jeudi 17 septembre 2015

Anish Kapoor à Versailles

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Dirty Corner , l'oeuvre d'Anish Kapoor récemment installée dans la grande perspective des jardins de Versailles, a été plusieurs fois vandalisée ; elle a été souillée notamment d'inscriptions antisémites que, pour le moment, l'artiste souhaite conserver, comme un témoignage des risques encourus par toute création artistique originale et forte.

La photographie ci-dessus permet de se faire une idée de la façon dont l'oeuvre s'inscrit dans le paysage des jardins dessinés par Le Nôtre et ornés de statues d'un esprit tout classique.

Si l'on n'a pas l'esprit sottement prévenu contre les créations de l'art moderne, force est de constater que, tant par sa forme que par ses dimensions et ses couleurs ( certains rochers qui entourent la structure métallique centrale de couleur rouille sont peints, notamment en rouge ) , Dirty Corner s'inscrit harmonieusement dans l'économie générale du site.

La vocation d'une oeuvre d'art, c'est d'ouvrir à la pensée et à l'imagination des perspectives nouvelles. C'est bien la vertu de Dirty Corner, surtout au sein d'un site dont la symbolique est depuis longtemps momifiée dans  la célébration et la préservation superstitieuse d'un art dont les formules aujourd'hui abandonnées n'ont plus qu'un intérêt historique. Pour autant, il n'est pas question de le profaner par des intrusions provocatrices par trop incompatibles avec son esprit. Il s'agit plutôt d'en renouveler la compréhension et de lui insuffler une vitalité nouvelle par une confrontation intelligente.

Or l'oeuvre d'Anish  Kapoor a été réduite par certains à une inutile et vulgaire provocation. Il n'en est rien, à mon avis.

Elle se signale, notamment par une extrême douceur de ses formes et de ses couleurs, parfaitement accordée à la douceur tempérée du jardin à la française dont elle ne rompt nullement l'équilibre.

Elle y introduit, d'autre part, une note de mystère : cette grande conque métallique aux allures de calice floral, ou -- pourquoi pas -- de vagin de femme (comme il a parfois été dit), suscite la rêverie et introduit heureusement, au sein d'un décor aux significations parfaitement arrêtées et connues, une note d'indécidabilité.

On n'a peut-être pas assez remarqué dans le décor des jardins de Versailles la prédominance de la dimension horizontale. Pour deux raisons à mon avis : la grande perspective centrale, qu'on découvre depuis la terrasse du château (d'où a été pris le cliché ci-dessus), ne devait opposer aucun obstacle au regard du roi, comme un symbole  de la légitimité d'ambitions illimitées, portées symboliquement jusqu'à l'horizon. L'ensemble, d'autre part, est comme un plateau (au sens théâtral technique du terme) où pouvait se déployer dans le grand soleil la nombreuse foule des courtisans, pour la plus grande satisfaction du monarque. Or l'oeuvre d'Anish Kapoor introduit une dimension nouvelle : celle de la profondeur. Une profondeur ombreuse ouvrant sur l'intérieur de la terre et porteuse d'une signification ambiguë, probablement plurielle. A la différence de l'art classique dont Le Nôtre fut un éminent représentant, la signification d'une oeuvre d'art moderne est souvent indécidable, et c'est en fait, celui qui la regarde qui la lui confère.

Dirty Corner est actuellement présenté dans le cadre d'une exposition temporaire. Mais, même si, au terme échu, les lieux devaient retrouver leur aspect antérieur, on gardera en mémoire le regain de force et de sens que l'oeuvre d'Anish Kapoor avaient insufflé à un décor pourtant prestigieux au point d'en paraître intangible.

Dirty Corner ... Un artiste, en  nommant son oeuvre, oriente forcément la rêverie du spectateur. Ce titre peut effectivement évoquer un vagin  -- endroit généralement malpropre, malodorant et malsain -- ou l'anus en fleur d'un vieux pédé (auquel cas je proposerais de rebaptiser l'oeuvre Dirty Charlus), des latrines publiques ou, simplement une spacieuse poubelle où l'on viendrait jeter paquets de cigarettes vides, kleenex usagés et autres déchets, comme les cadavres de quelques tagueurs nocturnes surpris par la patrouille et exécutés sur place. Quoi qu'il en soit, Dirty Corner, tant par sa réalisation plastique que par son nom, ménage un heureux contrepoint à un décor dont l'ordonnance trop connue n'excitait plus que l'imagination nécrosée de rares nostalgiques de l'art classique, de la grandeur frantsouèze et de quelques grandes heures d'une saga nationale moisie.

Les avanies subies par Dirty Corner et les controverses qu'il suscite nous rappellent, en tout cas cette vérité : dès qu'une oeuvre d'art (aussi bien une oeuvre littéraire qu'un tableau, une statue, une oeuvre musicale, une installation) est publiquement produite par son auteur, sa signification lui échappe. C'est le lecteur, le spectateur, l'auditeur qui la lui confère et la renouvelle sans cesse. Prenons le cas d'un critique littéraire rendant compte d'un roman : il est clair que la signification qu'il lui prête n'est pas nécessairement celle que l'auteur avait pensé y mettre. C'est ainsi que la signification de toute oeuvre d'art est le produit des innombrables significations, souvent contradictoires, voire incompatibles, que lui ont prêtées ceux qui ont eu commerce avec elle. On observera que ce sont souvent les significations apparemment les plus "autorisées" -- celles des "spécialistes", souvent universitaires -- qui résistent le plus mal  au passage du temps.

Ainsi, la signification de Dirty Corner  n'est manifestement pas univoque, en dépit (ou à cause) du titre que son auteur lui a donné. Les réactions furibardes et les débats que l'oeuvre a suscitées révèlent en tout cas un fait rassurant : le caractère dérangeant d'une oeuvre vraiment originale continue de provoquer des réactions passionnées, comme au temps, par exemple, de la présentation au public d' Impression, soleil levant, de Monet. C'est le signe de la vitalité de la création artistique dans nos sociétés. Il n'y a pas, à mon sens, de différence entre les agressions perpétrées contre Dirty Corner par une poignée d'intégristes antisémites et la destruction des ruines de Palmyre par Daech : c'est la même volonté de voir disparaître ce qui gêne et qui s'oppose au triomphe d'une pensée unique, d'une signification univoque.


Additum -

Le tribunal de Versailles a décidé qu'Anish Kapoor devait faire disparaître les  tags antisémites qui souillent son oeuvre. A cette décision imbécile, l'intéressé aurait pu répondre : " mon oeuvre, c'est moi. C'est comme si mon propre corps était souillé d'injures antisémites ". Ace compte, les tribunaux français devraient imposer aux derniers déportés rescapés des camps de la mort d'effacer sur leur bras le numéro matricule que les nazis y tatouèrent, au motif qu'en les conservant, ils se rendent complices d'une propagande antisémite.


( Posté par : Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )




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