, un modèle d'efficacité. Elles passent pour le mal absolu dans nos démocraties. Le résultat : des sociétés européennes en pleine déliquescence, incapables de contrer les menaces qui mettent en péril leur existence même. Les populations européennes, populations de larves, depuis longtemps anesthésiées par l'opium démocratique, ersatz pseudo-religieux postmoderne, semblent incapables de se sauver elles-mêmes. Seules des milices non-gouvernementales (MNG) de citoyens résolus semblent en mesure de le faire. Cependant, au point où en sont les choses, le maintien d'un semblant de légalité démocratique paraît inévitable, du moins pour un temps.

Casser les salopards lancés à l'assaut de notre société, tout en conservant cette façade de légalité "démocratique", suppose une organisation rigoureuse et sophistiquée à laquelle, certes, les simples citoyens pourraient participer --  c'est même éminemment souhaitable --, mais qui, compte tenu des contraintes logistiques, garantes de son efficacité (renseignement, repérage des individus ciblés, fourniture des armements, efficacité des actions) devrait d'abord se recruter parmi les forces de l'ordre (policiers, gendarmes, personnel pénitentiaire, forces armées). Ces volontaires, répartis dans toute la France et dans toute l'Europe, fourniraient le gros de cette Armée Secrète chargée du maintien de l'ordre par le seul moyen véritablement efficace de nettoyage social : la mise à mort extrajudiciaire des criminels, délinquants,  errants divers, éléments antisociaux, en puissance ou en acte.

Pour ne prendre qu'un exemple, imaginons de telles milices interconnectées à l'échelle européenne, torpillant les bateaux  de migrants en Méditerranée, les mitraillant dans les campagnes de Macédoine, les pendant haut et court après tortures dans la banlieue de Calais, les ligotant sur les rails du tunnel sous la Manche : on peut penser que les problèmes que pose à la sécurité publique l'afflux de ces indésirables seraient assez rapidement résolus.

Cette Armée Secrète internationale, je proposerais, pour ma part, de la baptiser Association Nord-Express (A-N-E).

J'aime beaucoup le cinéma d'Alfred Hitchcock et, parmi ses films, j'apprécie tout particulièrement L'Inconnu  du Nord-Express .

Dans un wagon du Nord-Express , un joueur de tennis professionnel fort connu voit s'asseoir à côté de lui un inconnu qui se déclare son admirateur. La conversation s'engage et l'inconnu confie à son voisin qu'il est au courant de ses déboires conjugaux : sa femme refuse le divorce qui lui permettrait de refaire sa vie avec sa maîtresse. De son côté, l'inconnu ne cache pas qu'il subit l'hostilité d'un père qui ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues et lui compte chichement les subsides.

L'inconnu en vient à proposer au tennisman le deal suivant : chacun d'eux est affligé d'un gêneur dont la disparition soudaine arrangerait bien ses affaires. L'inconnu se chargerait de faire disparaître l'épouse gênante. le tennisman en ferait autant pour le papa. Chacun des deux partenaires ne prendrait aucun risque : ils habitent loin l'un de l'autre, personne ne sait qu'ils se connaissent, ils n'ont aucun lien avec leur future victime, n'ont aucun mobile, disposent d'un alibi inébranlable.

L'Association Nord-Express fonctionnerait selon  le même principe. Des agents venus de l'autre bout de l'Europe, la Norvège ou la Normandie par exemple, se chargeraient de liquider, dans une région éloignée, la Provence par exemple, ou la Hongrie, ou la Macédoine, les individus ou groupes indésirables, tandis que leurs collègues, venus de ces régions, se rendraient dans la région des premiers pour faire le même travail. Bien entendu, les meurtres (éventuellement précédés de tortures) ne seraient jamais revendiqués. L'Association Nord-Express, association supra-nationale vouée à réparer les dégâts de la chierie démocratique, resterait absolument secrète, tout en resserrant les liens entre les authentiques Européens couillus. Une vraie solidarité européenne ne peut réellement se fonder que sur des meurtres collectifs assumés en commun. Le sang versé en commun est le seul ciment social capable d'affronter les siècles.

L'action d'une telle organisation ne gênerait aucunement, en apparence, le fonctionnement des institutions démocratiques-salopes, judiciaires notamment. Les Etats continueraient de respecter, de façon toute formelle, les droits de l'homme et les formes juridiques en usage. L'Association Nord-Express se placerait uniquement sur le terrain de l'efficacité. Négligeant de contester les droits formels des justiciables tels qu'ils sont définis par les actuelles Constitutions et lois des divers pays d'Europe, son rôle se bornerait à faire en sorte qu'un  certain nombre -- un nombre certain -- desdits justiciables ne se retrouve jamais devant un tribunal ni même dans un commissariat de police pour interrogatoire. Il va sans dire que de telles procédures d'élimination épargneraient aux Etats des dépenses considérables et superflues.

Il serait souhaitable que les membres de l'Association adhèrent aux sections locales de la Ligue des Droits de l'Homme et  d'Amnesty International. Quand on se lance dans ce genre d'entreprise, une couverture de plus n'est jamais une couverture de trop. Cela n'empêche nullement, dans son for intérieur, d'envoyer le bon vieil humanisme aux chiottes de l'Histoire. Où que tourne le vent, Tartuffe restera toujours mon maître vénéré.

Laissant de côté tout questionnement éthique, plaçons-nous uniquement du point de vue de l'efficacité : dans la toute récente affaire de l'attentat dans le TGV, qu'est-ce qui est le plus efficace : prolonger la garde à vue du "présumé" terroriste, au terme de laquelle et à l'issue d'un entretien courtois avec un juge d'instruction, on l'expédiera en prison préventive, ou bien obtenir de lui le maximum d'informations sous la torture, avant de l'expédier d'une balle dans la nuque ? Dans le cadre de la lutte antiterroriste, qu'est-ce qui vaut mieux ? garder dans nos prisons et tolérer dans nos banlieues la présence d'islamistes radicaux incessamment prêts à passer à l'action violente, ou bien, par des actions coordonnées de commandos, les enlever, obtenir d'eux un maximum d'informations sous la torture,  leur faire renier leur religion avant de les donner vivants à bouffer à des cochons anthropophages ? Tolérer que des mosquées soient contrôlées par de salafistes, ou bien donner l'assaut à ces mosquées, AK 47 au poing, de préférence lors de la prière du vendredi ? Autoriser en France la version salafiste de l'Islam ou bien proscrire toutes les familles s'en réclamant, leur donner l'ordre de quitter la France sur le champ, en empruntant un itinéraire unique (l'A6 et l'A7 par exemple), puis, quand ils seront bien gentiment organisés en convoi, faire donner l'aviation ? Dans l'affaire des migrants, qu'est-ce qui est le plus efficace ? Dépêcher des navires pour porter secours aux naufragés ou donner l'ordre aux mêmes navires de couler leurs embarcations et de mitrailler les survivants, hommes, femmes et enfants ? Il est peut-être temps de se rendre compte que l'opium démocratique a rendu les populations européennes incapables d'assurer leur salut. Ce dont nous avons besoin en 2017, ce n'est pas d'une énième élection présidentielle, mais d'un coup d'Etat militaro- policier qui, avec l'aide des citoyens les plus conscients et les plus déterminés, remettra de l'ordre dans ce pays.



( Posté par : Gehrard von Krollok, avatar eugènique confidentiel )


Eugène communique -

Les opinions de notre avatar Gehrard von Krollok n'engagent que lui. Quant à nous, il va de soi que nous restons officiellement attaché aux valeurs approximativement démocratiques.

