vendredi 25 septembre 2015

Décalogue consumériste

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La famille Rosenblum coulait des jours heureux dans sa villa d'une banlieue coquette de la région parisienne. Le père, Jacques Rosenblum, exerçait la profession de concepteur de slogans publicitaires à l'usage de fabricants d'aliments pour animaux de compagnie, de produits de toilettage etc. Ses talents reconnus en la matière lui assuraient de confortables revenus.

Bien entendu, chez les Rosenblum, on aimait et on choyait les animaux : plusieurs chats et un chien, un adorable yorkshire-terrier, le préféré de la petite dernière, Sarah (six ans). L'une des distractions favorites de la famille était de repérer et de comparer, dans la presse écrite et, surtout, sur les diverses chaînes télé, les slogans publicitaires vantant divers produits pour chats et chiens. Les trouvailles du père de famille étaient saluées et  applaudies comme il se devait. Il se dégageait de tous ces messages l'ébauche d'une éthique dont le principe premier était le respect et l'amour qu'on devait aux animaux. La petite Sarah, notamment, connaissait par coeur pratiquement tous les slogans et la famille, parfois, s'amusait à les lui faire réciter comme autant d'articles d'une nouvelle foi, tâche dont elle s'acquittait avec une grâce et un charme tout enfantins, mais aussi avec un accent de gravité et de conviction qui suscitait l'émotion et emportait la conviction.

Cependant, sans d'abord que les Rosenblum s'en rendent bien compte, la situation autour d'eux se dégradait insensiblement. Les attentats antisémites se multipliaient. Bientôt, ils reçurent des lettres de menaces anonymes, dont les auteurs paraissaient particulièrement bien informés des habitudes des membres de la famille.

La villa était un peu isolée, le poste de police le plus proche était à dix kilomètres; Jacques Rosenblum jugea qu'il convenait de prendre quelques précautions. Aidé de son fils aîné, il installa dans la salle de séjour une trappe donnant accès à une cave  secrète et sans autre issue, où l'on pourrait se réfugier en cas d'agression. La trappe était soigneusement dissimulée sous la moquette.

L'attaque redoutée eut lieu un dimanche matin, à l'heure du petit déjeuner. La famille réunie autour de la table eut le temps d'apercevoir plusieurs individus encagoulés et enfouraillés en train d'escalader la grille du jardin. " Tous aux abris ", hurla le père, et toute la famille s'engouffra dans l'escalier de la cave, où elle disparut, après avoir rabattu la trappe sur elle.

Toute la famille sauf Sarah, occupée, derrière un canapé, à cajoler son yorkshire-terrier, et dont personne, dans la panique, n'avait remarqué l'absence.

L'instant d'après, les tueurs pénétraient en  force dans la villa, à la recherche de ses occupants. Ils ne tardèrent pas à découvrir Sarah, son  toutou dans les bras.

Celui qui paraissait être leur chef s'accroupit auprès d 'elle.

" Petite, lui dit-il, nous ne te ferons aucun mal ; tu as ma parole. en revanche, si tu ne nous dis pas tout de suite où sont tes parents, nous tuerons ton chien. "

Figée, Sarah resta d'abord sans réaction. Puis, avec une soudaineté foudroyante, apparut à sa conscience un slogan publicitaire qui, depuis des semaines, passait en boucle sur toutes les chaînes. Précisons que son père n'en était pas l'auteur. Il s'imposait avec l'évidence impérieuse d'une injonction morale aussi forte que celles du Décalogue. Il disait :

" Ce que vous faites pour votre chien, vous ne le feriez pour personne d'autre ".

Muette, Sarah  indiqua au chef du commando, d'un doigt qui ne tremblait pas, l'emplacement de la trappe.

                                                                        *

" Ce que vous faites pour votre chien, vous ne le feriez pour personne d'autre ".

Je précise que ce slogan existe bel et bien et qu'il passe en boucle actuellement sur les chaînes télé.

Quelle époque...

Dans le  genre article de foi du Décalogue publicitaire, on peut en citer un autre, bien connu des téléspectateurs. Il dit simplement :

" Volkswagen. Das Auto ".

Il paraît que le PDG du groupe, en veine d'amende honorable, aurait déclaré aux médias : " C'est vrai qu'on a sacrément merdé. N'empêche qu'Ingeborg Bachmann roulait en Volkswagen. Volkswagen, das DichtersAuto. "


Beaucoup de slogans publicitaires -- les plus répandus en général, c'est-à-dire ceux qui traînent et s'attardent sur nos écrans -- étalent une obscénité spéciale issue des strates les plus basses, les plus viles, les moins conscientes aussi du psychisme humain. Ils sont l'expression des formes les plus banales de la bêtise et de la vanité. Ils composent une vulgate faite des lieux communs les plus éculés. Ils marient mensonge et crédulité. Ils pervertissent toutes les valeurs.


( Posté par : Artémise, avatar eugènique agréé )


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