mardi 11 août 2015

" Si je n'avais plus qu'une heure à vivre " ( Roger-Pol Droit )

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De Roger-Pol Droit, j'ai souvent vivement apprécié les chroniques publiées dans Le Monde, pour leur pertinence et leur vertu d'incitation à la lecture. De son oeuvre abondante, je n'ai guère lu que les 101 expériences de philosophie quotidienne, éclairantes, instructives, amusantes, excitantes.

Dans Si je n'avais plus qu'une heure à vivre, dont le titre semble inspiré d'une célèbre chanson de Charles Aznavour, Roger-Pol Droit imagine une expérience qui, dans la réalité, ne peut-être vécue que dans deux types de situation : celle des condamnés à mort et celle des gens qui ont choisi de mettre fin  à leurs  jours, et qui ont fixé la date et l'heure de l'événement, soit par les bonnes vieilles méthodes traditionnelles comme la pendaison à la poutre du grenier, soit sous assistance médicale dans des cliniques spécialisées de Suisse ou d'ailleurs, soit selon les diverses méthodes des kamikaze. Mais il est très rare que tous ces gens aient songé à consigner ce qu'ils avaient choisi de faire ou de penser dans l'heure qui précéda leur mort, et encore plus rare qu'ils aient songé à le faire publier. A nous autres en revanche, banals mortels, la connaissance de l'heure précise de l'heure de notre mort est refusée. Roger-Pol Droit essaie donc d'imaginer ce que seraient ses choix  dans sa dernière heure de vie si le privilège de savoir le jour et l'heure de la fin de la partie lui était accordé, on ne sait par quel miracle.

Roger-Pol Droit étant un intellectuel, on se doute qu'à la différence de la sympathique option aznavourienne, l'essentiel de l'heure fatidique serait consacré à écrire et à causer. Une pincée de pensée, une pincée d'écriture, ue pincée de tchatche. A propos de quoi ? C'est le but de son livre que de nous renseigner à ce sujet. Disons tout de suite que, si l'auteur s'était astreint à imaginer les choses en relevant le défi lancé par son titre, son livre aurait  été sans doute plus convaincant car, là, il faut beaucoup plus d'une heure pour arriver au bout. On n'est donc pas dans le cas de figure annoncé par le titre. Avec un peu plus d'imagination, cela aurait donné un résultat probablement baroque et grevé d'une forte dose d'invraisemblance, mais au moins on se serait amusé, ce qui n'est pas le cas dans cet ouvrage qui n'est certainement pas un des meilleurs de son auteur. Je ne connais d'ailleurs dans la littérature que deux seuls cas de réussite dans cet exercice. Roger-Pol  Droit note que, tandis qu'aujourd'hui, du moins dans nos sociétés "développées", les agonies vont à leur terme le plus souvent à huis clos, derrière la porte anonyme d'une chambre d'hôpital, il n'en allait pas de même dans les temps anciens : jadis en effet, on se pressait en foule dans la chambre de l'agonisant, surtout s'il s'agissait d'une personne de quelque réputation et de quelque qualité. Dans un de ses romans (qui ne figure pas parmi ses plus fréquentés, et c'est dommage), le Curé de village, Balzac nous fait assister à l'agonie à grand spectacle de son héroïne, Véronique Graslin, qui, dans la dernière heure de sa vie, se livre à une confession publique en bonne et due forme. C'est fortement invraisemblable, passablement délirant, mais au moins ça vous accroche. Et puis, il y a Le Roi se meurt, d'Ionesco, exercice, lui aussi, autrement imaginatif et  drôle que le pensum de Roger-Pol Droit.

Roger-Pol Droit n'a malheureusement pas recours à ces ingrédients pimentés d'imagination qui font le charme des textes de Balzac et d'Ionesco : son livre est à peu près complètement privé de la moindre once d'invention littéraire. Que nous sert l'auteur, en effet ?  Rien d'autre que l'exposé de ses convictions personnelles, telles qu'elles se sont forgées au long d'une vie, sur diverses questions, comme le savoir et l'ignorance, l'amour et la haine, la folie des hommes. Ce n'est pas que ces considérations et professions de foi soient dépourvues d'intérêt, c'est que, verbeuses, générales et abstraites, elles manquent cruellement de tout piment propre à secouer le lecteur de sa torpeur estivale, elles manquent d'une séduction proprement littéraire. Or la possibilité de cette séduction, l'auteur en disposait  : l'hypothèse contenue dans le titre est en effet une pure donnée de fiction, fantastique, donc littérairement intéressante. Force est de constater qu'il ne l'exploite aucunement.

Car au fond, qu'attend le lecteur d'un livre comme celui-là ? qu'il l'accroche, qu'il le séduise, qu'il l'excite, qu'il se grave dans sa mémoire au lieu  d'être oublié quelques jours après avoir été lu. Je partage au moins quelques unes des convictions de Roger-Pol Droit, mais je me fous de sa vie, de ses amours et de sa mort comme du tiers et du quart. Ce que j'attends d'un livre, ce n'est pas qu'il me serve, sous la forme d'une soupe assez fadasse, ce que je savais déjà plus ou moins, ce dont j'étais déjà à peu près convaincu. C'est qu'il m'offre le divertissement pour moi le plus haut qui soit : celui de l'oeuvre littéraire aboutie, dans son inimitable singularité.

Ce qu'on trouve dans ce livre, c'est la profession de foi d'un intellectuel humaniste postmoderne de qualité standard, si aisément repérable à ce mélange de bons et beaux sentiments up to date  et d'exaltation foireuse, par lui électivement cultivés ; tant dans sa pensée que dans la forme de son écriture, l'auteur se contente ici de broder sans grande imagination sur quelques thèmes d'aujourd'hui et de toujours. Roger-Pol Droit est assez représentatif de ces "intellectuels" mi-chair mi-poisson qui, aujourd'hui, font l'ordinaire des médias et des éditeurs et dont la formule serait la suivante : un quart de journaliste, un quart de "philosophe", un quart d'universitaire, un quart de conférencier mondain. Cela donne une écriture à peu près standardisée qui passe aisément auprès du public pour l'écriture littéraire contemporaine. Or ce qu'on chercherait en vain dans les écrits d'un Roger-Pol Droit et consorts, c'est la patte d'un écrivain. Il ne suffit pas d'être véhément pour faire partager sa véhémence, il ne suffit pas d'être passionné pour communiquer sa passion. Roger-Pol Droit fat partie de l'abondante cohorte des écrivants estimables, sans lesquels, il faut l'avouer, le commerce éditorial serait loin d'être aussi florissant. Les vrais écrivains, eux, sont d'une espèce bien plus rare et bien plus singulière, qui, par les temps qui courent, dans ce pays du moins, paraît en voie de raréfaction, sinon de disparition.


Roger-Pol Droit , Si je n'avais plus qu'une heure à vivre   ( Odile Jacob )


( Posté par : La grande Colette sur son pliant, avatar eugènique agréé )


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