jeudi 10 septembre 2015

" A Rebours " , de Joris-Karl Huysmans : la vraie vie est ailleurs

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A rebours marque, dans l'oeuvre et dans la vie de Huysmans, le moment d'un virage décisif : c'est celui  où l'auteur de Marthe, des SoeursVatard et d' A vau-l'eau prend nettement ses distances avec  le programme et l'esthétique du naturalisme ainsi que de Zola, jusque là son modèle et son maître, en même temps qu'il amorce le cheminement qui conduira, comme l'avait prévu un critique clairvoyant, Barbey d'Aurevilly, à la conversion au catholicisme.

Des Esseintes, aristocrate raffiné, de santé fragile, a progressivement pris en horreur le monde où il avait vécu  sa jeunesse, la société moderne, sa vulgarité et ses impostures : " son mépris de l'humanité s'accrut ; il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d'imbéciles". Son mot d'ordre, c'est le titre d'un poème  en prose de Baudelaire , Anywhere out of the world. En proie, comme son maître de vie et d'art,  à un spleen sans  cesse renaissant, il décide de quitter Paris pour s'enfermer dans la solitude d'une maison de campagne qu'il orne à sa guise, pour que l'ameublement et la décoration qu'il conçoit avec un soin subtil et maniaque favorisent le plus possible les évasions dans les plus folles constructions de l'imagination, dans les espaces de la rêverie et du souvenir, loin des sensations, des impressions, des émotions et des pensées à la portée de l'homme du commun. Tout se passe comme s'il s'employait à tester les possibilités encore inexplorées de la sensibilité, de l'imagination et de la pensée humaines. La lecture des oeuvres littéraires et la contemplation des oeuvres picturales jugées par lui les plus propices à encourager et à nourrir ses ambitions est une des pièces les plus élaborées de son programme.

Les expériences menées par  des Esseintes dan sa retraite luxueuse (mais d'un luxe uniquement voué à s'accorder à ses ambitions spirituelles) nous valent des trouvailles réjouissantes, comme celle de cet orgue à bouche (dont Boris Vian s'inspirera pour imaginer son pianococktail de l'Ecume des jours), qui permet des combinaisons de liqueurs riches d'étonnantes et ravissantes correspondances musicales (on retrouve, là encore, l'influence de Baudelaire) :

" Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d'un instrument. Le curaçao  sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce ; tandis que, pour compléter l'orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics !"

Cela nous vaut aussi un féroce et joyeux éreintage de la littérature latine classique, à commencer par Virgile ("l'un ds plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais produits") suivi du Pois Chiche (Cicéron) dont "la langue verbeuse,les métaphores redondantes, les digressions amphigouriques" ne le ravissent pas davantage, pas plus que "l'aridité de pète-sec" de César. Salluste, Sénèque, Tite-Live,  et quelques autres ne trouvent guère grâce à ses yeux, Son écrivain latin favori, c'est Pétrone : " Celui-là était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre ; tranquillement, sans parti pris, sans haine, il découvrait la vie journalière de Rome, racontait dans les alertes petits chapitres du Satyricon les moeurs de son époque". Un naturaliste avant la lettre en somme. Mais un naturaliste sans esprit de sérieux ni ambition "scientifique", libre d'allures, désinvolte et cynique. La littérature latine tardive, notamment la chrétienne, suscite la curiosité passionnée de des Esseintes, d'abord parce que,  au long de cette longue période souvent qualifiée de "décadente", la langue évolue, se montre capable de trouvailles singulièrement suggestives.  Huysmans lui-même, dans l'écriture d'A rebours, se montre friand de telles trouvailles -- mots rares, passés d'usage, néologismes -- susceptibles de nous faire quitter les chemins battus et rebattus du style et de la pensée, ces mornes chemins que tous les classicismes  ont empruntés. On imagine que le classicisme français du XVIIe siècle, celui d'un Molière ou d'un Boileau, prolongé par un Voltaire, n'est pas davantage la tasse de thé de des Esseintes.

A cet égard, la lecture d'A rebours, en éveillant notre curiosité pour de très nombreux auteurs oubliés ou injustement considérés comme secondaires, constitue une merveilleuse incitation à la lecture, et c'est un des aspects encore très actuels et salubres du roman.

