lundi 31 août 2015

" Soumission ", de Michel Houellebecq : la guerre civile n'aura pas lieu

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En 1949, George Orwell publie, sous le titre 1984, un roman qui aurait pu s'appeler Soumission. En 2015, Michel Houellebecq publie, sous le titre Soumission, un roman qui aurait pu s'appeler 2022.

Les deux ouvrages ont en effet plus d'un point commun. Il s'agit de deux récits d'anticipation politique qui mettent en scène, l'un et l'autre, un anti-héros plutôt falot. Dans les deux cas il s'agit de l'histoire de la soumission d'un individu, dans le cadre général de la soumission d'une collectivité, par l'intermédiaire d'une conversion, au dictateur Big Brother dans le premier cas, à l'Islam et à son programme de société, dans le second cas.

La ressemblance s'arrête là. Winston, dans 1984, adopte un temps une attitude de résistance à la dictature, mais cette résistance est brisée par l'emploi de la terreur. En revanche, François, le narrateur de Soumission, se laisse  séduire sans beaucoup  d'objections par les propositions de ralliement qui lui sont habilement présentées.

L'action des deux romans se déroule dans des ambiances radicalement opposées. Tandis que Georges Orwell, qui entendait dénoncer la terreur stalinienne, plonge ses personnages dans une ambiance angoissante, oppressante et terrifiante, celle où évolue le héros de Houellebecq paraît par contraste très soft,  et, tandis que le dénouement de 1984 est une catastrophe désespérante, celui de Soumission fait figure de happy end qui ouvre sur des perspectives plutôt rassurantes et confortables, du moins pour le narrateur.

Il semble bien loin, le temps où Houellebecq dénonçait dans l'islam la religion la plus con du monde, ce qui lui valut des ennuis judiciaires. Aujourd'hui, ce serait plutôt le contraire et, dans Soumission, l'islam,du moins dans la version incarnée par Mohammed Ben Abbes, le nouveau Président de la République, apparaît plutôt comme la religion la plus intelligente du monde, la plus capable, en tout cas, de rallier à sa cause, sans grands efforts, la majorité des citoyens, prenant ainsi la succession et recueillant l'héritage d'un christianisme à bout de souffle au terme de près de deux millénaires de domination.

La coïncidence entre la parution de Soumission et les attentats terroristes de janvier a été une catastrophe pour la réception du roman. En ce qui me concerne, j'avais immédiatement décidé d'en différer la lecture, craignant qu'elle ne soit  influencée et gâchée par la proximité de ces tragiques événements. Je crois que j'ai eu raison. En laissant passer quelques mois, j'ai pu apprécier pleinement l'intérêt du livre dans lequel j'ai retrouvé toutes les qualités de Houellebecq romancier.

Il est vrai que les élections qui donnent la victoire à Mohammed Ben Abbes sont perturbées, entre les deux tours, par des affrontements violents entre groupes djihadistes et militants identitaires, mais ces incidents cessent dès la victoire acquise dans les urnes. Le nouveau Président n'a d'ailleurs que mépris pour ces islamistes radicaux dans lesquels il voit, politiquement, des amateurs aux initiatives contre-productives.

Houellebecq n'est pas sociologue de profession mais il a le don de concevoir des personnages auxquels une partie de nos contemporains peut s'identifier. Bien  que relativement mieux placé dans l'échelle sociale que la majorité des gens (il est docteur ès lettres et professeur à la relativement prestigieuse université de Paris III), François est assez représentatif d'une frange des classes moyennes françaises, quadras/quinquas  blasés, ayant assez bien réussi dans la vie, mais conscients de leurs limites. J'avoue que je me suis largement reconnu dans ce portrait que François trace de lui-même :

