samedi 1 août 2015

Auschwitz à la Trappe : viva la muerte !

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Avec  En d'atroces souffrances, Antoine de Baecque a écrit un livre singulier et révélateur. En dix chapitres, il étudie quelques  expériences,  individuelles ou  collectives, subies ou infligées, mais toujours méthodiques et délibérées, de la souffrance, du Moyen-Âge aux temps modernes, dans notre monde occidental. Il aurait pu évidemment en décrire beaucoup d'autres, tant notre culture, imprégnée de christianisme, est une culture encline à valoriser la souffrance, à l'organiser méthodiquement, à la mettre en scène. " Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés ", écrira encore Baudelaire.

Un des chapitres les plus saisissants est celui que de Baecque consacre à la "vie" (si l'on peut dire) des moines de la Trappe à partir de la réforme de l'abbé de Rancé et pendant la vie de celui-ci ; chapitre intitulé, de façon significative, Le grand théâtre de l'agonie.

En effet, la préoccupation majeure de Rancé et des moines qu'il a regroupés à la Trappe n'est  pas la vie, mais l'attente fervente  et l'espérance de la mort, si possible dans des souffrances mimant celles de l'agonie du Christ. Les détails que donne Antoine de Baecque, tant sur la règle promulguée par Rancé que sur la vie quotidienne des moines et sur leur destin, m'ont souvent fait penser à ce qu'on sait de l'existence des déportés dans les camps de la mort nazis, à Auschwitz par exemple.

1/ Le revier

Dans les camps nazis, le revier, c'est ce qui tient lieu d'hôpital et d'infirmerie. Dépourvu de moyens de soigner les malades, c'est en réalité un mouroir.

S'appuyant sur les informations contenues dans Vie et mort des moines de la Trappe, récits de l'agonie de ses moines par Rancé lui-même, Antoine de Baecque en cite quelques passages effarants :

- le monastère est interdit aux médecins, " gens qui ne servaient qu'à entretenir les religieux dans la mollesse et dans l'impénitence ". A Auschwitz, au moins, le revier disposait d'un personnel recruté parmi les déportés, médecins et infirmiers. Dans l'infirmerie de la Trappe, les médicaments sont proscrits; on n'a recours, en cas d'extrême urgence, qu'aux purges et aux saignées.

- les malades ne sont jamais alités ; ils se lèvent, comme tous les autres moines, à trois heures et demie du matin et se couchent à la même heure que les autres, partagent leur maigre ordinaire, prient, lisent et travaillent de leurs mains autant qu'ils en ont la force. Ils couchent sur de rudes paillasses, ont le droit de s'asseoir sur une chaise, mais pas de s'y adosser. " On a vu, écrit Rancé, des malades qui, n'ayant pu reposer durant toute la nuit, brûlés par l'ardeur de la fièvre ou tourmentés par d'autres maux plus aigus, se lèvent à trois heures et demie au premier son de la cloche ou se font lever par l'infirmier quand ils n'ont pas la force de sortir de leur lit. On en a vu expirer entre les bras de l'infirmier qui les levait".

- spartiate pour les moines en bonne santé, la nourriture l'est à peine moins pour les malades : " l'usage des bouillons à la viande ne s'accorde qu'après quatre ou cinq accès de fièvre, c'est-à-dire lorsque la maladie est presque désespérée". On n'allume presque jamais de feu à l'infirmerie.