Farley Granger et Robert Walker dans  L'Inconnu du Nord-Express

mercredi 19 août 2015

" L'Homme des hautes soitiudes " ( James Salter) : tu veux, donc tu peux

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Dans un récent entretien avec Nicolas Truong publié par Le Monde, Alain Badiou oppose la satisfaction au bonheur.  " La satisfaction, dit-il, n'est pas dépendante de la rencontre ou de la décision. Elle survient quand on a trouvé dans le monde une bonne place, un bon travail, une jolie voiture et de belles vacances à l'étranger". Badiou souligne à quel point le système consumériste incite à confondre satisfaction et bonheur, à réduire le second à la première : " le monde d'aujourd'hui, déclare-t-il, a un modèle fondamental de l'altérité et de l'échange, qui est le paradigme commercial. Nous sommes tentés de ramener tous les rapports  à l'autre à une dimension contractuelle d'intérêts réciproques bien compris [...] le consommateur est la figure objective dominante, celle qui fait tourner le monde. Nos maîtres suivent avec angoisse le niveau d'achat de marchandises par les gens. Si, tout à coup, plus personne n'achetait, le système s'effondrerait comme un jeu de quilles. Donc nous sommes enchaînés à la nécessité d'acheter  les choses dans leur surgissement, leur nouveauté, leur inutilité foncière ou leur laideur criminelle. " Le bonheur, pour Badiou, c'est autre chose : " C'est lorsque l'on découvre que l'on est capable de quelque chose dont on on ne se savait pas capable". Se référant aux sagesses antiques, Badiou oppose au stoïcisme et à l'épicurisme, où il décèle "un élément d'égoïsme foncier", le platonisme qui, commente Nicolas Truong, "affirme qu'un soleil brille au-dessus du théâtre d'ombres de notre caverne, puisque, comme le dit Rimbaud, "la vraie vie est absente ". " Tu peux, donc tu dois ", telle est la devise d'Alain Badiou. "Aie le courage de te servir de ta volonté pour qu'advienne cette puissance dont tu ne te sentais pas capable." Quelles que soient les circonstances, "ce que l'on a voulu et décidé a une importance capitale. Depuis, j'ai presque toujours été rebelle aux opinions dominantes parce qu'elle sont presque toujours conservatrices".

Indépendamment du lien que Badiou établit entre bonheur et altruisme, l'importance qu'il attache à l'expérience bouleversante de la rencontre amoureuse, qui est pour lui le paradigme de l'expérience décisive qui change notre vie sans recours, on peut noter que sa conception du bonheur a aussi à voir avec la découverte par un individu de sa vocation personnelle. Lui-même évoque avec émotion sa découverte du théâtre, grâce à la rencontre avec un de ses profs de français au collège. "Dans l'acte du comédien, il y a la décision miraculeuse d'assumer le risque d'une exposition intégrale de soi. Grâce à mon professeur de 4e, j'ai rencontré tout cela. Le théâtre a été ma vocation première. Et j'y reviens toujours. "

Tu peux, donc tu dois ? Ou bien tu dois, donc tu peux ? On pourrait le dire d'autres manières encore. J'opterais pour ma part, pour un "Tu veux passionnément, donc tu peux ". Mais ne renonce jamais à ce qui, pour toi, est la merveille de la vie, à  tout cela qui, dit encore Badiou, " vous met dans une situation vitale magnifique et périlleuse". Ne cesse pas de vouloir ce que tu veux.

C'est à quoi je songeais en feuilletant le beau roman de James Salter, L'Homme des hautes solitudes  ( Solo Faces ) . Nous faisons la connaissance  de Rand, le héros du récit au premier chapitre où, pour une poignée de dollars (trois de l'heure exactement), il remplace, avec un copain les voliges du toit d'une église californienne. Jusqu'au moment où le copain glisse sans pouvoir se retenir mais : " Il  sentit quelque chose sur son bras. Une main. Elle s'immobilisa à la hauteur de son poignet.
-- Tiens bon. "

Rand vit dans un  quartier excentrique plutôt miteux de Los Angeles avec Louise. Ce n'est pas l'amour toujours, ça durera ce que ça durera, jusqu'au jour où ils se seront lassés l'un de l'autre :

" Oui, en ce temps-là,il l'aimait bien. Elle était caustique, elle était pâle. Elle désirait être heureuse mais ce n'était pas possible car cela l'aurait dépouillée de son être -- ou de ce qui resterait quand Rand serait parti comme les autres. ". Louise a un fils, Lane, qui, selon elle, "n'arrivera jamais à grand-chose", un garçon "lent et indéchiffrable comme s'il vivait dans un rêve". Comme nous tous, peut être.

Puis, un petit matin, Rand réveille Lane. " -- Viens ".

Dans le coffre de la voiture, des chaussures de marche, des cordes, un sac à dos.

Je ne suis jamais allé en Californie. Mais j'ai appris sur Internet que Banning, à quelque distance de Los Angeles, est une ville située dans le San Bernardino Pass, qui donne accès à de hautes chaînes de montagnes, culminant à plus de 3500 m au mont San Bernardino. Il n'y a pas que la vallée de Chamonix au monde, ni l'Himalaya. Mais les montagnes qui surplombent Chamonix, ou le massif de l'Everest, sont des montagnes mythiques pour tous les alpinistes du monde ; le mont San Bernardino ,  non. Tous les alpinistes du monde sont fascinés par les Drus, Rand comme tous les autres.

Mais c'est dans le secteur du mont San Bernardino que Rand, renouant, une fois de plus avec son irrépressible vocation, a emmené Lane, pour escalader, par une voie très raide, une haute crête du coin. Pour y retrouver, par hasard un ami, un type dans son genre, Jack Cabot, un premier de cordée, comme lui. Les esprits taillés sur le même patron sont faits pour se rencontrer dans des lieux d'élection.

Le roman de James Salter n'est pas un roman réaliste, au sens où on l'entend généralement. Par exemple, un autre romancier que lui se serait attaché à nous donner des précisions sur les moyens d'existence de Rand. parce que, remplacer les voliges d'un toit d'église à trois dollars de l'heure, ça n'est pas le Pérou. On a un peu l'impression qu'il vit aussi aux crochets des femmes qui, l'une après l'autre, partagent sa vie. On se dit aussi qu'il doit toucher une petite pension d'ancien marine ( s'il est vrai que, comme il le raconte à Louise, il a été dans les Marines, mais peut-être a-t-il inventé cet épisode de sa vie, au lieu de lui raconter comment il a vraiment vécu, avant de la rencontrer, quels autres combats il a menés, sur lesquels il restera étrangement muet, comme si cela ne concernait que lui, comme si c'était un expérience trop intime, presque indicible, pour être racontée). Mais les ressources financières de Rand, on s'en fiche un peu, et Rand s'en fiche aussi, parce qu'au fond on finit par trouver de l'argent, quand on veut vraiment quelque chose, qui seul compte. Tu veux,  donc tu peux. Le roman de James Salter nous parle de la puissance irrépressible du désir, qui ne renverse pas les montagnes, certes, mais qui vous les fait gravir.

C'est ainsi que, sans que le romancier daigne nous donner des explications sur les péripéties qui l'y ont amené, Rand se retrouve dans la vallée de Chamonix, et c'est là que, pour lui, les choses sérieuses vont commencer -- ou recommencer . Et les choses sérieuses s'appellent la pointe Lachenal, le pilier du Frêney, le Triolet, les Droites, l'aiguille de Blaitière et, bien sûr, les Drus, en attendant l'éperon Walker des Grandes Jorasses.

Je ne sais pas si James Walker a pratiqué lui-même l'alpinisme dans les conditions extrêmes qu'affectionne son personnage ; en tout cas la description de ces escalades où la moindre erreur ne pardonne pas est d'une vérité et d'une intensité fascinantes. Pendant que Rand gagne une célébrité passagère en sauvant une cordée d'Italiens en perdition dans les Drus, son ami Cabot manque de se tuer à l'Eiger.  