"  Une nuit que je m'étais livré à l'une de ces séances de grattage je me levai, les pieds en sang, j'allai jusqu'à la baie vitrée. Il était trois heures du matin, mais l'obscurité, comme toujours à Paris, était partielle. De ma fenêtre on distinguait une dizaine de tours, plusieurs centaine d'immeubles de taille moyenne. en tout quelques milliers d'appartements, et également de ménages -- ménages en général réduits à Paris à une ou deux personnes, et de plus en plus souvent à une. La plupart de ces cellules, à présent, étaient éteintes. Je n'avais pas davantage que la plupart de ces gens, de véritables raisons de me tuer. J'en avais même, à bien y regarder, nettement moins : ma vie avait été marquée par des accomplissements intellectuels réels, j'étais dans un certain milieu -- certes extrêmement restreint -- reconnu et même respecté. Sur le plan matériel, je n'avais pas à me plaindre : j'étais assuré jusqu'à ma mort de bénéficier d'un revenu élevé, deux fois supérieur à la moyenne nationale, sans avoir à accomplir en échange le moindre travail. Pourtant, je le sentais bien, je me rapprochais du suicide, sans éprouver de désespoir ni même de tristesse particulière, simplement par dégradation lente de la "somme totale des fonctions qui résistent à la mort " dont parle Bichat. La simple volonté de vivre ne me suffisait manifestement plus à résister à l'ensemble des douleurs et des tracas qui jalonnent la vie d'un Occidental moyen, j'étais incapable de vivre pour moi-même, et pour qui d'autre aurais-je vécu ? L'humanité ne m'intéressait pas, elle me dégoûtait même, je ne considérais nullement les humains comme mes frères, et c'était encore moins le cas si je considérais une fraction plus restreinte de l'humanité, celle par exemple constituée par mes compatriotes, ou par mes anciens collègues. Pourtant, en un sens déplaisant, ces humains étaient mes semblables, mais c'était justement cette ressemblance qui me les faisait fuir. "

L'autodérision est un ingrédient essentiel du comique dans les romans de Houellebecq, avec la peinture, récurrente elle aussi, de la médiocrité de la société française contemporaine. Je conçois qu'on puisse être allergique à l'univers de Houellebecq, mais il faut pour cela, à mon sens, être absolument dépourvu de cette capacité d'autodérision qui est une forme privilégiée de l'humour.

On aurait tort, du reste, de voir dans le narrateur un alter ego de l'auteur ou son porte-parole. Ce serait réduire le roman à une confession déguisée ou à un roman à thèse, alors que son but est plutôt, tout en nous distrayant au  fil des épisodes d'une action bien menée, de nous troubler et de nous faire réfléchir. De plus, les événements évoqués, qui concernent tout un pays et toute une société, sont vus par le regard particulier du personnage, réfractés par les aspects particuliers de sa personnalité., ainsi que par son appartenance à un certain milieu social. Cela explique certains non-dits ou lacunes  (?) du récit. Par exemple, on peut s'étonner qu'en dehors de quelques convertis de fraîche date appartenant au même milieu que lui, il ne noue de relation avec aucun Musulman. L'usage du non-dit est d'ailleurs la source d'un des plaisirs que procure ce roman : c'est au lecteur d'imaginer la suite logique de ce qui est dit. Par exemple, à la fin du livre, le narrateur se voit confier l'édition de Huysmans dans la Pléiade (à ce jour toujours absent de la collection); édition pour laquelle il rédige une préface dont il n'est pas difficile d'imaginer, dans les grandes lignes, la teneur et l'orientation. Le catho Huysmans, présenté comme un précurseur de Robert Rediger, c'est assez rigolo.

Dans le livre, la classe politique française et le milieu universitaire sont particulièrement visés. Houellebecq brosse des portraits au vitriol de quelques responsables politiques, Jean-François Copé et surtout François Bayrou. Pour barrer la route au Front National, le PS et l'UMP en pleine déconfiture en viennent à accepter de nouer avec la Fraternité Musulmane une alliance dont une clause majeure prévoit la conversion à l'Islam de tous les enseignants !!! Cette clause n'a pas l'air de trop gêner les intéressés : c'est que ces supposés champions de la liberté de pensée sont en réalité des opportunistes prêts à vendre leur conscience (ou ce qui en tient lieu) à condition d'y trouver leur compte.