2/ Le travail forcé

" Rancé, écrit Antoine de Baecque, a rétabli le travail manuel qui remplace en partie la lecture et le commentaire de la Bible et des ouvrages de spiritualité." Les heures qui ne sont pas consacrées au travail manuel sont consacrées au service de Dieu (prières, offices). " Au total, on estime qu'un religieux de la Trappe, du temps de Rancé, se trouve présent au choeur six heures par jour, qu'il en consacre six autres au travail manuel, cinq à la "conversation avec Dieu", et sept à un sommeil toujours perturbé de réveils  pour les messes et les prières."  Ne faisant qu'un seul vrai repas par jour, d'une nourriture de mauvaise qualité, les moines tombent d'inanition. Le Vendredi saint ajoute à ce régime quelques joyeusetés qui réduisent les corps "à une telle extrémité qu'il ne se passe guère d'année que le Vendredi  Saint ne coûte la vie à quelques religieux". Evoquant ces pratiques dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand parlera de "pieux suicidés". Rancé lui-même, dans la série de récits où il a consigné la vie de quelques uns de ses moines, est fort explicite sur les souffrances physiques débouchant sur des morts prématurées. Par exemple :

 " Dieu choisit le genre de peines dont il voulait que Dom Joseph achevât de consommer sa pénitence, car il le frappa d'une rude maladie dans laquelle il lui survint une gangrène en un endroit de la cuisse fort incommode et douloureux. Et comme on fut obligé  de lui couper souvent des chairs vives, il souffrit de très grandes douleurs l'espace de quinze jours. Cependant il supporta son mal et toutes les opérations qu'on fit avec une patience admirable. "

3/ L'espérance de vie

Il serait à tous égards plus juste de parler d'espérance de mort.
Le registre mortuaire de l'abbaye relève 427 religieux décédés sur une durée de soixante-seize ans. Sur ces 427 morts, 100 avaient moins de 30 ans; 367 en avaient moins de 40 ; 60 seulement avaient plus de 60 ans. " Un entrant sur quatre, à la Trappe, écrit Antoine de Baecque, n'a que deux ans pour se préparer à la mort et plus de la moitié ne survit pas cinq ans. Ces chiffres impressionnent d'autant plus que ces moines sont presque tous issus de milieux favorisés et arrivent à la Trappe en bonne santé.

4/ Une culture de la mort

" les moines entrent à la Trappe non seulement pour mourir au monde mais pour mourir tout court", écrit encore Antoine de Baecque. " Mais avant l'agonie et la mort, la règle organise l'existence quotidienne autour de la souffrance " . Les temps forts de l'existence collective des moines sont en définitive les agonies : " dans ce processus doloriste,  le moment le plus impressionnant reste la mise sur la paille et la cendre du mourant, cérémonie à laquelle s'associe la communauté entière. [...] les religieux attendent avec impatience l'étape de la paille et de la cendre".

On pourrait vraiment se croire à Auschwitz. A cette différence, capitale, que ces souffrances sont librement choisies et endurées la joie au coeur. Pour Rancé, comme pour ses moines, l'existence terrestre n'a pas de  valeur. Seule compte pour eux la vie de l'au-delà, et c'est pour cela que tous attendent impatiemment que la mort les délivre de la chair et leur ouvre les portes du royaume de Dieu. Plus vite on meurt, mieux c'est.

A l'époque, ce rigorisme impitoyable, qui flirtait avec l'hérésie, ne fut pas sans susciter, au sein de l'Eglise même, de violentes oppositions, et Rancé dut batailler pour faire accepter par Rome et par Louis XIV son projet de retour à ce qu'il considérait comme la  stricte observance de la règle bénédictine. La Trappe n'échappa que de peu au sort de Port-Royal. Chateaubriand, dans sa Vie de Rancé, estimait que le réformateur s'était trompé d'époque :  " il ne s'apercevait pas qu'en voulant faire retourner l'humanité aux rigueurs de l'Orient, il se trompait de siècle et de climat ", écrit-il. Plus récemment, évoquant la figure de Rancé dans l'Abbé tempête, l'abbé Brémond allait jusqu'à l'accuser d' "inhumanité". Il est clair, en tout cas, qu'un tel programme suppose une haine radicale du monde, qu'il s'agisse du monde social ou du monde naturel. Chateaubriand nous aide à appréhender les sources étranges, impures et morbides de l'ascétisme radical du personnage. Durant sa période mondaine,  Rancé mena une vie fastueuse et fut de longues années l'amant de Madame de Montbazon, l'une des plus jolies femmes -- et des plus légères -- de la haute noblesse. La mort de sa maîtresse provoque en lui une crise profonde qui va le conduire à la conversion et au renoncement au monde. Chateaubriand évoque avec insistance un bruit selon lequel Rancé aurait conservé, pendant des années, dans sa chambre de la Trappe, la tête (momifiée ?) de la défunte.

