samedi 15 août 2015

" Histoire de la sexualité II / L'usage des plaisirs " ( Michel Foucault ) : l'abus du sexe est dangereux

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Avec le volume qui lui fait suite, sous-titré "Le souci de soi", publié la même année (1984) , cet ouvrage est, à ma connaissance, le dernier publié du vivant de son auteur. IL est entièrement consacré à l'étude de la réflexion que les Grecs ont développée sur la place de la vie sexuelle et amoureuse, tant au plan de l'individu qu'au plan de la collectivité sociale, et sur les conduites les plus souhaitables. On ne trouvera  dans ce livre que peu de références aux poètes, aux dramaturges ou aux romanciers qui ont évoqué les plaisirs de l'amour physique ou la passion amoureuse. Les textes analysés sont, pour l'essentiel, issus de la plume de philosophes ( Platon, Aristote, Xénophon...), de  médecins (Hippocrate et ses disciples), d'orateurs (Démosthène, Eschine...) qui, comme Foucault l'écrit dans la conclusion de l'ouvrage " se sont interrogés sur le comportement sexuel comme enjeu moral  " et ont cherché à définir une éthique, " un principe de stylisation de la conduite pour ceux qui veulent donner à leur existence la forme la plus belle et la plus accomplie possible ". et ont élaboré un ensemble de prescriptions cohérentes à l'usage de "la plus petite partie de la population constituée par les adultes mâles et libres, une esthétique de l'existence, l'art réfléchi d'une liberté perçue comme jeu de pouvoir." Cette réflexion s'organise, selon Foucault, selon trois axes majeurs : diététique, économique, érotique.

Même si les Grecs n'ont pas défini un programme d'interdits précis portant sur ce qu'ils appellent les aphrodisia -- les actes variés de l'amour physique --, même s'ils ont toléré, et même, dans une  certaine mesure, favorablement considéré les amours homosexuelles, on aurait tort de croire qu'une liberté sexuelle échevelée régna dans la Grèce classique et hellénistique, par opposition au rigorisme imposé par le christianisme. Deux vertus reviennent sans cesse sous la plume des auteurs cités, comme les deux piliers  d'une éthique et d'un art de vivre dignes d'un homme libre, protecteurs de sa dignité et de sa réputation : enkrateia , la maîtrise de soi, et sôphrosunè , la tempérance, fille de la précédente. "La tempérance (sôphrosunè)  est une sorte d'ordre et d'empire (kosmos kai enkrateia) sur certains plaisirs et désirs " , écrit Platon dans La République .

" C'est un principe généralement admis, écrit Foucault, que plus on est en vue, plus on a ou plus on veut avoir d'autorité sur les autres, plus on cherche à faire de sa vie une oeuvre éclatante dont la réputation s'étendra loin et longtemps, plus il est nécessaire de s'imposer, par choix et volonté, des principes rigoureux de conduite sexuelle. Tel était le conseil donné par Simonide à Hiéron à propos " du boire, du manger, du sommeil et de l'amour" ; ces "jouissances sont communes à tous les animaux indistinctement", alors que l'amour de l'honneur et de la louange est propre aux humains ; et c'est cet amour qui permet d'endurer les dangers comme les privations. Et telle était bien aussi la manière dont Agésilas se conduisait, toujours selon Xénophon, à l'égard des plaisirs " par lesquels beaucoup d'hommes se laissent maîtriser " ; il estimait qu' "un chef doit se distinguer des particuliers, non par la mollesse, mais par l'endurance".
   La tempérance est très régulièrement représentée parmi les qualités qui appartiennent -- ou du moins devraient appartenir -- non pas à n'importe qui, mais de façon privilégiée à ceux qui ont rang, statut et responsabilité dans la cité ".

Quand on lit ces lignes, on se dit que quelques uns de nos dirigeants et responsables politiques actuels auraient bien fait de lire et de méditer les Mémorables de Xénophon ou la République de  Platon. Cela leur aurait sans doute évité les désagréments et la déconsidération dont un Bill Clinton, un Dominique Strauss-Kahn furent frappés, sans oublier ce Lord anglais qui vient de démissionner après avoir été filmé en compagnie de prostituées et consommant de la drogue. Pour un ensemble de raisons que Foucault examine méthodiquement, les Grecs pensaient que l'abus du sexe est dangereux et que, dans l'usage des plaisirs de la vie, l'intempérance est un vilain défaut qui se paie au prix fort. C'est une leçon que nos sociétés permissives ne semblent guère disposées à entendre. Ironie du sort, le destin de Foucault destin aura-t-il donné raison à ceux dont il étudia, avec un évident respect, les raisons ? Nous qui sommes si fiers d'être des hommes libres, nous devrions  prêter une oreille plus attentive à ces hommes libres qui méditèrent si attentivement le bon usage de la liberté. La lecture de ce livre nous en donne l'occasion.

Dans une société qui pratique l'esclavage et où la femme de condition "libre", mariée généralement dès quinze ans est cantonnée au gynécée et à un rôle d'épouse fidèle et de bonne maîtresse de maison, la situation qui se rapproche le plus de nos modernes relations amoureuses et sexuelles fondées sur le libre consentement et le respect des désirs de l'autre est l'amour des garçons. C'est à son propos que la problématique de la vie sexuelle et amoureuse est examinée de la façon la plus poussée. Elle trouve généralement une réponse dans une éthique de la maîtrise de soi et de la tempérance, qui culmine, chez Platon, dans le Banquet et dans le Phèdre, en un véritable ascétisme, un renoncement total aux plaisirs "ordinaires" de l'amour, attitude qui est celle de Socrate. C'est qu'on dépasse alors le point de vue déontologique, qui est aussi bien celui de Xénophon que celui de la médecine hippocratique, pour aborder le problème d'un point de vue ontologique. Il ne s'agit plus alors de savoir quand, comment, avec qui, dans quelles circonstances faire l'amour, mais de savoir ce qu'est véritablement l'amour, de quel désir profond de l'âme il est la manifestation : c'est ce que nous révèle Diotime dans Le Banquet . Il est évident que cette conception de l'amour est inséparable de la métaphysique platonicienne.  Peut-être n'est-elle qu'un beau rêve, mais il est des rêves qui valent qu'on leur consacre sa vie. Marguerite Yourcenar évoque l'ambition de  "faire de sa vie une oeuvre d'art " : la lecture de Platon peut nous ouvrir des pistes vers sa possible réalisation.

Ce livre est un des plus séduisants de son auteur, à la fois par l'élégance claire de son écriture, par la rigueur nuancée de la pensée, par la richesse de son approche et de ses références, et aussi parce qu'il nous donne sans cesse le désir d'aller visiter ou  revisiter ces textes auxquels la lecture comparative, méthodique et sélective de Foucault confère un regain d'intérêt, y compris aux plus connus, comme la République de Platon, les Mémorables ou l'Economique, de Xénophon. C'est une bien belle façon de mettre en lumière le haut niveau de la pensée grecque antique et de lui rendre un éclatant  hommage.





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