Du reste, la trame romanesque relativement lâche permet à Huysmans, qui fut un critique littéraire et un critique d'art prolifique et avisé, de nous faire part de ses réflexions et de ses jugements sur de nombreuses oeuvres, en les prêtant à son personnage. C'est évidemment sur la littérature et l'art contemporain qu'on l'attend. S'il rend hommage à Zola, c'est avec parcimonie, et les lignes relativement neutres qu'il lui consacre tranchent avec l'enthousiasme que des Esseintes éprouve pour les deux romans de Flaubert qui tentent de reconstituer les moeurs et les croyances d'époques d'autant plus fascinantes qu'elles sont lointaines, ou s'ouvrent au fantastique et au merveilleux, Salammbô et la Tentation de Saint Antoine ; oeuvres qu'il préfère de loin à l'Education sentimentale et à Madame Bovary. Explorateurs de voies non encore frayées dans le domaine du roman et de la nouvelle, Barbey d'Aurevilly et Villiers de l'Isle Adam font l'objet de pages élogieuses et pénétrantes. Mais ce sont les pages sur la poésie contemporaine qui sont sans doute les plus remarquables, faisant l'éloge de Verlaine, de Tristan Corbière et surtout de Mallarmé. Rimbaud, qui ne commence à être connu qu'à partir de 1884, l'année même de la publication d'A rebours, par l'anthologie de Verlaine,  les Poètes maudits, et Jules Laforgue, qui à cette date n'a encore rien publié, ne sont donc pas évoqués dans le roman (Huysmans s'en expliquera dans sa préface de 1903). C'est dommage car les textes des Illuminations eussent immanquablement séduit des Essseintes : l'art du poème en prose, initié par Edgar Poe, par Aloysius Bertrand, continué par Baudelaire et Mallarmé, retient tout particulièrement l'attention de des Esseintes/Huysmans, sans doute parce qu'il se rapproche le plus d'une forme littéraire idéale, à la fois concentrée et relativement ésotérique, compréhensible seulement par une élite de lecteurs capables d'entrer vraiment dans la vision singulière et raffinée du poète : c'était, on le sait, l'idéal de Mallarmé.

Dans le domaine des arts plastiques, les préférences de des Esseintes vont aux peintres symbolistes, Gustave Moreau d'abord, dont Huysmans imagine que des Esseintes a acquis deux des oeuvres les plus fascinantes, Salomé et l'Apparition, qui font l'objet de  descriptions passionnées, Odilon Redon ensuite. Les impressionnistes, dont Huysmans fut pourtant un des premiers défenseurs, sont totalement absents du livre, peut-être que parce que leur art, au fond très naturaliste, voué à extraire la poésie des réalités les plus banales, s'éloignait par trop des goûts raffinés de des Esseintes et de son allergie au  monde contemporain..

A ces titres, A rebours reste certainement aujourd'hui comme un des documents  les plus intéressants sur l'art du dernier tiers du XIXe siècle.

Cependant, à travers les expériences-limites menées par des Esseintes se trouve posée, dans A rebours, la question des rapports de l'art et de la vie. Jusqu'à quel point le culte forcené du premier peut-il dispenser d'affronter la vie réelle ? Les tentatives menées par des Esseintes pour échapper à celle-ci en multipliant des expériences sensorielles et psychiques censées l'en éloigner sont autant d'échecs parce que l'art renvoie toujours à la vie, même de façon décalée, même dans le fantastique, même dans le merveilleux. Des Esseintes tente d'apaiser par l'art une famine spirituelle qui ne peut au contraire que l'exacerber. Le livre décrit l'impasse d'une névrose dont souffrit sans aucun doute Huysmans lui-même. Un des moments les plus significatifs (et les plus drôles) du livre est l'épisode où des Esseintes, en proie à une épouvantable rage de dents, se précipite chez un arracheur de dents nommé Gatonax, qui est au dentiste  ce que le tailleur de pierres est à Michel Ange. La scène est le triomphe de la vulgarité que des Esseintes tentait par tous les moyens de fuir. Et pourtant, lorsque, une fois la molaire extraite au prix d'une souffrance de bête, il quitte ce lieu de tortures, en lançant des crachats sanglants sur les marches de l'escalier, "il s'était retrouvé, dans la rue, joyeux, rajeuni de dix ans, s'intéressant aux moindres choses."

Ainsi, cette vie qu'on ne peut se dispenser de vivre, sous peine d'une dégradation physique et psychique dont des Esseintes est peu à peu victime, n'a rien de réjouissant. En des pages manifestement inspirées de Schopenhauer qui pensait que "la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais", des Esseintes en vient à méditer sur la stupide manie de l'engendrement : pourquoi faire des enfants si c'est pour les vouer à toutes les souffrances, à toutes les désillusions dont toute existence est faite ?