Il décrit la crise morale de de Rancé en ces termes :

" Dès le jour de la mort de Mme de Montbazon, Rancé prit la poste et se retira à Véretz ; il croyait trouver dans la solitude des consolations qu'il ne trouvait  dans aucune créature. La retraite ne fit qu'augmenter sa douleur : une noire mélancolie prit la place de sa gaieté, les nuits lui étaient insupportables ; il passait les jours à courir dans les bois, le long des rivières, sur les bords des étangs, appelant par son nom celle qui ne pouvait répondre.
   Lorsqu'il venait à considérer que cette créature, qui brilla à la cour avec plus d'éclat qu'aucune femme de son siècle, n'était plus, que ses enchantements avaient disparu, que c'en  était fait pour jamais de cette personne qui l'avait choisi entre tant d'autres, il s'étonnait que son âme ne se séparât de son corps.
   Comme il avait étudié les sciences occultes, il essaya les moyens en usage pour faire revenir les morts ; l'amour reproduisait à sa mémoire ornée le sacrifice de Simet, cherchant à rappeler un infidèle par un des noms d'un passereau consacré à  Vénus ; il invoquait la nuit et la lune. Il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de l'attente ; Madame de Montbazon était allée à l'infidélité éternelle ; rien ne se montra dans ces lieux sombres et solitaires que les esprits se plaisent à fréquenter.
   Toutefois, si Rancé n'eut pas les visions des poètes de la Grèce, il  eut une vision chrétienne ; il se promenait un jour dans l'avenue de Véretz ; il lui sembla voir un grand feu qui  avait pris aux bâtiments de la basse-cour ; il y vole ; le feu diminue à mesure qu'il en approche ; à une certaine distance, l'embrasement disparaît et se change en un lac de feu au milieu duquel s'élève à demi-corps une femme dévorée par les flammes. La frayeur le saisit ; il reprend en courant le chemin de la maison ; en arrivant, les forces lui manquent, il se jette sur un lit ; il était tellement hors de lui qu'on ne put dans le premier moment lui arracher une parole ".

On n'est pas persuadé, autant que Chateaubriand, du caractère "chrétien" de cette vision, dont certains pieux biographes de Rancé contestent d'ailleurs qu'elle ait eu lieu.

Les moines de la Trappe, auxquels Chateaubriand avait rendu visite, avaient d'abord très favorablement accueilli son projet. Le résultat leur plut beaucoup moins.  Chateaubriand, qui, sans doute, arrange   quelque peu ses sources, s'intéresse tout particulièrement à la part d'ombre et de négativité de son personnage sur lequel il porte, à la fin du livre, un jugement fort réservé. Le passage suivant donne une idée de l'étendue de ces réserves :

" Rancé a beaucoup écrit ; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie ; ce qu'il y a d'inexplicable, ce qui serait horrible si ce n'était admirable, c'est la barrière infranchissable qu'il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu ; jamais il ne parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est ; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle : il renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le coeur. Il enseigne aux hommes une brutalité de conduite à  garder envers les hommes ; nulle pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les  croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de l'Eternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de stoïcisme et de fatalité, qui n'est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et presque comme un crime ".