Tu veux, donc tu peux. De cette joie dont parle Alain Badiou et qui naît d'atteindre ce qu'on a toujours voulu atteindre, James Salter nous donne sa version . Dans la face Nord glacée du Triolet, Rand " progressait méthodiquement, un piolet à chaque main, bientôt prisonnier du rythme de ses gestes. L'idée qu'il pourrait glisser -- et il aurait alors dévalé la pente lisse comme une surface de verre -- ne lui vint à l'esprit qu'au sommet où il avait déjà atteint une altitude élevée. Et lui vint d'une étrange manière. Il faisait une pause, les pointes avant de ses crampons enfoncées d'un bon centimètres dans la glace. Un centimètre d'assurance suffisante. Quand il en prit soudain conscience, il fut envahi d'une sorte de félicité. Jamais il ne s'était senti aussi invulnérable. comme si la montagne l'avait ordonné et qu'il eût accepté le sacrement.
   Tenu par une dérisoire pointe de métal, il se sentait heureux, maître de toutes les difficultés, de toutes les terreurs."

Toujours plus haut. Toujours plus difficile. A l'extrême limite. En solitaire ou en duo. Lorsqu'à l'éperon Walker, Rand échoue à atteindre le sommet, l'heure du retour en Californie a sonné . Tu veux, mais tu as beau te dire que tu peux, cette fois la montagne a été la plus forte. 

Entre deux escalades, le retour au plancher des vaches est le retour à la médiocrité, à l'insignifiance. Célébrité de quelques jours, virée à Paris, bavardages, aventures sans lendemain. Les femmes n'auront été dans l'existence de Rand que des distractions, agréables, certes, mais passagères. La passion est réservée à la montagne. Passion d'hommes. C'est là que l'altruisme de Badiou en prend un coup. L'étroite fraternité sacerdotale des grimpeurs n'admet que de rares égaux, qu'ils soient redescendus vivants, ou qu'ils aient péri au pied de quelque paroi, ou qu'ils en soient sortis paraplégiques, comme Cabot, à qui Rand un soir, propose une partie de roulette russe passablement désespérée, avant de reprendre, dans les Rocheuses, ses expéditions solitaires. Comme si la montagne n'adoubait que les aventuriers solitaires.

Solitaires toujours ? Voire. Le rôle de premier de cordée n'est pas mal non plus. A la  fin du livre, sa plus récente compagne lui dit :

" -- J'ai besoin de quelqu'un en qui je puisse avoir confiance. ( Elle ne le regardait pas, elle contemplait fixement le plancher. ) Besoin d'éprouver quelque chose. Mais, avec toi, on a un peu l'impression d'être suspendu dans le vide.
-- Suspendu dans le vide, répéta-t-il.
-- Oui.
-- Dans ce cas, ce qu'il faut faire, c'est se cramponner. ne pas avoir peur.
-- Tu crois ?
-- Je ne peux pas t'en dire plus.
-- Se cramponner...
-- C'est ça.               "

L'escalade extrême comme leçon de vie ? Modèle à suivre?  Pourquoi pas ? Il en vaut bien d'autres. Je crois qu'il plairait à Badiou, bien que cette façon d'envisager le bonheur paraisse peu altruiste et assez indifférente aux injustices du monde. Conservatrice même : a-t-on jamais vu un alpiniste souhaiter que changent ses chères montagnes ? Mais la passion peinte par James Salter n'est pas, en tout cas, une de ces passions tristes dont parlait, je crois, Spinoza.

Quand même, ils nous piquent tout. Depuis le Premier de cordée, de Frison-Roche, nous pensions que le massif du Mont-Blanc était notre propriété littéraire. Et voilà que cet Américain (qui vient de mourir) signe un des romans sur l'alpinisme les plus beaux, les plus intenses, les plus poignants qui soient. Décidément ces romanciers américains nous font mesurer la petite médiocrité franco-française de notre production littéraire hexagonale  (j'en excepte un Houellebecq, un Michon, une Angot, un Patrick Deville). Quelle extraordinaire floraison de chefs-d'oeuvre ! Quelle vitalité ! Quel souffle ! Prête-moi ce Salter que je n'ai pas lu. Moi je te prêterai ce Russell Banks que tu ne connais pas, et ainsi de suite. Vive le roman américain !


James Salter , L'Homme des hautes solitudes, traduit par Antoine Deseix ( Editions de l'Olivier / Points )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Les Grandes Jorasses





dimanche 16 août 2015

L'Assomption des cons

1268 -


Selon l'Encyclopédie en ligne Wikipedia, "l'Assomption de Marie est l'événement au cours duquel la Vierge Marie, mère de Jésus, au terme de sa vie terrestre, serait entrée directement dans la Gloire du Ciel, âme et corps, sans connaître la corruption physique qui suit la mort".

Il va sans dire que, de la réalité de cet "événement", ne subsiste aucun témoignage ni aucune relation écrite. Il s'agit manifestement de vagues croyances populaires, auxquelles font écho des écrivains chrétiens seulement à partir de la fin du IVe siècle, et encore, avec beaucoup de prudence. Ce n'est qu'en 1950 que le Vatican finira par se résoudre à ériger ces croyances en dogme. Depuis, la fête de l'Assomption est une des principales fêtes catholiques.

Il faut être vraiment très con pour croire, comme le font tant de catholiques aujourd'hui, à de pareilles billevesées. Il faut dire que le catholique autoproclamé n'en est pas à un délire près : résurrection de Jésus, virginité de sa môman, Sainte-Trinité etc.

Il y a dans tout croyant, fût-il par ailleurs capable de performances intellectuelles remarquables, un incurable fond de connerie, de quelque religion qu'il se réclame. Pour  croire en Dieu et à ses pompes, qu'on soit chrétien, musulman ou juif, il faut vraiment, quelque part, être très très très con. Toute croyance religieuse est en effet un relent du fond de connerie paléo-anthropique hérité de nos premiers ancêtres. Le plus  drôle est que les théologies les plus subtiles ( Saint-Augustin n'était pas le roi des cons, tout de même, ni même Mahomet ) aient pour fonction de conférer un semblant de dignité aux plus ineptes manifestations de crédulité humanoïde.

Mais enfin, tant  que ces enfoirés gardent leurs salades pour eux sans exiger que d'autres les partagent, perso, ça ne me gêne pas. Et puis, c'est leur façon à eux, en attendant que Nature les retire du nombre des vivants, d'éviter de regarder en face l'irrémédiable solitude, l'irrémédiable absence de sens, l'irrémédiable mort. J'éprouve pour ces gens-là un mépris définitif,  amusé, mais tempéré d'un peu de pitié. Pauvres gens, après tout, englués dans leurs superstitions imbéciles et leurs espérances en toc. Malheureusement, beaucoup d'entre eux voudraient que leurs délires marquent de leur empreinte  les institutions politiques et les moeurs. Tenons-nous donc prêts à leur rentrer dans le lard, à la moindre alerte.

Avouons que si tous ces empaffés se donnaient le mot pour nous planter là et entrer directement tous ensemble, la main dans la main, âme et corps, dans la Gloire du Ciel, on se sentirait plus à l'aise sur cette terre. Malheureusement, ce n'est pas demain la veille. C'est que la plupart d'entre eux, de temps en temps, ne songent pas sans horreur à la gueule qu'ils feraient si Dieu leur faisait la plaisanterie de s'absenter le jour du Jugement dernier (j'emprunte cette vanne à Vautrin dans Le Père Goriot) Alors, tant qu'à faire, autant rester ici-bas à se ménager sournoisement un très hypothétique avenir post mortem en s'astreignant à nous faire chier de leur vivant avec leur prêchi-prêcha à la con.