Pour échapper à cette impasse d'une vie invivable et que, pourtant, il faut vivre, le livre envisage une solution : celle de l'espérance religieuse. A la fin du récit, des Esseintes, dont l'intérêt a toujours été mobilisé par la littérature religieuse, et qui a été partagé entre l'incroyance et la tentation de la croyance, envisage son retour à Paris en ces termes : " Dans deux jours, je serai à Paris ; allons, fit-il, tout est bien fini ; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah ! le courage me fait défaut et le coeur me lève ! -- Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! "

Commentant, en 1903, la réception de son livre, Huysmans écrit :

" Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly , qui ne me connaissait nullement, d'ailleurs. Dans un article du Constitutionnel , portant la date du 28 juillet 1884, et qui a été recueilli dans son volume le Roman contemporain paru en 1902, il écrivit :

Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix.

C'est fait. "

                                                                    *


Pour comprendre vraiment la signification, dans A rebours, de la tentative don quichottesque, illusoire et désespérére de des Esseintes, ainsi que la place de ce roman dans le parcours spirituel de Huysmans, il faut avoir lu les romans précédents, ceux de sa période "naturaliste", notamment A vau-l'eau et En ménage.

Dans une tribune parue en 1876, où Husymans faisait l'éloge de l'Assommoir de Zola et du naturalisme, il écrivait :

" Pustules vertes ou chairs roses, peu nous importe ; nous touchons aux unes et aux autres, parce que les unes et les autres existent, parce que le goujat mérite d'être étudié aussi bien que le plus parfait des hommes, parce que les filles perdues foisonnent dans nos villes et y ont droit de cité aussi bien que les filles honnêtes. La société a deux faces : nous montrons ces deux faces ".

Mais quand on lit les romans de Huysmans parus avant A rebours , on comprend qu'il s'est réservé  la peinture de la face sombre de cette société. Quand, dans les premiers chapitres de En ménage, on accompagne André et son ami Cyprien dans leurs déambulations à travers Paris, c'est à une véritable exploration de l'enfer que le romancier nous convie. Dans ces pages, l'art de Huysmans a beaucoup plus à voir avec celui d'un  Jérôme Bosch et d'un Goya (un des peintres favoris de des Esseintes) qu'avec celui de Zola. Celui-ci, rendant compte du roman dans les colonnes du Figaro, notait que le héros y faisait l'expérience de ' l'éternelle souffrance" et de "l'éternelle bêtise" de la vie. " Il y a là, écrivait-il, une recherche du cas pathologique, un goût pour les plaies humaines ". Peut-être Zola aurait-il pu dire, plus justement, que, pour Huysmans, c'est la vie elle-même qui est une pathologie, incurable, dont seule la mort nous guérit, et dont seule l'espérance religieuse, après A rebours, atténuera, pour son auteur les souffrances. La misogynie féroce qui s'exprime dans En ménage est certainement une des clés du pessimisme radical, nihiliste, de Huysmans. Il oeuvre à dissiper les illusions du Romantisme qui exalte  volontiers la passion amoureuse comme l'antidote des médiocrités de l'existence. Contrairement à ce qu'affirmera plus tard Aragon, la femme n'est nullement pour Huysmans l'avenir de l'homme.

Misogynie ? Voire. Pour qu'il y ait misogynie, il faudrait que les hommes soient présentés sous un jour beaucoup plus flatteur qu'ils ne le sont dans En ménage. Mais ils pataugent dans la même boue de médiocrité que les femmes. Les deux personnages principaux du roman, André et son ami Cyprien ne surnagent un peu que grâce à leur relative lucidité. Dans la société du temps de Huysmans, les femmes sont presque toutes économiquement dépendantes des hommes. D'où ces scènes récurrentes où, dans le Paris nocturne, d'innombrables filles partent à la chasse au mâle qui leur paiera leurs services sexuels d'un soir, à l'amant qui, peut-être, les entretiendra, tandis que d'innombrables mâles partent en quête d'une fille pour tirer leur coup. Ce n'est pas de misogynie qu'il faut parler à propos de Huysmans, c'est de misanthropie. Contre l'humanité ordinaire, c'est-à-dire 99% des humains, En ménage énumère les pièces d'un réquisitoire implacable.

André, l'anti-héros de En ménage , après avoir quitté sa femme qu''il a surprise au lit avec son amant, finira par regagner le domicile conjugal. C'est que, même si les femmes vous font vivre un enfer, se passer de femmes est tout aussi infernal. On aboutit à une impasse, comme dans A rebours : vivre l'existence ordinaire est insupportable, mais la tentative radicale de des Esseintes pour fuir cette existence ordinaire lui devient très vite tout aussi insupportable. De quoi se flinguer, comme l'avait pronostiqué fort logiquement Barbey d'Aurevilly.


( Posté par : la grande Colette sur son pliant, avatar eugènique agréé )


Joris-Karl Huysmans

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