Pour Mohammed Ben Abbes et sa Fraternité Musulmane, l'enseignement est en effet un enjeu majeur. Il s'agit pour eux de rétablir la continuité et la cohérence entre l'éducation prodiguée dans les familles (musulmanes) et l'enseignement proposé dans les établissements scolaires. D'où des exigences touchant à la suppression de la mixité, à l'exclusion pratiquement totale des filles de l'enseignement supérieur,  à un enseignement religieux (musulman) obligatoire. C'est que, dans une société, l'éducation des enfants est un enjeu fondamental. Ben Abbes s'en explique devant les journalistes :

" Mais les temps, il fallait en convenir, poursuivit-il, avaient changé. De plus en plus souvent, les familles -- qu'elles soient juives, chrétiennes ou musulmanes -- souhaitaient pour leurs enfants une éducation qui ne se limite pas à la transmission des connaissances, mais intègre une formation spirituelle correspondant à leur tradition. Ce retour du religieux était une tendance profonde, qui traversait nos sociétés, et l'Education nationale ne pouvait pas ne pas en tenir compte".

Ce discours suave, qui semble respectueux des droits des communautés chrétiennes et juives, cache en réalité la conviction que c'est la communauté qui fait le plus d'enfants qui dicte, à moyen terme, ses lois aux autres. Or la communauté musulmane, attachée à la tradition de la famille nombreuse, par ailleurs sans cesse numériquement renforcée par l'afflux de migrants musulmans pour la plupart, est dans la position de loin la  plus favorable.

Pour soutenir, à l'intention du narrateur, les arguments les plus convaincants en faveur de l'islamisation à marches forcées de la société française, Houellebecq a inventé un personnage d'universitaire récemment converti, Robert Rediger. Une des trouvailles jubilatoires de Houellebecq, en l'occurrrence, puisque Robert Rediger est manifestement inspiré du personnage réel de Robert Redeker, cet universitaire qui avait fait, en 2006, l'objet de menaces en raisons de déclarations violemment hostiles à l'islam. Dans le livre, Robert Redeker devient Robert  Rediger, dont le parcours et les idées sont rigoureusement inverses. Converti à l'islam aux environs de 2006, Robert Rediger cornaquera idéologiquement le narrateur jusqu'à sa conversion. " Tu y viendras, toi aussi ", semble dire, goguenard, Houellebecq à Robert Redeker ! C'est à Robert Rediger que Houllebecq confie, en quelques pages denses, le soin d'analyser les causes de la victoire, à ses yeux inéluctable, de l'islam en France.

Car c'est bien la leçon de cette fable politique mais surtout existentielle : nous y viendrons tous, bon gré mal gré, et plutôt de bon gré que de mauvais gré, et en faisant pratiquement l'économie de la violence. D'ailleurs, aussitôt la victoire de Mohammed Ben Abbes assurée, toutes les violences cessent, la délinquance régresse spectaculairement.

Nous y viendrons tous parce que, sur tous les plans, nous y avons intérêt, matériellement, économiquement, moralement, existentiellement. Pas seulement nous, les Français, mais tous les Européens que Ben Abbes ambitionne de fédérer en un vaste ensemble allié aux pays musulmans du pourtour méditerranéen. Une sorte de résurrection de l'Empire romain ! Une chance historique que la victoire de Charles Martel avait éloignée de nous pour des siècles !

La déliquescence et l'échec du "modèle" de société occidental est, on le sait, un thème récurrent des romans de Houellebecq depuis Extension du domaine de la lutte. Cet échec, patent dans tous les domaines, ouvre à Mohammed Ben Abbes et à sa Fraternité Musulmane un boulevard qui  lui donne accès au pouvoir. Dès le début, le roman décline les formes de la déliquescence d' "un Occident qui sous nos yeux se termine". Le passage que j'ai cité plus haut en pointe un : la misérable solitude de l'homme occidental, produit d'un individualisme forcené : " De ma fenêtre on distinguait une dizaine de tours, plusieurs centaine d'immeubles de taille moyenne. en tout quelques milliers d'appartements, et également de ménages -- ménages en général réduits à Paris à une ou deux personnes, et de plus en plus souvent à une. La plupart de ces cellules, à présent, étaient éteintes." Solitude aggravée par la nullité des relations sentimentales et affectives : " Quant au présent, il était évident qu'Aurélie n'avait nullement réussi à s'engager dans une relation conjugale, que les aventures occasionnelles lui causaient un dégoût croissant, que sa vie sentimentale en résumé s'acheminait vers un désastre irrémédiable et complet. Elle avait essayé pourtant, au moins une fois, je le compris à différents indices, et ne s'était pas remise de cet échec, L'amertume  et l'aigreur avec lesquelles elle évoquait ses collègues masculins [...] révélaient avec une cruelle évidence qu'elle avait pas mal morflé. "