Lucrèce, De Natura rerum  (édition bilingue, GF)


( Posté par : John Brown, avatar eugènique  inspiré )

Bonne fête Paulette

samedi 15 août 2015

" Histoire de la sexualité II / L'usage des plaisirs " ( Michel Foucault ) : l'abus du sexe est dangereux

1267 -


Avec le volume qui lui fait suite, sous-titré "Le souci de soi", publié la même année (1984) , cet ouvrage est, à ma connaissance, le dernier publié du vivant de son auteur. IL est entièrement consacré à l'étude de la réflexion que les Grecs ont développée sur la place de la vie sexuelle et amoureuse, tant au plan de l'individu qu'au plan de la collectivité sociale, et sur les conduites les plus souhaitables. On ne trouvera  dans ce livre que peu de références aux poètes, aux dramaturges ou aux romanciers qui ont évoqué les plaisirs de l'amour physique ou la passion amoureuse. Les textes analysés sont, pour l'essentiel, issus de la plume de philosophes ( Platon, Aristote, Xénophon...), de  médecins (Hippocrate et ses disciples), d'orateurs (Démosthène, Eschine...) qui, comme Foucault l'écrit dans la conclusion de l'ouvrage " se sont interrogés sur le comportement sexuel comme enjeu moral  " et ont cherché à définir une éthique, " un principe de stylisation de la conduite pour ceux qui veulent donner à leur existence la forme la plus belle et la plus accomplie possible ". et ont élaboré un ensemble de prescriptions cohérentes à l'usage de "la plus petite partie de la population constituée par les adultes mâles et libres, une esthétique de l'existence, l'art réfléchi d'une liberté perçue comme jeu de pouvoir." Cette réflexion s'organise, selon Foucault, selon trois axes majeurs : diététique, économique, érotique.

Même si les Grecs n'ont pas défini un programme d'interdits précis portant sur ce qu'ils appellent les aphrodisia -- les actes variés de l'amour physique --, même s'ils ont toléré, et même, dans une  certaine mesure, favorablement considéré les amours homosexuelles, on aurait tort de croire qu'une liberté sexuelle échevelée régna dans la Grèce classique et hellénistique, par opposition au rigorisme imposé par le christianisme. Deux vertus reviennent sans cesse sous la plume des auteurs cités, comme les deux piliers  d'une éthique et d'un art de vivre dignes d'un homme libre, protecteurs de sa dignité et de sa réputation : enkrateia , la maîtrise de soi, et sôphrosunè , la tempérance, fille de la précédente. "La tempérance (sôphrosunè)  est une sorte d'ordre et d'empire (kosmos kai enkrateia) sur certains plaisirs et désirs " , écrit Platon dans La République .

" C'est un principe généralement admis, écrit Foucault, que plus on est en vue, plus on a ou plus on veut avoir d'autorité sur les autres, plus on cherche à faire de sa vie une oeuvre éclatante dont la réputation s'étendra loin et longtemps, plus il est nécessaire de s'imposer, par choix et volonté, des principes rigoureux de conduite sexuelle. Tel était le conseil donné par Simonide à Hiéron à propos " du boire, du manger, du sommeil et de l'amour" ; ces "jouissances sont communes à tous les animaux indistinctement", alors que l'amour de l'honneur et de la louange est propre aux humains ; et c'est cet amour qui permet d'endurer les dangers comme les privations. Et telle était bien aussi la manière dont Agésilas se conduisait, toujours selon Xénophon, à l'égard des plaisirs " par lesquels beaucoup d'hommes se laissent maîtriser " ; il estimait qu' "un chef doit se distinguer des particuliers, non par la mollesse, mais par l'endurance".
   La tempérance est très régulièrement représentée parmi les qualités qui appartiennent -- ou du moins devraient appartenir -- non pas à n'importe qui, mais de façon privilégiée à ceux qui ont rang, statut et responsabilité dans la cité ".

Quand on lit ces lignes, on se dit que quelques uns de nos dirigeants et responsables politiques actuels auraient bien fait de lire et de méditer les Mémorables de Xénophon ou la République de  Platon. Cela leur aurait sans doute évité les désagréments et la déconsidération dont un Bill Clinton, un Dominique Strauss-Kahn furent frappés, sans oublier ce Lord anglais qui vient de démissionner après avoir été filmé en compagnie de prostituées et consommant de la drogue. Pour un ensemble de raisons que Foucault examine méthodiquement, les Grecs pensaient que l'abus du sexe est dangereux et que, dans l'usage des plaisirs de la vie, l'intempérance est un vilain défaut qui se paie au prix fort. C'est une leçon que nos sociétés permissives ne semblent guère disposées à entendre. Ironie du sort, le destin de Foucault destin aura-t-il donné raison à ceux dont il étudia, avec un évident respect, les raisons ? Nous qui sommes si fiers d'être des hommes libres, nous devrions  prêter une oreille plus attentive à ces hommes libres qui méditèrent si attentivement le bon usage de la liberté. La lecture de ce livre nous en donne l'occasion.

Dans une société qui pratique l'esclavage et où la femme de condition "libre", mariée généralement dès quinze ans est cantonnée au gynécée et à un rôle d'épouse fidèle et de bonne maîtresse de maison, la situation qui se rapproche le plus de nos modernes relations amoureuses et sexuelles fondées sur le libre consentement et le respect des désirs de l'autre est l'amour des garçons. C'est à son propos que la problématique de la vie sexuelle et amoureuse est examinée de la façon la plus poussée. Elle trouve généralement une réponse dans une éthique de la maîtrise de soi et de la tempérance, qui culmine, chez Platon, dans le Banquet et dans le Phèdre, en un véritable ascétisme, un renoncement total aux plaisirs "ordinaires" de l'amour, attitude qui est celle de Socrate. C'est qu'on dépasse alors le point de vue déontologique, qui est aussi bien celui de Xénophon que celui de la médecine hippocratique, pour aborder le problème d'un point de vue ontologique. Il ne s'agit plus alors de savoir quand, comment, avec qui, dans quelles circonstances faire l'amour, mais de savoir ce qu'est véritablement l'amour, de quel désir profond de l'âme il est la manifestation : c'est ce que nous révèle Diotime dans Le Banquet . Il est évident que cette conception de l'amour est inséparable de la métaphysique platonicienne.  Peut-être n'est-elle qu'un beau rêve, mais il est des rêves qui valent qu'on leur consacre sa vie. Marguerite Yourcenar évoque l'ambition de  "faire de sa vie une oeuvre d'art " : la lecture de Platon peut nous ouvrir des pistes vers sa possible réalisation.

Ce livre est un des plus séduisants de son auteur, à la fois par l'élégance claire de son écriture, par la rigueur nuancée de la pensée, par la richesse de son approche et de ses références, et aussi parce qu'il nous donne sans cesse le désir d'aller visiter ou  revisiter ces textes auxquels la lecture comparative, méthodique et sélective de Foucault confère un regain d'intérêt, y compris aux plus connus, comme la République de Platon, les Mémorables ou l'Economique, de Xénophon. C'est une bien belle façon de mettre en lumière le haut niveau de la pensée grecque antique et de lui rendre un éclatant  hommage.





jeudi 13 août 2015

Zoophilie

1266 -


Rêve



Iris et moi  faisons l'amour.

Un chat roux lorgne nos ébats.

" Sodomisons le chat " , dit-elle.

Elle  s'y colle la première

Mais elle n'y  arrive pas.

" Essaie donc, toi ", me dit-elle.



Là-dessus, je me réveille

Ahuri autant qu'effaré.


Et qu'on n'aille pas me vanter

Les cures du bon Docteur Freud !



La Fontaine, peut-être, en eût fait une fable

Avec chat, lapin et lapine

Contre les animaux machines

Mais la moralité eût-elle été sortable ?


( Posté par : Arthur Bimbô, avatar eugènique saisonnier )


mardi 11 août 2015

" Si je n'avais plus qu'une heure à vivre " ( Roger-Pol Droit )

1265 -


De Roger-Pol Droit, j'ai souvent vivement apprécié les chroniques publiées dans Le Monde, pour leur pertinence et leur vertu d'incitation à la lecture. De son oeuvre abondante, je n'ai guère lu que les 101 expériences de philosophie quotidienne, éclairantes, instructives, amusantes, excitantes.

