lundi 21 septembre 2015

Football et liberté

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" Lorsque, dans un stade, un but est marqué au cours d'un match (de tennis ou de football), c'est dans une fraction de seconde que, brusquement, la moitié du stade crie sa joie, tandis que l'autre moitié crie sa déception. Et c'est dans la seconde même où est marqué le but que le spectateur affirme brusquement dans un acte (le cri) une signification (un but a été marqué) et un jugement existentiel (joie ou déception).
Et c'est cette triple signification qui est impliquée dans le geste du spectateur, c'est-à-dire son acte. Et c'est ce spectateur qui a décidé  cet acte. Il en est la source et matérielle (il crie) et intellectuelle (il exprime un sens et une prise de position affective et valorisante). Pour le dire d'une manière synthétique, le spectateur de notre exemple est décideur et constituant. Sa conscience, son "émotion" est, d'un seul mouvement, créatrice et constituante. Elle fait surgir un geste, un sens et un affect qui n'existaient pas avant qu'elle n'en pose l'initiative et la réalisation.
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Ce qui est remarquable, en effet, c'est que la conscience spontanée ne sait pas qu'elle est constituante. Le spectateur sportif ne sait pas, ne croit pas qu'il soit créateur du sens de ses actes. Il ne sait pas que c'est son regard, sa culture, ses choix qui posent et constituent l'événement auquel il croit simplement réagir. Il pense "naïvement" (comme disent certains philosophes) que la compétition à laquelle il assiste a réellement un sens objectif et que, réellement, il y a eu un but marqué ou contesté. Même sans nous référer à l'acte de constitution du sens par la conscience, et en ne retenant que l'idée plus simple de convention, le spectateur ne songe à aucun moment ni à la convention qui définit (et...constitue) les règles du jeu, ni au pouvoir constituant des consciences qui reconnaissent ces règles et en tirent des conséquences affectives et pratiques.
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Le spectateur empirique a le sentiment de la liberté de ses actes (il peut décider de descendre sur le terrain ou de sortir, ou bien de crier), mais il ne songe pas au fait qu'il est intellectuellement créateur. Il ne pense ni au caractère conventionnel du rapport aux équipes, ni à sa propre activité intellectuelle et affective au cours du match. Il croit recevoir des informations objectives et réagir simplement (passivement) au cours des choses, alors que, en fait, il est actif, libre et créateur de significations et d'émotions.
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Dans un match de football, les joueurs inventent leurs actions d'une façon imprévisible par l'adversaire, et donc libre. S'ils étaient déterminés, il n'y aurait pas de match. Les spectateurs, eux aussi, sont libres et sources autonomes de leurs "réactions". De façon immédiate et spontanée, c'est-à-dire libre, ils expriment la joie, la déception ou la colère, selon les actions de leur équipe favorite, et cela, à la seconde près. Cinq cents supporters crient leur joie à l'instant même où cinq cents autres supporters crient leur angoisse. Et tous, dans la seconde, se déterminent (se déterminent...) par la couleur du maillot du marqueur de but, c'est-à-dire par une sensation minime investie d'un sens immense par les spectateurs et les joueurs. Oui, vraiment, l'individu quotidien est la libre source de ses actions et de ses humeurs. "

      ( Robert Misrahi , La Liberté ou le pouvoir de créer )


                                                                               *


Ce soir était un des plus grands -- peut-être le plus grand -- de l'histoire du football français.

Dans un Stade de France plein à craquer, plus de quatre-vingt mille spectateurs s'étaient donné rendez-vous pour assister à la finale de la Coupe du Monde de football. Trente-deux ans après la défaite infligée à la France par l'Italie, tous étaient venus célébrer la revanche de notre équipe nationale sur l'adversaire héréditaire. Aucun ne doutait en effet de l'issue de la confrontation. Depuis des lustres, jamais notre équipe nationale n'avait réuni autant d'individualités aussi brillantes soudées par un exemplaire esprit d'équipe, galvanisées de surcroît par l'enjeu. Du reste, l'équipe d'Italie n'était pas mal du tout non plus. On allait donc assister à du très grand football. Tels les grognards d'Austerlitz, les spectateurs, au soir de leur vie, pourraient dire fièrement à leurs petits-enfants : "J'y étais !".

J'avais, bien sûr, retenu ma place des mois à l'avance, une des meilleures, juste sous la tribune présidentielle. Comme tous les spectateurs qui m'entouraient, je m'étais muni d'un fanion tricolore et d'une pancarte à la gloire de mon joueur favori, Samir Boumémèche, le digne successeur du talentueux Mohammed Merat. A ma gauche, deux supporters du PSG, forts en gueule, munis chacun d'un porte-voix. A ma droite, un couple de jeunes bobos branchés avec qui je liai conversation; leurs connaissances techniques m'impressionnèrent ; ils m'expliquèrent vite fait les avantages de la stratégie du 4x2x4 adoptée par l'entraîneur Amédy Dominoch.

C'est sous un formidable tonnerre d'applaudissements et de clameurs que les joueurs des deux équipes firent leur entrée dans l'arène. Une fois les hymnes nationaux exécutés et le rituel de la pièce de monnaie accompli. la partie commença.