La "libération" de la femme, dans les sociétés occidentales, est présentée par le narrateur comme une énorme fumisterie, comme on le voit dans cet autre passage :

"  Au moment où elle s'abattait sur son canapé, jetant un regard hostile au taboulé, je songeai à la vie d'Annelise, et à celle de toutes les femmes occidentales. Le matin probablement elle se faisait un brushing puis elle s'habillait avec soin, conformément à son statut professionnel, et je pense que dans son cas elle était plus élégante que sexy, enfin c'était un dosage complexe, elle devait y passer pas mal  de temps avant d'aller mettre les enfants à la crèche, La journée se passait en mails, en téléphone, en   rendez-vous divers puis elle rentrait vers vingt et une heures, épuisée ( c'était Bruno qui allait chercher les enfants le soir, qui les faisait dîner, il avait des horaires de fonctionnaire ), elle s'effondrait, passait un sweat-shirt et un bas de jogging, c'est ainsi qu'elle se présentait  devant son seigneur et maître et il devait avoir, il devait nécessairement avoir la sensation de s'être fait baiser quelque part, et que ça n'allai pas s'arranger avec les années, les enfants qui allaient grandir et les responsabilités professionnelles qui allaient comme mécaniquement augmenter, sans même tenir compte de l'affaissement des chairs. "

Les expériences du narrateur trouvent une confirmation et un approfondissement dans les réflexions de Robert Rediger. "Les fascismes, lui confie-t-il, me sont toujours apparus comme une tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes ; sans la chrétienté, les nations européennes n'étaient plus que des corps sans âme -- des zombies. Seulement, voilà : la chrétienté pouvait-elle revivre ? ". "  "Cette Europe qui était le sommet de la civilisation humaine s'est bel et bien suicidée, en l'espace de quelques décennies",  reprit Rediger avec tristesse ; il n'avait pas allumé, la pièce n'était éclairée que par la lampe posée sur son bureau. " Il y a eu dans toute l'Europe les mouvements anarchistes et nihilistes, l'appel à la violence,  la négation de toute loi morale. Et puis, quelques années plus tard, tout s'est terminé par cette folie injustifiable de la Première guerre mondiale. Freud ne s'y est pas trompé, Thomas Mann pas davantage : si la France et l'Allemagne, les deux nations les plus avancées, les plus civilisées du monde, pouvaient s'abandonner à cette boucherie insensée, alors c'est que l'Europe était morte." ".

Dès la fin du XIXe siècle, un écrivain avait décrit, dans un livre magistral, A Rebours , ainsi que dans les romans qu'il écrivit ensuite, l'impasse morale et existentielle où se trouvaient fourvoyés l'Europe et les Européens. La solution personnelle qu'il trouva au problème fut sa conversion au christianisme. Lors de la parution d'A Rebours, Barbey d'Aurevilly avait d'ailleurs prévu ce choix. Il écrivit : " Après  un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche  d'un pistolet et les pieds de la croix. "