Dans Si je n'avais plus qu'une heure à vivre, dont le titre semble inspiré d'une célèbre chanson de Charles Aznavour, Roger-Pol Droit imagine une expérience qui, dans la réalité, ne peut-être vécue que dans deux types de situation : celle des condamnés à mort et celle des gens qui ont choisi de mettre fin  à leurs  jours, et qui ont fixé la date et l'heure de l'événement, soit par les bonnes vieilles méthodes traditionnelles comme la pendaison à la poutre du grenier, soit sous assistance médicale dans des cliniques spécialisées de Suisse ou d'ailleurs, soit selon les diverses méthodes des kamikaze. Mais il est très rare que tous ces gens aient songé à consigner ce qu'ils avaient choisi de faire ou de penser dans l'heure qui précéda leur mort, et encore plus rare qu'ils aient songé à le faire publier. A nous autres en revanche, banals mortels, la connaissance de l'heure précise de l'heure de notre mort est refusée. Roger-Pol Droit essaie donc d'imaginer ce que seraient ses choix  dans sa dernière heure de vie si le privilège de savoir le jour et l'heure de la fin de la partie lui était accordé, on ne sait par quel miracle.

Roger-Pol Droit étant un intellectuel, on se doute qu'à la différence de la sympathique option aznavourienne, l'essentiel de l'heure fatidique serait consacré à écrire et à causer. Une pincée de pensée, une pincée d'écriture, ue pincée de tchatche. A propos de quoi ? C'est le but de son livre que de nous renseigner à ce sujet. Disons tout de suite que, si l'auteur s'était astreint à imaginer les choses en relevant le défi lancé par son titre, son livre aurait  été sans doute plus convaincant car, là, il faut beaucoup plus d'une heure pour arriver au bout. On n'est donc pas dans le cas de figure annoncé par le titre. Avec un peu plus d'imagination, cela aurait donné un résultat probablement baroque et grevé d'une forte dose d'invraisemblance, mais au moins on se serait amusé, ce qui n'est pas le cas dans cet ouvrage qui n'est certainement pas un des meilleurs de son auteur. Je ne connais d'ailleurs dans la littérature que deux seuls cas de réussite dans cet exercice. Roger-Pol  Droit note que, tandis qu'aujourd'hui, du moins dans nos sociétés "développées", les agonies vont à leur terme le plus souvent à huis clos, derrière la porte anonyme d'une chambre d'hôpital, il n'en allait pas de même dans les temps anciens : jadis en effet, on se pressait en foule dans la chambre de l'agonisant, surtout s'il s'agissait d'une personne de quelque réputation et de quelque qualité. Dans un de ses romans (qui ne figure pas parmi ses plus fréquentés, et c'est dommage), le Curé de village, Balzac nous fait assister à l'agonie à grand spectacle de son héroïne, Véronique Graslin, qui, dans la dernière heure de sa vie, se livre à une confession publique en bonne et due forme. C'est fortement invraisemblable, passablement délirant, mais au moins ça vous accroche. Et puis, il y a Le Roi se meurt, d'Ionesco, exercice, lui aussi, autrement imaginatif et  drôle que le pensum de Roger-Pol Droit.

Roger-Pol Droit n'a malheureusement pas recours à ces ingrédients pimentés d'imagination qui font le charme des textes de Balzac et d'Ionesco : son livre est à peu près complètement privé de la moindre once d'invention littéraire. Que nous sert l'auteur, en effet ?  Rien d'autre que l'exposé de ses convictions personnelles, telles qu'elles se sont forgées au long d'une vie, sur diverses questions, comme le savoir et l'ignorance, l'amour et la haine, la folie des hommes. Ce n'est pas que ces considérations et professions de foi soient dépourvues d'intérêt, c'est que, verbeuses, générales et abstraites, elles manquent cruellement de tout piment propre à secouer le lecteur de sa torpeur estivale, elles manquent d'une séduction proprement littéraire. Or la possibilité de cette séduction, l'auteur en disposait  : l'hypothèse contenue dans le titre est en effet une pure donnée de fiction, fantastique, donc littérairement intéressante. Force est de constater qu'il ne l'exploite aucunement.

Car au fond, qu'attend le lecteur d'un livre comme celui-là ? qu'il l'accroche, qu'il le séduise, qu'il l'excite, qu'il se grave dans sa mémoire au lieu  d'être oublié quelques jours après avoir été lu. Je partage au moins quelques unes des convictions de Roger-Pol Droit, mais je me fous de sa vie, de ses amours et de sa mort comme du tiers et du quart. Ce que j'attends d'un livre, ce n'est pas qu'il me serve, sous la forme d'une soupe assez fadasse, ce que je savais déjà plus ou moins, ce dont j'étais déjà à peu près convaincu. C'est qu'il m'offre le divertissement pour moi le plus haut qui soit : celui de l'oeuvre littéraire aboutie, dans son inimitable singularité.

Ce qu'on trouve dans ce livre, c'est la profession de foi d'un intellectuel humaniste postmoderne de qualité standard, si aisément repérable à ce mélange de bons et beaux sentiments up to date  et d'exaltation foireuse, par lui électivement cultivés ; tant dans sa pensée que dans la forme de son écriture, l'auteur se contente ici de broder sans grande imagination sur quelques thèmes d'aujourd'hui et de toujours. Roger-Pol Droit est assez représentatif de ces "intellectuels" mi-chair mi-poisson qui, aujourd'hui, font l'ordinaire des médias et des éditeurs et dont la formule serait la suivante : un quart de journaliste, un quart de "philosophe", un quart d'universitaire, un quart de conférencier mondain. Cela donne une écriture à peu près standardisée qui passe aisément auprès du public pour l'écriture littéraire contemporaine. Or ce qu'on chercherait en vain dans les écrits d'un Roger-Pol Droit et consorts, c'est la patte d'un écrivain. Il ne suffit pas d'être véhément pour faire partager sa véhémence, il ne suffit pas d'être passionné pour communiquer sa passion. Roger-Pol Droit fat partie de l'abondante cohorte des écrivants estimables, sans lesquels, il faut l'avouer, le commerce éditorial serait loin d'être aussi florissant. Les vrais écrivains, eux, sont d'une espèce bien plus rare et bien plus singulière, qui, par les temps qui courent, dans ce pays du moins, paraît en voie de raréfaction, sinon de disparition.


Roger-Pol Droit , Si je n'avais plus qu'une heure à vivre   ( Odile Jacob )


( Posté par : La grande Colette sur son pliant, avatar eugènique agréé )


samedi 8 août 2015

Fable pour temps de canicule et de changement climatique

1264 -



"
Aux noces d'un Tyran tout le Peuple en liesse
        Noyait son souci dans les pots.
Esope seul trouvait que les gens étaient sots
        De témoigner tant d'allégresse.
Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
        De songer à l'Hyménée.
Aussitôt on ouït d'une commune voix
        Se plaindre de leur destinée
        Les Citoyennes des Etangs.
   Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants ?
Dirent-elles au Sort, un seul Soleil à peine
   Se peut souffrir. Une demi-douzaine
Mettra la Mer à sec et tous ses habitants.
Adieu joncs et marais : notre race est détruite.
        Bientôt on la verra réduite
   A l'eau du Styx. Pour un pauvre animal,
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal. "


( La Fontaine, Fables, VI, 12 )


L'actualité quotidienne en famille

1263 -


Télé

Un bateau de pêche bourré de migrants chavire au large des côtes libyennes. 400 morts.

Lui - Bingo ! Il aura fallu quand même que deux bateaux européens viennent tirer de la flotte les survivants. Mais qu'est-ce que c'est que cette politique de saint-bernard ? A la 12,7, qu'il aurait fallu  finir ce restant de connards.

Elle - Mange ta soupe, elle va refroidir.

Lui - Sans compter le lardon sauvé des eaux. Et les requins ? On y pense, aux requins ? Qu'est-ce qu'y vont bouffer? Déjà que la surpêche...

Elle - J'ai fait une salade au thon

Lui - Et bien entendu, c'est à ces deux enfoirés de Sarko et de BHL qu'on doit ce foutoir. Kadhafi était p'tête un tyran, mais de son temps l'ordre régnait à Varsovie.