Dès les premières passes, nous comprîmes que notre attente n'allait pas être déçue. Les quinze premières minutes donnèrent lieu, de chaque côté, à un extraordinaire festival de prouesses techniques, à une  démonstration de jeu généreux et ouvert. Des deux côtés, les occasions d'ouvrir le score se multipliaient, donnant aux deux gardiens l'occasion de parades spectaculaires, pour le plus grand plaisir d'un public conquis.

Et puis, à la seizième minute, Boumémèche s'échappa sur la droite, puis, après avoir dribblé trois adversaires, il adressa une passe millimétrée à Pantona, qui logea le ballon dans la lucarne, hors de portée de Panettone, le gardien transalpin.

Ce fut une gigantesque clameur; Dans tout le stade, d'innombrables fanions tricolores s'agitèrent frénétiquement. A ma gauche, mes deux supporters du PSG s'étreignaient. A ma droite, mes deux bobos branchés me firent du doigt un signe qui exprimait leur entière satisfaction : techniquement, il n'y avait pas à pinailler : c'était du grand art.

Le match se poursuivit avec la même intensité suivi avec passion par de nombreux spectateurs, dont moi. A vrai dire, mes deux voisins de gauche commençaient à m'agacer : assis sur leurs fanions, ils étaient engagés dans une discussion sur les mérites du dernier SUV d'une grande marque, un modèle hybride doté en plus d'un système de pilotage semi automatique. Ils semblaient se désintéresser du match. Plus ennuyeux, une bonne partie de leurs voisins  s'intéressait à leur discussion et commençaient à y prendre part. Je jetai un coup d'oeil au couple de droite : lui s'était plongé dans la lecture de La Liberté ou le pouvoir de créer, de Robert Misrahi, tandis qu'elle se faisait les ongles avec une attention exclusive aux mouvements de son petit pinceau.

Je ne tardai pas à me rendre compte qu'il se passait dans les tribunes des choses étranges. Le nombre de conversations particulières se multipliait à vue d'oeil. Des gens circulaient dans les travées. Des groupes se formaient un peu partout. Des flirts s'ébauchaient aux quatre coins du stade. Nombreux étaient ceux qui tournaient carrément le dos à la pelouse pour mieux converser avec les gens assis au-dessus d'eux. Les clameurs du début de match avaient cessé, remplacées par un brouhaha grandissant de conversations. 

Ce fut au point que, lorsque l'Italie égalisa sur penalty, suite à un méchant fauchage de Brighella par Lasoupière dans la surface de réparation, c'est à peine si quelques maigres applaudissements saluèrent ce retournement de situation. Il est vrai que, dans les escaliers desservant les gradins, des spectateurs avaient organisé des concours de courses à pieds joints, suivies avec un intérêt passionné par de nombreux spectateurs. Déjà les paris s'engageaient.

Sur le terrain, la France ne tarda pas à  reprendre l'avantage. Lassé sans doute de tous ces échanges au fond stériles. Da Ruiz, le gardien français, s'empara du ballon, le cala sous son bras et s'en alla tranquillement le déposer au fond des filets de Panettone, qui, du reste, n'était pas sur le coup, étant occupé à échanger des horions avec un journaliste qui s'était permis des remarques déplacées sur la propreté de son short. Le but fut accordé par défaut, l'arbitre, à l'autre bout du terrain, étant en train d'échanger son maillot avec un joueur italien. Quant aux arbitres de touche, ils étaient partis faire un tour à la buvette. C'est à peine si l'exploit de Da Ruiz fut remarqué par une poignée de spectateurs, qui d'ailleurs, entrés sur la pelouse, l'accompagnèrent jusqu'au but adverse, ne serait-ce que pour témoigner de la validité du but en cas de litige. Mais personne ne songeait à soulever la moindre protestation : au football comme dans tous les sports, les règles ne sont que des conventions appelées à évoluer (1).

Sur tous les gradins on débouchait les bouteilles. Sur le terrain, les soigneurs des deux équipes s'affairaient à préparer un barbecue géant. De joueurs désoeuvrés s'employaient à arracher des pans entiers de pelouse pour installer des banquettes improvisées.

Je jetai un coup d'oeil à la tribune présidentielle, juste au-dessus de moi : le Président de la République François de Nollande et la chancelière Angela Beurkel entamaient un strip-tease pour le plus grand plaisir du Président Gasolini et de Vladimir Boutine. Dans un coin le vieux Michel Platini, au bord de l'AVC, s'arrachait les deniers tifs blanchâtre de son crâne d'oeuf, mais personne ne faisait attention à lui.

J'ai compris ce soir-là à quel point une rencontre sportive est une magnifique occasion de démontrer la liberté humaine.


Note 1 -

J'avais complètement oublié, en relatant l'exploit de Da Ruiz, que c'est ainsi que fut inventé le noble jeu de rugby par William Webb Ellis.


Robert Misrahi ,  La Liberté ou le pouvoir de créer   ( Autrement)


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )


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