Ces lignes lucides font honneur à son auteur. On est loin, en effet, de l'hagiographie que, sans doute, les Trappistes espéraient. Cette insensibilité, cette sécheresse de coeur, cette brutalité, cette barbarie fanatique et rétrograde nous révulsent aujourd'hui. Après cela, Rancé peut bien s'adresser à ses "frères" et placer la charité au premier rang des vertus chrétiennes : ce ne sont que des mots qui masquent mal l'inhumanité dénoncée par l'abbé Brémond. A l'époque, cet extrémisme ne fut sans doute le choix que de  quelques uns ; les témoignages du temps attestent cependant qu'il en fascina beaucoup. Il révèle en tout cas les potentialités monstrueusement mortifères d'une idéologie religieuse menacée par la tentation d'un déni de toute valeur à la vie humaine sur la terre.

Après la mort de sa maîtresse,  le désespoir de Rancé prend rapidement un tour radical :

" Ces souvenirs de la terre étaient une haine de la vie, devenue chez lui une véritable obsession. Sa désespérance de l'humanité ressemblait au stoïcisme des anciens, à cela près qu'il passait par le christianisme ".

A plusieurs reprises, Chateaubriand note l'indifférence de Rancé aux beautés du monde, par exemple aux paysages et aux sites les plus poétiques de l'Italie, parcourue à plusieurs reprises lors de ses voyages à Rome. Le site de la Trappe est choisi pour sa rudesse, son manque de grâce. Pendant les travaux de restauration du monastère, Rancé va jusqu'à faire détruire, une fuie, un colombier, craignant que le spectacle gracieux de quelque colombe ne réveille en ses moines un amour du monde terrestre et de la vie qui les détournerait de la seule préoccupation de la mort. Il n'est pas sûr que Chateaubriand l'absolve d'une pareille insensibilité. Il conclut :

" Tel fut Rancé. Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps ".

Ce printemps qui ne semble pas avoir manqué à un François d'Assise ...

Il est bien des façons de vivre une religion. L'histoire du Christianisme, parmi d'autres, le montre abondamment. Je doute qu'aujourd'hui, même parmi les moines trappistes, il se trouve beaucoup de chrétiens pour approuver l'ascétisme extrême et barbare de Rancé et de ses compagnons et le refus de la vie dont il procède, et pour y voir autre chose qu'une dérive pathologique de la foi.

L'histoire de Rancé, telle que Chateaubriand la raconte, est celle d'un homme qui passa sans transition des futilités, du luxe, et des amours qui faisaient le quotidien des privilégiés de son temps, à un renoncement radical où seule comptait l'espérance d'une mort prochaine. Il aura manqué sans doute à cet homme la capacité de se laisser bouleverser par l'envol d'une colombe, ou par le simple chant d'une grive.



Additum -

Le livre d'Antoine de Baecque expose les liens, dans le domaine français tout au  moins, entre la compréhension de la douleur, la valeur qu'on peut éventuellement lui reconnaître, et les débats idéologiques de telle ou telle époque. C'est ainsi que, pendant la période révolutionnaire, l'usage de la guillotine oppose ceux qui prétendent qu'après la décollation le supplicié continue d'éprouver d'atroces souffrances à ceux qui soutiennent que la perte de conscience est subite et définitive. De façon un peu hasardeuse à mon avis, l'auteur lie la position des premiers à des options monarchisantes, et celle des seconds à une préférence affirmée pour la République. C'est le point de vue des seconds qui prévaudra, faisant de la guillotine un symbole républicain, douteux symbole dont la République ne se débarrassera qu'à l'abolition de la peine de mort. La guillotine fut présentée par son inventeur et ses partisans comme un progrès humanitaire sur les techniques de mise à mort qui avaient prévalu sous l'Ancien Régime, notamment lors de l'exécution publique de Damiens, en 1757. Dans le chapitre qu'il consacre à cet horrible épisode, de Baecque passe à peu près sous silence le substrat idéologique de telles pratiques, en l'occurrence la théologie chrétienne et ses effets sur l'existence humaine : pour cette théologie doloriste, la souffrance physique est un moyen de rédemption des péchés, et le corps est le siège et l'instrument du péché. On retrouve l'influence des penseurs chrétiens dans le débat sur l'anesthésie médicale, auquel l'auteur  consacre un chapitre particulièrement intéressant. Malgré les travaux pionniers d'un Leriche entre les deux guerres, il ne faudrait pas croire que la majorité du corps médical se soit ralliée sans discussion aux techniques modernes de l'anesthésie. La fin du chapitre esquisse, trop rapidement à mon avis, une distinction entre douleur et souffrance, les deux mots étant parfois confondus, chez un Teilhard de Chardin par exemple. Cette distinction n'est certes pas aisée à établir, même si l'on peut penser que la douleur est plutôt physique et la souffrance plutôt morale. Les deux entretiennent souvent des relations étroites, qu'Antoine de Baecque ne prend pas le temps d'éclairer dans ce chapitre, mais davantage dans d'autres, consacrés aux amours tumultueuses de Vigny et de Marie Dorval, puis de Leopold Sacher-Masoch, chez qui douleur et souffrance lient parti avec un troisième larron, le plaisir.