Elle - A Tripoli.

Lui - T'as raison. De toute façon fallait s'y attendre de la part de ces deux youp...

Elle - A côté de toi, Le Pen fait figure de gaucho.

Une camionnette bourrée d'ados en goguette quitte la route à Rohan (Bretagne). Quatre morts.

Lui - Sales connards d'ados. quatre morts. J'aurais voulu qu'ils claquent tous les quinze.

Elle - Quatorze.

Lui - Fini le temps des pleurs. Maintenant on va régler les comptes. Je connais des parents qui vont pouvoir revendre leur pavillon. Connards de géniteurs. Irresponsables. ( Chantant) Les Bretons, c'est comme les cochons...

Elle - N'oublie pas quand même que maman était de Rennes.

-- Manifestation d'agriculteurs à Grenoble. Diverses déprédations.

Lui - Ces enfoirés d'agriculteurs. Mais qu'est-ce qu'on attend pour leur rentrer dedans à ces fumiers.? A la 12,7 (1). Chaque fois qu'un agriculteur français  en faillite se pend à un de ses pommiers, je jouis..

Elle - Tu as pris ton lexomil ?

Lui - Non, t'as raison. Quelle chaleur encore ce soir.

Elle - Va donc peigner le chat. Il miaule.

Lui - Commence à m'emmerder grave, ce petit con. Y veut son brossage du soir, ce mimi, hein ? Petit coquin. allez, amène-toi. Il aime ça, se faire  brosser, hein ? Il aime ça, hein, le mimi à son papa.

Chat - Miaou.

Lui - On croirait qu'il comprend tout. De quoi vous consoler de cette chierie de nature humaine. Je te rectifierais ça à la 12,7, moué, qu'ce serait pas long.


Note 1 - La mitrailleuse 12,7 équipait l'armée française au temps lointain où le protagoniste faisait son service. Nostalgie,quand tu nous tiens ...


( Posté par : Gehrard von Krollok, avatar eugènique toléré )



mercredi 5 août 2015

L'ère du zimboum

1262 -


Au début, ma femme et moi, nous avons cru que notre poste de télé était déréglé. C'est vrai qu'il commence à accuser son âge. En tout cas, plus moyen d'échapper à des séquences musicales, plus ou moins brèves, d'intensité sonore nettement supérieure au niveau moyen : séquences d'ouverture ou de fermeture d'une série de spots publicitaires, indicatifs de début de journal télévisé, de telle ou telle émission, interventions musicales couvrant quasiment les paroles, dans  presque toutes les séquences de tel ou tel téléfilm, de tel ou tel reportage.

Jusqu'au jour où nous avons compris que  le poste n'y était pour rien. Non. C'est une espèce de mode qui s'est peu à peu installée, a imposé son diktat. Et si elle y est parvenue, c'est que les gens aiment ça. C'est que l'immense majorité des téléspectateurs en redemandent. Là où, bien souvent, le bruit des voix humaines, les bruits de la nature, suffiraient à retenir l'attention, voire à charmer, à mettre de la poésie, eh bien non, il leur faut une sauce musicale, généralement lourdement rythmée, façon musique de film, de la mélodie fadasse à l'américaine.

C'est aussi  que ma femme et moi n'allons plus guère au cinéma. Or il suffit aujourd'hui de se payer n'importe quelle séance au cinéma pour mesurer les progrès du zimboum musical cinématographique. L'écran, c'est bien, les baffles, c'est encore mieux. En stéréo, en quadri, mais toujours en mégaphonie. Il n'y a guère qu'au théâtre qu'on y échappe encore. Relativement.

Le pli est pris. Quand on rencontre tant de gens, des jeunes principalement, déambuler avec des écouteurs sur la tête, que ce soit pour faire un jogging ou aller faire des courses, on comprend à quel point la musique, souvent de médiocre qualité, est devenue pour beaucoup l'accompagnatrice obligée de l'existence et, en tout cas, la sauce indispensable à tout divertissement.

Nous sommes entrés dans l'ère du zimboum. Ce conditionnement est un des exemples de l'habileté avec laquelle certains (qui y trouvent leur compte) font croire aux gens qu'ils aiment, au point de ne plus pouvoir s'en passer, ce qu'en réalité on les a patiemment habitués à consommer. Peut-être les oies qu'on gave finissent-elles par aimer leur pitance.


Posté par : John Brown , avatar eugènique agréé )


samedi 1 août 2015

Auschwitz à la Trappe : viva la muerte !

1261 -


Avec  En d'atroces souffrances, Antoine de Baecque a écrit un livre singulier et révélateur. En dix chapitres, il étudie quelques  expériences,  individuelles ou  collectives, subies ou infligées, mais toujours méthodiques et délibérées, de la souffrance, du Moyen-Âge aux temps modernes, dans notre monde occidental. Il aurait pu évidemment en décrire beaucoup d'autres, tant notre culture, imprégnée de christianisme, est une culture encline à valoriser la souffrance, à l'organiser méthodiquement, à la mettre en scène. " Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés ", écrira encore Baudelaire.

Un des chapitres les plus saisissants est celui que de Baecque consacre à la "vie" (si l'on peut dire) des moines de la Trappe à partir de la réforme de l'abbé de Rancé et pendant la vie de celui-ci ; chapitre intitulé, de façon significative, Le grand théâtre de l'agonie.

En effet, la préoccupation majeure de Rancé et des moines qu'il a regroupés à la Trappe n'est  pas la vie, mais l'attente fervente  et l'espérance de la mort, si possible dans des souffrances mimant celles de l'agonie du Christ. Les détails que donne Antoine de Baecque, tant sur la règle promulguée par Rancé que sur la vie quotidienne des moines et sur leur destin, m'ont souvent fait penser à ce qu'on sait de l'existence des déportés dans les camps de la mort nazis, à Auschwitz par exemple.

1/ Le revier

Dans les camps nazis, le revier, c'est ce qui tient lieu d'hôpital et d'infirmerie. Dépourvu de moyens de soigner les malades, c'est en réalité un mouroir.

S'appuyant sur les informations contenues dans Vie et mort des moines de la Trappe, récits de l'agonie de ses moines par Rancé lui-même, Antoine de Baecque en cite quelques passages effarants :

- le monastère est interdit aux médecins, " gens qui ne servaient qu'à entretenir les religieux dans la mollesse et dans l'impénitence ". A Auschwitz, au moins, le revier disposait d'un personnel recruté parmi les déportés, médecins et infirmiers. Dans l'infirmerie de la Trappe, les médicaments sont proscrits; on n'a recours, en cas d'extrême urgence, qu'aux purges et aux saignées.

- les malades ne sont jamais alités ; ils se lèvent, comme tous les autres moines, à trois heures et demie du matin et se couchent à la même heure que les autres, partagent leur maigre ordinaire, prient, lisent et travaillent de leurs mains autant qu'ils en ont la force. Ils couchent sur de rudes paillasses, ont le droit de s'asseoir sur une chaise, mais pas de s'y adosser. " On a vu, écrit Rancé, des malades qui, n'ayant pu reposer durant toute la nuit, brûlés par l'ardeur de la fièvre ou tourmentés par d'autres maux plus aigus, se lèvent à trois heures et demie au premier son de la cloche ou se font lever par l'infirmier quand ils n'ont pas la force de sortir de leur lit. On en a vu expirer entre les bras de l'infirmier qui les levait".

- spartiate pour les moines en bonne santé, la nourriture l'est à peine moins pour les malades : " l'usage des bouillons à la viande ne s'accorde qu'après quatre ou cinq accès de fièvre, c'est-à-dire lorsque la maladie est presque désespérée". On n'allume presque jamais de feu à l'infirmerie.