Bien qu'on doive se garder de confondre Houellebecq avec son personnage, qui n'est ni son image ni sa projection ni son porte-parole, force est de constater qu'ils ont quelques points communs. Le plus évident est leur commune admiration pour Huysmans. Il est pour eux un frère parce qu'avant eux il avait instruit le procès de la vulgarité et des impostures de son époque. De même, le mode de vie proposé à la plupart de nos contemporains en Occident, avec ses promesses de bonheur en toc, est inlassablement dénoncé, de roman en roman, par Houellebecq, dont le personnage de François partage entièrement le pessimisme. Huysmans avait cru trouver un salut personnel, comme l'avait prévu le clairvoyant Barbey d'Aurevilly, en se convertissant au catholicisme, mais c'était à une époque où le christianisme était en perte de vitesse dans une société en voie de déchristianisation accélérée. Vers les années 1890, le choix de la conversion faisait figure de rareté à contre-courant. A la fin du roman de Houellebecq, le narrateur, convaincu par les arguments de son mentor, Robert Rediger, se convertit lui aussi, mais c'est à une religion en plein essor et qui lui a été présentée comme bien mieux placée que le christianisme pour résoudre les problèmes métaphysiques, existentiels et sociétaux où se débat  l'Occident. A la fin du livre, peu avant d'avoir décidé de se convertir, le narrateur dit adieu à Huysmans, qui n'a plus rien à lui apporter  ; c'est évidemment parce qu'il a le sentiment d'avoir trouvé une solution plus satisfaisante que celle de son écrivain jusque là favori. Les éditions de la Pléiade lui proposent d'éditer l'oeuvre de Huysmans dans la célèbre collection. Aux dernières pages du livre, il vient d'en rédiger l'introduction. Rien ne nous  est dit de son contenu, mais on imagine aisément, au stade où en est l'évolution personnelle de son auteur, les grandes lignes de l'orientation et de la signification de cette introduction. Le non-dit joue un rôle important et amusant dans le roman de Houellebecq : c'est au lecteur d'interpréter les données habilement incomplètes, les "oublis" savamment ménagés. C'est ainsi qu'après des décennies d'indifférence, et alors que, sur le plan religieux, les carottes sont cuites, Gallimard décide de confier à un universitaire récemment mis à la retraite d'office l'édition d'un des deux écrivains catholiques les plus emblématiques de son époque, l'autre étant Léon Bloy. Le narrateur se voit proposer à la fois une manière de consécration en tant que spécialiste d'un grand auteur et une réintégration dans la carrière universitaire, avec un salaire probablement triplé. C'est au lecteur d'imaginer ce qui ne lui est pas dit, à savoir les raisons de l'éditeur et des responsables de l'Université de faire du narrateur un allié précieux. On peut trouver plusieurs explications, qui ne s'excluent pas nécessairement les unes les autres.

Ainsi, s'il n'était pas trop tard pour l'individu Huysmans, le compte... à rebours avait déjà commencé pour une civilisation occidentale dont les fondements chrétiens étaient en voie de décomposition avancée et d'effondrement. Le narrateur de Soumission, à qui sa thèse sur Huysmans a ouvert la voie d'une carrière universitaire, nous a prévenus : pas plus que ses contemporains il ne se trouve de raisons impérieuses de se tuer. Mais contre l'ennui, la déréliction morale, l'attente d'une prochaine et inéluctable déchéance physique, il n'a pas de recours, pas plus qu'à la différence de sa dernière petite amie, Myriam, il n'a de possibilité réelle d'aller voir ailleurs si la liberté de pensée y est plus verdoyante. Son dernier hommage à Huysmans sera sa propre conversion. mais lui se convertira à une religion en pleine ascension, une religion qui ne propose pas seulement des réponses  à  ses besoins à lui, mais à ceux de toute une société. Là encore, Robert Rediger se montre des plus convaincants pour le narrateur, dans un article où il explique notamment qu' " à force de minauderies, de chatteries et de pelotages honteux des progressistes, l'Eglise catholique était devenue incapable de s'opposer à la décadence des moeurs. De rejeter nettement, vigoureusement, le mariage homosexuel, le droit à l'avortement et le travail des femmes. Il fallait se rendre à l'évidence : parvenue à un degré de décomposition répugnant, l'Europe occidentale n'était plus en état de se sauver elle-même -- pas davantage que ne l'avait été la Rome antique au Ve siècle de notre ère. L'arrivée massive de populations immigrées empreintes d'un culture traditionnelle encore marquée par ls hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens constituait une chance historique pour le réarmement moral et familial de l'Europe, ouvrait la perspective d'un nouvel âge d'or pour le vieux continent.".

A ce stade du roman, la messe est dite. L'islam, religion soeur du christianisme, mais "plus récente, plus simple et plus vraie", est  bien plus en mesure de répondre aux besoins métaphysiques et sociétaux de l'Occident. Sa supériorité sur les deux monothéismes qui l'ont précédé, c'est que lui accepte sans réserve le monde tel qu'il est, comme la création parfaite de Dieu. D'où, sans doute, son aisance, bien supérieure à celle de ses deux rivales, à se positionner sur le terrain politique, vérifiant l'affirmation de l'ayatollah Khomeyni, cité par Houellebecq :  "Si l'islam n'est pas politique, il n'est rien".

