lundi 14 septembre 2015

Rendez à César

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L'autre jour, sur une chaîne publique,  la candidate à un jeu télévisé est priée de répondre à la question : qui a, le premier, prononcé la phrase : "Rendez à César ce qui est à César" . Elle a le choix entre quatre noms : Brutus, Cléopâtre, Jésus-Christ et César lui-même. Après avoir rapidement éliminé le Christ, elle hésite entre les trois autres. Je ne sais plus si elle a choisi Cléopâtre ou César.

Cette candidate ne paraissait ni stupide ni inculte. D'où mon étonnement un peu consterné. J'ai beau être un  athée définitif, dans le goût de l'athée selon Jacques Prévert dans Paroles, j'ai fait dans ma jeunesse lointaine une année de catéchisme, et puis j'ai lu les Evangiles et il m'a toujours semblé que ce précepte était un des plus connus de la prédication du Christ. L'erreur de cette candidate ni bête ni inculte m'a plongé dans des réflexions un peu moroses sur la déchristianisation de la France contemporaine.

Un peu moroses, car j'ai beau être athée, le précepte célèbre (mais apparemment aujourd'hui inconnu de beaucoup), dont la formulation complète est, bien sûr : " Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu " m'a depuis longtemps séduit, conquis même, et me semble pouvoir être fructueusement médité même par un athée, surtout dans le monde contemporain, à condition de savoir ce que l'on entend par "César" et par "Dieu".

Pour le Christ lui-même, qui vivait sous le règne de Tibère, César désignait sans aucun doute le pouvoir politique  et son détenteur suprême, l'empereur romain, ainsi que tous ceux chargés de faire appliquer ses volontés. C'est d'ailleurs ainsi que les Chrétiens des premiers temps et la plupart de leurs successeurs jusqu'à nos jours l'ont entendu.

Pour l'athée que je suis, cette parole du Christ serait de celles que je serais le plus disposé à écouter, à méditer, et à suivre. Mais César, aujourd'hui, ce n'est pas seulement le pouvoir politique et ses différents avatars . César, c'est aussi, entre autres, le pouvoir économique, le pouvoir des médias. César, ce sont toutes les instances de domination qui nous incitent à adhérer à diverses vulgates, trop souvent médiocres.

Pour le Chrétien, au-dessus de César, il y a Dieu. Et il n'est pas question de rendre à César ce que l'on doit à Dieu.

Pour l'athée que je suis, l'équivalent de Dieu, c'est l'esprit. L'esprit humain dans ses manifestations les plus libres et les plus  hautes n'a aucun compte à rendre à César. L'esprit humain tel qu'il se manifeste dans les plus grandes oeuvre littéraires et artistiques, dans les plus lumineuses spéculations philosophiques, dans les textes religieux aussi, quand ils sont vraiment inspirés. Dieu, pour moi, c'est l'esprit libre de toute contrainte, de toute révérence aux pouvoirs. L'esprit subtil. L'esprit aventureux. Car le meilleur signe de la vitalité de l'esprit, c'est quand il s'aventure hors des sentiers battus.

"Rendez à Dieu ce qui est à Dieu " sonne, pour l'athée que je suis, comme un appel à rester fidèle au meilleur de moi-même, à ne jamais renoncer, à ne rien lâcher sur ce point. Et le meilleur de moi-même, c'est cet appel vers le haut, cet appel au dépassement de soi-même qu'entend, je pense, chacun d'entre nous. Dans mon cas, et quel  que soit le niveau de mes capacités intellectuelles, c'est l'attirance pour les formes les plus hautes de la vie intellectuelle, artistique, spirituelle. Ce qu'on doit aux divers avatars de César peut d'ailleurs s'en trouver enrichi.

Par hasard, ma réflexion se croise ici avec un texte de Louis Calaferte intitulé Forages (in Les Sables du temps) :

"  Il n'est pas exclu que la manipulation des idées se transforme un jour pour certains d'entre nous en une opération de sauvegarde personnelle contenant un élément de sublimation plus ou moins apparent à la conscience. Ce peut être là l'une des voies sur le chemin de la dignité individuelle et de la rencontre avec la Suprême Intelligence.
     Penser peut en effet se concevoir comme une excellente contrepartie à la pression sur nous de la pesanteur ambiante ; car il va de soi que nous ne supposons pas que la matière dispose d'une pensée autonome qui, dès lors, serait susceptible d'engendrer une création semblable à celle de l'artiste. La culture des idées établit une irrévocable scission entre le fait matériel et le désir de transcendance et, en ce sens, l'Idée est Dieu -- sa recherche une quête mystique qui, en absolu, se propose à l'homme comme devoir.
     C'est aussi pourquoi nous nous sentons si mal à l'aise lorsque nous avons devant nous des personnages qui ont à leur disposition tout un jeu d'idées, qu'ils utilisent tels des jouets négligemment abandonnés ensuite, leur office d'anodin divertissement rempli. Ce mépris de l'aspect sacré de l'idée contribue à instaurer et à entretenir le risque de la confusion des valeurs et confine au sacrilège, car il convient, au contraire, de ne l'approcher qu'avec le respect qu'on aurait pour l'hostie de la communion, nous souvenant que si elle contient des pouvoirs libérateurs, elle en contient d'autres d'ordre sacrificiel, dont nous pouvons à tout moment devenir les victimes.
     A cet égard, la simplification du langage dont rêvent certains doit être considérée comme une tentative dévaluatrice de ce commerce privilégié que nous avons avec l'idée. "


Louis Calaferte  ,   Les Sables du temps   ( Le Tout sur le tout )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Louis Calaferte





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