2/ Le travail forcé

" Rancé, écrit Antoine de Baecque, a rétabli le travail manuel qui remplace en partie la lecture et le commentaire de la Bible et des ouvrages de spiritualité." Les heures qui ne sont pas consacrées au travail manuel sont consacrées au service de Dieu (prières, offices). " Au total, on estime qu'un religieux de la Trappe, du temps de Rancé, se trouve présent au choeur six heures par jour, qu'il en consacre six autres au travail manuel, cinq à la "conversation avec Dieu", et sept à un sommeil toujours perturbé de réveils  pour les messes et les prières."  Ne faisant qu'un seul vrai repas par jour, d'une nourriture de mauvaise qualité, les moines tombent d'inanition. Le Vendredi saint ajoute à ce régime quelques joyeusetés qui réduisent les corps "à une telle extrémité qu'il ne se passe guère d'année que le Vendredi  Saint ne coûte la vie à quelques religieux". Evoquant ces pratiques dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand parlera de "pieux suicidés". Rancé lui-même, dans la série de récits où il a consigné la vie de quelques uns de ses moines, est fort explicite sur les souffrances physiques débouchant sur des morts prématurées. Par exemple :

 " Dieu choisit le genre de peines dont il voulait que Dom Joseph achevât de consommer sa pénitence, car il le frappa d'une rude maladie dans laquelle il lui survint une gangrène en un endroit de la cuisse fort incommode et douloureux. Et comme on fut obligé  de lui couper souvent des chairs vives, il souffrit de très grandes douleurs l'espace de quinze jours. Cependant il supporta son mal et toutes les opérations qu'on fit avec une patience admirable. "

3/ L'espérance de vie

Il serait à tous égards plus juste de parler d'espérance de mort.
Le registre mortuaire de l'abbaye relève 427 religieux décédés sur une durée de soixante-seize ans. Sur ces 427 morts, 100 avaient moins de 30 ans; 367 en avaient moins de 40 ; 60 seulement avaient plus de 60 ans. " Un entrant sur quatre, à la Trappe, écrit Antoine de Baecque, n'a que deux ans pour se préparer à la mort et plus de la moitié ne survit pas cinq ans. Ces chiffres impressionnent d'autant plus que ces moines sont presque tous issus de milieux favorisés et arrivent à la Trappe en bonne santé.

4/ Une culture de la mort

" les moines entrent à la Trappe non seulement pour mourir au monde mais pour mourir tout court", écrit encore Antoine de Baecque. " Mais avant l'agonie et la mort, la règle organise l'existence quotidienne autour de la souffrance " . Les temps forts de l'existence collective des moines sont en définitive les agonies : " dans ce processus doloriste,  le moment le plus impressionnant reste la mise sur la paille et la cendre du mourant, cérémonie à laquelle s'associe la communauté entière. [...] les religieux attendent avec impatience l'étape de la paille et de la cendre".

On pourrait vraiment se croire à Auschwitz. A cette différence, capitale, que ces souffrances sont librement choisies et endurées la joie au coeur. Pour Rancé, comme pour ses moines, l'existence terrestre n'a pas de  valeur. Seule compte pour eux la vie de l'au-delà, et c'est pour cela que tous attendent impatiemment que la mort les délivre de la chair et leur ouvre les portes du royaume de Dieu. Plus vite on meurt, mieux c'est.

A l'époque, ce rigorisme impitoyable, qui flirtait avec l'hérésie, ne fut pas sans susciter, au sein de l'Eglise même, de violentes oppositions, et Rancé dut batailler pour faire accepter par Rome et par Louis XIV son projet de retour à ce qu'il considérait comme la  stricte observance de la règle bénédictine. La Trappe n'échappa que de peu au sort de Port-Royal. Chateaubriand, dans sa Vie de Rancé, estimait que le réformateur s'était trompé d'époque :  " il ne s'apercevait pas qu'en voulant faire retourner l'humanité aux rigueurs de l'Orient, il se trompait de siècle et de climat ", écrit-il. Plus récemment, évoquant la figure de Rancé dans l'Abbé tempête, l'abbé Brémond allait jusqu'à l'accuser d' "inhumanité". Il est clair, en tout cas, qu'un tel programme suppose une haine radicale du monde, qu'il s'agisse du monde social ou du monde naturel. Chateaubriand nous aide à appréhender les sources étranges, impures et morbides de l'ascétisme radical du personnage. Durant sa période mondaine,  Rancé mena une vie fastueuse et fut de longues années l'amant de Madame de Montbazon, l'une des plus jolies femmes -- et des plus légères -- de la haute noblesse. La mort de sa maîtresse provoque en lui une crise profonde qui va le conduire à la conversion et au renoncement au monde. Chateaubriand évoque avec insistance un bruit selon lequel Rancé aurait conservé, pendant des années, dans sa chambre de la Trappe, la tête (momifiée ?) de la défunte.

Il décrit la crise morale de de Rancé en ces termes :

" Dès le jour de la mort de Mme de Montbazon, Rancé prit la poste et se retira à Véretz ; il croyait trouver dans la solitude des consolations qu'il ne trouvait  dans aucune créature. La retraite ne fit qu'augmenter sa douleur : une noire mélancolie prit la place de sa gaieté, les nuits lui étaient insupportables ; il passait les jours à courir dans les bois, le long des rivières, sur les bords des étangs, appelant par son nom celle qui ne pouvait répondre.
   Lorsqu'il venait à considérer que cette créature, qui brilla à la cour avec plus d'éclat qu'aucune femme de son siècle, n'était plus, que ses enchantements avaient disparu, que c'en  était fait pour jamais de cette personne qui l'avait choisi entre tant d'autres, il s'étonnait que son âme ne se séparât de son corps.
   Comme il avait étudié les sciences occultes, il essaya les moyens en usage pour faire revenir les morts ; l'amour reproduisait à sa mémoire ornée le sacrifice de Simet, cherchant à rappeler un infidèle par un des noms d'un passereau consacré à  Vénus ; il invoquait la nuit et la lune. Il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de l'attente ; Madame de Montbazon était allée à l'infidélité éternelle ; rien ne se montra dans ces lieux sombres et solitaires que les esprits se plaisent à fréquenter.
   Toutefois, si Rancé n'eut pas les visions des poètes de la Grèce, il  eut une vision chrétienne ; il se promenait un jour dans l'avenue de Véretz ; il lui sembla voir un grand feu qui  avait pris aux bâtiments de la basse-cour ; il y vole ; le feu diminue à mesure qu'il en approche ; à une certaine distance, l'embrasement disparaît et se change en un lac de feu au milieu duquel s'élève à demi-corps une femme dévorée par les flammes. La frayeur le saisit ; il reprend en courant le chemin de la maison ; en arrivant, les forces lui manquent, il se jette sur un lit ; il était tellement hors de lui qu'on ne put dans le premier moment lui arracher une parole ".

On n'est pas persuadé, autant que Chateaubriand, du caractère "chrétien" de cette vision, dont certains pieux biographes de Rancé contestent d'ailleurs qu'elle ait eu lieu.

Les moines de la Trappe, auxquels Chateaubriand avait rendu visite, avaient d'abord très favorablement accueilli son projet. Le résultat leur plut beaucoup moins.  Chateaubriand, qui, sans doute, arrange   quelque peu ses sources, s'intéresse tout particulièrement à la part d'ombre et de négativité de son personnage sur lequel il porte, à la fin du livre, un jugement fort réservé. Le passage suivant donne une idée de l'étendue de ces réserves :

" Rancé a beaucoup écrit ; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie ; ce qu'il y a d'inexplicable, ce qui serait horrible si ce n'était admirable, c'est la barrière infranchissable qu'il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu ; jamais il ne parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est ; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle : il renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le coeur. Il enseigne aux hommes une brutalité de conduite à  garder envers les hommes ; nulle pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les  croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de l'Eternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de stoïcisme et de fatalité, qui n'est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et presque comme un crime ".