Il ne reste à Mohammed Ben Abbes et à son équipe, pour achever de convaincre, qu'à mettre en place une politique économique et sociale intelligente, fondée sur la prééminence de la petite entreprise de taille familiale -- de quoi séduire et rassurer nos PME et nos producteurs agricoles. Le retour massif des femmes au foyer faisant disparaître le chômage, une ère de prospérité s'ouvre pour les Français.

Soumission : on aurait tort de réduire la portée de ce titre à la soumission des Français au message de Mahomet. En réalité, la soumission à Dieu subsume et justifie toute une série de relations de soumission : soumission des femmes aux hommes, des enfants au père, des jeunes aux anciens, des pauvres aux riches, des employés  à leur patron , etc. La force de l'islam est dans sa reconnaissance du fait que toute société repose sur un réseau de relations de soumission. Il n'est pour nous en convaincre que regarder comment la nôtre fonctionne. Grand admirateur d' Histoire d'O, le roman érotique de Dominique Aury, Robert Rediger expose la nécessité et la force de ce principe : " " C'est la soumission" dit doucement Rediger. " L'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit Histoire d'O , et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam. "

Peut-être en effet ses coreligionnaires trouveraient la comparaison blasphématoire : si je me souviens bien, dans Histoire d'O, O se fait sodomiser par son  amant que,  par ailleurs, elle suce avec ardeur. De là à se faire enculer par Dieu après l'avoir sucé, il y a effectivement comme un saut métaphysiquement périlleux !

Cette force multiforme de la soumission, source puissante de lien social, dévoile l'imposture et l'impuissance d'une idéologie de la démocratie et des "droits" de l'homme " en contradiction flagrante avec la réalité des faits sociaux. Liberté, égalité, fraternité"... Fraternité, sûrement, Mais liberté et égalité, allons donc.

A son entrée en fonctions, Mohammed Ben Abbes ne peut compter que sur une fraction d'environ 23% de Musulmans. On peut penser qu'après son élection et grâce aux succès de sa politique économique, ces conversions se multiplieront à la vitesse V. On peut se demander cependant si le principal moteur de l'islamisation accélérée de la société française n'est pas ailleurs. La réponse me paraît être :  eh bien, dans la soumission, justement. L'exemple et le pouvoir d'entraînement viendront d'en haut : des "élites", d'autant plus enthousiastes que leurs intérêts seront puissamment ménagés : réintégré dans son université après une temporaire mise à la retraite d'office, le narrateur verra son salaire, déjà confortable, triplé, ce qui lui permettra d'entretenir les deux ou trois épouses que lui autorise sa nouvelle religion. C'est pourquoi, sans doute, la question de la réaction des masses populaires et des femmes, par l'intermédiaire, éventuellement, de leurs organisations représentatives, n'est même pas évoquée. Le principe de soumission, vous dis-je. Si le christianisme a triomphé en Occident, c'est tout de même parce que l'empereur Constantin s'est converti. C'est d'en-haut que vient l'exemple, pas l'inverse. Quant à la résistance des "identitaires", sous la forme d'un début de guerre civile, elle n'aura pas lieu : c'est que leur programme sociétal est au fond le même que celui de la Fraternité Musulmane. Ne parlons pas des athées, ces révoltés aux convictions inconsistantes : pour eux aussi, Paris vaudra bien quelques courbettes devant un Dieu, fût-il absent.

Il est peu probable que la situation décrite dans Soumission se présente en 2022. Mais peu importe, car ce roman de Houellebecq, comme les précédents, décrit, à travers une fiction généralement captivante, notre société, avec quelques unes de ses contradictions et de ses faiblesses, et pose, avec un cynisme (une franchise ?) réjouissant les questions gênantes. C'était déjà  le propos de Balzac et l'initiateur Robert Rediger joue auprès du narrateur le rôle que joue Vautrin auprès de Rastignac ou, sous le pseudonyme de l'abbé Carlos Herrera, auprès de Lucien de Rubempré. On sait que Houellebecq est un fervent admirateur de Balzac et, ma foi, ses romans ne sont pas indignes de ceux de son modèle.