Même s'il est difficile de ne pas saluer la valeur humaine des progrès de l'anesthésie, on ne peut pas non plus dénier à la douleur physique certaines vertus, non seulement parce qu'elle joue souvent le rôle d'un signal d'alarme, dans des affections présentes bien avant mais jusque là passées inaperçues (ce que Descartes soulignait déjà), mais aussi parce qu'elle est un révélateur de notre condition humaine. Qui n'a jamais souffert soi-même peut-il saisir la douleur des autres ? Antoine de Baecque termine ce chapitre sur une note mesurée :

" D'un côté, l'homme ne devient pleinement lui-même que dans sa confrontation avec la souffrance ; de l'autre, la douleur ne le définit pas,  elle demeure une expérience aliénante, mais elle peut contribuer à le révéler à lui-même. "

Le livre se termine par un chapitre consacrée à l'expérience de la souffrance chez les sportifs de haut niveau. Qu'il s'agisse de l'hallucinante carrière d'un Jean Robic, enchaînant les blessures comme autant d'étapes d'un chemin de croix ou des séances d'entrainement d'une Camille Muffat, affronter et surmonter l'épreuve la souffrance apparaît à la fois comme l'inévitable lot du champion (Robic) et comme la condition de performances qui laissent la concurrence loin derrière (Muffat). L'auteur lui-même s'est astreint à parcourir à vélo telle étape mythique des Alpes (Sallanches-l'Alpe d'Huez par le Télégraphe et le Galibier). Il en a bien bavé, moins cependant, de son propre aveu, que les amants professionnels de la petite reine.

Mon expérience de cyclotouriste et, surtout, de randonneur, le plus souvent solitaire, ne ressemble en rien à celle d'Antoine de Baecque. La performance ne m'intéresse pas. La douleur physique encore moins. Elle m'apparaît comme le meilleur moyen de passer à côté de ce qui fait pour moi tout le prix, toute la richesse d'une randonnée en montagne. Quoi de plus merveilleux que de parcourir les sentiers, d'escalader les cols et les crêtes, en oubliant quasiment un corps qui remplit sans  à coup son office, qui ressent à peine la fatigue, dans l'allégresse des longs retours ensoleillés ? Un corps et un esprit qui jouissent à l'unisson. J'aurai eu le bonheur de connaître intensément ces joies-là, les plus belles et les plus pures de ma vie. Il m'arrive de les connaître encore. Loin de nous la souffrance, et vive le plaisir !

Les évocations qu'a retenues Antoine de Baecque se limitent au domaine européen christianisé, plus particulièrement à la France. On ne doute  pas que dans des parties du monde restées heureusement à peu près exemptes de l'influence du christianisme et de son incurable dolorisme, la Chine, le Japon ou l'Inde notamment, la problématique de la douleur ait suscité des réponses quelque peu différentes.


Antoine de Baecque , En d'atroces souffrances   ( Alma)

Chateaubriand ,  Vie de Rancé   ( Gallimard / Pléiade )



Rancé, par Hyacinthe Rigaud




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