mercredi 21 octobre 2015

De la supériorité de la civilisation occidentale

1288 -

On s’approchait de la fin du XXIe siècle. Définitivement persuadé, depuis les travaux du grand Luc Ferry, de la supériorité de sa civilisation, l’Occident coulait des jours (relativement) heureux. L’Europe s’était couverte d’un dense réseau de mégapoles dont la moindre n’était pas peuplée de moins de cinq millions d’habitants. Ce qui n’allait pas sans poser de problèmes aux divers systèmes éducatifs : il était devenu plus problématique d'enseigner la littérature ou les SVT, les petits Européens n’ayant jamais vu, par exemple, de lièvre ni même de lapin de garenne, et encore moins entendu chanter de vraie cigale, ou même de merle, sans parler de leurs lacunes en botanique. En outre, conséquence de la pollution urbaine sans cesse croissante et de la victoire définitive de la nourriture industrielle sur la cuisine de grand maman, le taux de cancers, toutes pathologies confondues avait bondi, en cinquante ans, d’environ 2000%. Heureusement, grâce aux progrès de la génétique et des applications nucléaires aux techniques médicales, on était parvenu à augmenter l’espérance de vie des malades d’environ deux ans.
Puisqu’on parle de nucléaire, à l’extrême occident de l’Occident, deux anciens ennemis héréditaires, qui avaient provisoirement oublié à quel point ils l’étaient, la Vrounnze et la Brittonie, redécouvrirent la profondeur de leur antagonisme ancestral et l’étendue d’un contentieux que seule une confrontation armée semblait capable d’apurer.
Sans s’être le moins du monde concertés, les états-majors des deux camps étaient d’accord au moins sur un point : l’essentiel est de prendre l’ennemi héréditaire de vitesse.
C’est ainsi qu’à la même heure (à dix secondes près), deux missiles thermonucléaires, l’un Vrounnzais, l’autre Britton, décollèrent en direction de la capitale ennemie. Dix minutes plus tard (à dix secondes près), quatre-vingt millions de Vrounnzais s’en allèrent instantanément rejoindre leurs ancêtres gaulois, tandis que, de façon tout aussi instantanée, quatre-vingt millions de Brittons ( et des poussières ) partirent retrouver leurs ancêtres bretons.
Pendant ce temps, étendu au bord d’un ruisseau d’Amazonie non porté sur les cartes, un Nambikwara, disciple de Rousseau sans le savoir, savourait le plaisir d’exister, sans prendre la peine de penser. Dans la canopée au-dessus de sa tête, c’était une symphonie d’oiseaux, dont un genre de merle dont j’ai oublié le nom en nambikwara.

Note -

Réfléchissant, dans La Traduction (Hermès III) sur le livre de Robin Clarke, La course à la mort, Michel Serres écrivait (en 1974) :

" Chez Robin Clarke, comme partout ailleurs, est posée la question : qu'arriverait-il si quelque fou dangereux, parvenu au pouvoir, décidait, sur l'instant, de déclencher l'apocalypse nucléaire, pendant un accès de manie psychotique ? La réponse est sans dilemme : la fin du monde et de l'espèce humaine. le stock d'armement disponible, aux bilans les plus restrictifs, dépasse d'assez loin la possibilité d'atteindre ce but. Mais la question est très mal posée. Ce n'en est une que pour ceux qui admettent le cauchemar contemporain comme constituant des conditions normales. En fait, il n'y a même  pas de question, il n'y a qu'une évidence : les fous dangereux sont déjà au pouvoir puisqu'ils ont construit cette possibilité, aménagé les stocks, finement  préparé l'extinction totale de la vie. Leur psychose n'est pas un accès momentané, mais une architecture rationnelle, une logique sans rature, une dialectique rigoureuse. Etudiez de près les documents, observez les faits, vous êtes persuadés sur l'heure que seule quelque chose comme une psychiatrie peut expliquer vraiment le segment historique de l'après-guerre. Vous êtes persuadés que nous avons vécu et vivons sous la postérité d'Hitler : il me paraît démontré qu'il a gagné la guerre. Comme on disait que les Grecs l'avaient gagnée contre les Romains, dès après leur défaite. Sa paranoïa propre, qui n'était pas individuelle, mais historique, a gagné tous les Etats, investi leur politique extérieure, et ceci sans aucune exception. Pas un chef d'Etat, aujourd'hui, ne se conduit autrement que lui, sous le rapport de la stratégie, de l'armement, de l'aveuglement complet sur les fins poursuivies au moyen  de ces stocks. pas un ne  se conduit autrement que lui quant à l'habillage de cette  seule  vérité à l'égard de son peuple. Quelle que soit l'intention, le discours idéologique, la conduite est constante, invariable, structurale, sur la planète entière, par rapport aux forces thermonucléaires et aux missiles intercontinentaux. Je ne dis pas : il y a des fous dangereux au pouvoir -- et un seul  suffirait --, je dis bien : il n'y a, au pouvoir, que des fous dangereux. Tous jouent au même jeu, et cachent à l'humanité qu'ils aménagent sa mort. Sans hasard. Scientifiquement. "

On serait tenté de dire : merci Einstein, merci Max Planck, merci Marie Curie, merci Oppenheimer (etc., etc.) puisque ce sont les avancées de la science occidentale qui ont accouché de ce scénario apocalyptique décrit ici par Michel Serres. En fait, ce qui s'est passé, selon lui, c'est le passage d'une recherche scientifique désintéressée (celle d'un Démocrite, d'un Galilée, d'un Newton, d'un Benjamin Franklin) à une science devenue l'un des trois côtés d'un triangle mortifère, "le plus puissant et le plus productif qu'ait jamais mis en place l'histoire", et qu'il définit ainsi : " l'innovation théorique, la série industrielle, la surenchère stratégique" . Né en Occident, ce triangle "est partout invariant et métastase partout", créant les conditions de la mise en place d'un gouvernement mondial que  Michel Serres nomme " la Thanatocratie . Le gouvernement de la mort  ". Quand on voit ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient, et sur quoi ça peut déboucher, on est tenté de se dire que ce que Michel Serres écrivait en 1974 reste d'une entière actualité.


( Posté par : Glaucon, avatar eugènique agréé )


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