Du coup, j'ai emporté cet après-midi dans ma musette (DVI oblige) A rebours, de Huysmans, que je me suis proposé de relire. Je l'ai dit : il est clair que Houellebecq prête à son personnage sa propre admiration pour Huysmans . Ils ont pas mal de choses en commun : leur pessimisme, leur admiration pour Schopenhauer, leur misogynie, leur lucidité surtout, et un commun talent à dévoiler sur le mode d'un burlesque noir la nullité humaine mise en scène par la comédie sociale. Ainsi, le portrait des parents de des Esseintes par Huysmans est déjà du meilleur Houellebecq :

" La mère, une longue femme, silencieuse et  blanche, mourut d'épuisement ; à son tour le père décéda d'ne maladie vague, des Esseintes atteignait alors sa dix-septième année.
   Il n'avait gardé de ses parents qu'un souvenir apeuré, sans reconnaissance, sans affection. Son père, qui demeurait d'ordinaire à Paris, il le connaissait à peine ; sa mère, il se la rappelait immobile et couchée, dans une chambre obscure du château de Lourps. Rarement, le mari et la femme étaient réunis, et de ces jours-là, il se remémorait des entrevues décolorées, le père et la mère assis, en face l'un de l'autre, devant un guéridon qui était seul éclairé par une lampe au grand abat-jour très baissé, car la duchesse ne pouvait supporter sans crise de nerfs la clarté et le bruit ; dans l'ombre, ils échangeaient deux mots à peine, puis le duc s'éloignait indifférent et ressautait au plus vite dans le premier train. "

Heureusement, je lisais cette scène fantomatique en haut de ma crête favorite, dans la brise et le soleil, devant un paysage somptueux de collines et de plaines bordées au sud par le bleu des montagnes des Maures et de la Sainte-Baume. Sur le point le plus élevé de la crête s'élève une petite chapelle qui porte le joli nom de Notre-Dame-de-Liesse. C'était -- c'est toujours, en principe -- un lieu de pèlerinage. Mais les pèlerins se sont faits de plus en plus rares, depuis que les paysans et les bergers qui montaient autrefois y faire leurs dévotions sont morts sans successeurs. Il y a quelques années, il m'arrivait assez fréquemment d'y rencontrer un paroissien, une paroissienne, venus du village le plus proche veiller à la propreté des lieux, apporter des fleurs; j'ai croisé quelquefois un curé solitaire qui montait pour y prier. J'ai même été accompagné, un jour, au long du sentier, par un groupe de séminaristes qui se proposaient d'y y passer la nuit. Et puis, depuis quelques années, à part quelques randonneurs, plus personne. Je crois être, de loin, celui qui visite le plus souvent ces lieux, que j'aime d'amour, presque quotidiennement, moi qui suis incroyant. Un jour d'hiver, un chien de chasse perdu m'emboîta le pas jusqu'à la chapelle, où je le laissai, sur un tas de petit bois, près de l'autel, tout content d'avoir trouvé un refuge jusqu'au matin. Tout-à-l'heure, j'ai refermé mon livre devant la porte sommairement close à l'aide d'une planche vermoulue posée en travers; j'ai bouclé mon sac, puis, au moment de partir, j'ai fait un petit signe de la main en direction de l'autel invisible, encombré de figurines et de bougeoirs, sur lequel est posé un cahier où les visiteurs de passage écrivent quelques lignes, généralement pour  s'extasier sur un paysage dont la beauté semble faite pour justifier les considérations de Robert Rediger sur le dessein intelligent : "Adieu, mère de Dieu, passe une bonne nuit ", ai-je dit. Et j'ai pris le chemin du retour, dans une solitude et un silence soudainement poignants.

Est-ce Dieu qui  abandonne les hommes, ou  les hommes qui l'ont abandonné ?


( Posté par : SgrA°, avatar eugènique agréé )

Portrait de Joris-Karl Huysmans, par Forain






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