Ces lignes lucides font honneur à son auteur. On est loin, en effet, de l'hagiographie que, sans doute, les Trappistes espéraient. Cette insensibilité, cette sécheresse de coeur, cette brutalité, cette barbarie fanatique et rétrograde nous révulsent aujourd'hui. Après cela, Rancé peut bien s'adresser à ses "frères" et placer la charité au premier rang des vertus chrétiennes : ce ne sont que des mots qui masquent mal l'inhumanité dénoncée par l'abbé Brémond. A l'époque, cet extrémisme ne fut sans doute le choix que de  quelques uns ; les témoignages du temps attestent cependant qu'il en fascina beaucoup. Il révèle en tout cas les potentialités monstrueusement mortifères d'une idéologie religieuse menacée par la tentation d'un déni de toute valeur à la vie humaine sur la terre.

Après la mort de sa maîtresse,  le désespoir de Rancé prend rapidement un tour radical :

" Ces souvenirs de la terre étaient une haine de la vie, devenue chez lui une véritable obsession. Sa désespérance de l'humanité ressemblait au stoïcisme des anciens, à cela près qu'il passait par le christianisme ".

A plusieurs reprises, Chateaubriand note l'indifférence de Rancé aux beautés du monde, par exemple aux paysages et aux sites les plus poétiques de l'Italie, parcourue à plusieurs reprises lors de ses voyages à Rome. Le site de la Trappe est choisi pour sa rudesse, son manque de grâce. Pendant les travaux de restauration du monastère, Rancé va jusqu'à faire détruire, une fuie, un colombier, craignant que le spectacle gracieux de quelque colombe ne réveille en ses moines un amour du monde terrestre et de la vie qui les détournerait de la seule préoccupation de la mort. Il n'est pas sûr que Chateaubriand l'absolve d'une pareille insensibilité. Il conclut :

" Tel fut Rancé. Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps ".

Ce printemps qui ne semble pas avoir manqué à un François d'Assise ...

Il est bien des façons de vivre une religion. L'histoire du Christianisme, parmi d'autres, le montre abondamment. Je doute qu'aujourd'hui, même parmi les moines trappistes, il se trouve beaucoup de chrétiens pour approuver l'ascétisme extrême et barbare de Rancé et de ses compagnons et le refus de la vie dont il procède, et pour y voir autre chose qu'une dérive pathologique de la foi.

L'histoire de Rancé, telle que Chateaubriand la raconte, est celle d'un homme qui passa sans transition des futilités, du luxe, et des amours qui faisaient le quotidien des privilégiés de son temps, à un renoncement radical où seule comptait l'espérance d'une mort prochaine. Il aura manqué sans doute à cet homme la capacité de se laisser bouleverser par l'envol d'une colombe, ou par le simple chant d'une grive.



Additum -

Le livre d'Antoine de Baecque expose les liens, dans le domaine français tout au  moins, entre la compréhension de la douleur, la valeur qu'on peut éventuellement lui reconnaître, et les débats idéologiques de telle ou telle époque. C'est ainsi que, pendant la période révolutionnaire, l'usage de la guillotine oppose ceux qui prétendent qu'après la décollation le supplicié continue d'éprouver d'atroces souffrances à ceux qui soutiennent que la perte de conscience est subite et définitive. De façon un peu hasardeuse à mon avis, l'auteur lie la position des premiers à des options monarchisantes, et celle des seconds à une préférence affirmée pour la République. C'est le point de vue des seconds qui prévaudra, faisant de la guillotine un symbole républicain, douteux symbole dont la République ne se débarrassera qu'à l'abolition de la peine de mort. La guillotine fut présentée par son inventeur et ses partisans comme un progrès humanitaire sur les techniques de mise à mort qui avaient prévalu sous l'Ancien Régime, notamment lors de l'exécution publique de Damiens, en 1757. Dans le chapitre qu'il consacre à cet horrible épisode, de Baecque passe à peu près sous silence le substrat idéologique de telles pratiques, en l'occurrence la théologie chrétienne et ses effets sur l'existence humaine : pour cette théologie doloriste, la souffrance physique est un moyen de rédemption des péchés, et le corps est le siège et l'instrument du péché. On retrouve l'influence des penseurs chrétiens dans le débat sur l'anesthésie médicale, auquel l'auteur  consacre un chapitre particulièrement intéressant. Malgré les travaux pionniers d'un Leriche entre les deux guerres, il ne faudrait pas croire que la majorité du corps médical se soit ralliée sans discussion aux techniques modernes de l'anesthésie. La fin du chapitre esquisse, trop rapidement à mon avis, une distinction entre douleur et souffrance, les deux mots étant parfois confondus, chez un Teilhard de Chardin par exemple. Cette distinction n'est certes pas aisée à établir, même si l'on peut penser que la douleur est plutôt physique et la souffrance plutôt morale. Les deux entretiennent souvent des relations étroites, qu'Antoine de Baecque ne prend pas le temps d'éclairer dans ce chapitre, mais davantage dans d'autres, consacrés aux amours tumultueuses de Vigny et de Marie Dorval, puis de Leopold Sacher-Masoch, chez qui douleur et souffrance lient parti avec un troisième larron, le plaisir.

Même s'il est difficile de ne pas saluer la valeur humaine des progrès de l'anesthésie, on ne peut pas non plus dénier à la douleur physique certaines vertus, non seulement parce qu'elle joue souvent le rôle d'un signal d'alarme, dans des affections présentes bien avant mais jusque là passées inaperçues (ce que Descartes soulignait déjà), mais aussi parce qu'elle est un révélateur de notre condition humaine. Qui n'a jamais souffert soi-même peut-il saisir la douleur des autres ? Antoine de Baecque termine ce chapitre sur une note mesurée :

" D'un côté, l'homme ne devient pleinement lui-même que dans sa confrontation avec la souffrance ; de l'autre, la douleur ne le définit pas,  elle demeure une expérience aliénante, mais elle peut contribuer à le révéler à lui-même. "

Le livre se termine par un chapitre consacrée à l'expérience de la souffrance chez les sportifs de haut niveau. Qu'il s'agisse de l'hallucinante carrière d'un Jean Robic, enchaînant les blessures comme autant d'étapes d'un chemin de croix ou des séances d'entrainement d'une Camille Muffat, affronter et surmonter l'épreuve la souffrance apparaît à la fois comme l'inévitable lot du champion (Robic) et comme la condition de performances qui laissent la concurrence loin derrière (Muffat). L'auteur lui-même s'est astreint à parcourir à vélo telle étape mythique des Alpes (Sallanches-l'Alpe d'Huez par le Télégraphe et le Galibier). Il en a bien bavé, moins cependant, de son propre aveu, que les amants professionnels de la petite reine.

Mon expérience de cyclotouriste et, surtout, de randonneur, le plus souvent solitaire, ne ressemble en rien à celle d'Antoine de Baecque. La performance ne m'intéresse pas. La douleur physique encore moins. Elle m'apparaît comme le meilleur moyen de passer à côté de ce qui fait pour moi tout le prix, toute la richesse d'une randonnée en montagne. Quoi de plus merveilleux que de parcourir les sentiers, d'escalader les cols et les crêtes, en oubliant quasiment un corps qui remplit sans  à coup son office, qui ressent à peine la fatigue, dans l'allégresse des longs retours ensoleillés ? Un corps et un esprit qui jouissent à l'unisson. J'aurai eu le bonheur de connaître intensément ces joies-là, les plus belles et les plus pures de ma vie. Il m'arrive de les connaître encore. Loin de nous la souffrance, et vive le plaisir !

Les évocations qu'a retenues Antoine de Baecque se limitent au domaine européen christianisé, plus particulièrement à la France. On ne doute  pas que dans des parties du monde restées heureusement à peu près exemptes de l'influence du christianisme et de son incurable dolorisme, la Chine, le Japon ou l'Inde notamment, la problématique de la douleur ait suscité des réponses quelque peu différentes.


Antoine de Baecque , En d'atroces souffrances   ( Alma)

Chateaubriand ,  Vie de Rancé   ( Gallimard / Pléiade )



Rancé, par Hyacinthe Rigaud