samedi 3 octobre 2015

Hannibal au col d'Urine !

1283 -


 " Hannibal, ab Druentia,  campestri maxime itinere, ad Alpes pervenit "

Je cite de mémoire, sans trop de crainte de me tromper. Et traduis :

" Hannibal, à partir de la Durance, empruntant pour l'essentiel ("autant que possible" ?) un itinéraire de plaine, parvint aux Alpes ".

C'est l'information géographique la plus précise qu'on trouve dans le récit de Tite-Live. Si l'on admet que Druentia désigne la Durance, on peut penser que le chef carthaginois et son armée, partis du confluent de la Durance et du Rhône, passèrent les Alpes en empruntant l'un des cols qui donnent accès à l'Italie, entre Larche et Briançon. ce  qui laisse du choix.

Notre autre source antique sur ce célèbre épisode de l'histoire de la randonnée, c'est Polybe. Son récit n'est pas plus précis que celui de Tite-Live. Selon lui, l'armée punique emprunta la vallée d'une rivière (dont il ne donne pas le nom), affluent du Rhône, rivière qui pourrait être l'Isère. Si l'on préfère cette hypothèse, les points de passage possibles ne sont guère moins nombreux ( col du Petit-Saint-Bernard, col du Mont-Cenis, entre autres).

J'envisagerai  seulement ici l'hypothèse Durance.

La précision fournie par Tite-Live, " campestri maxime itinere " semble compatible avec la géographie. Il y a bien l'obstacle du défilé de Mirabeau, mais qui n'était infranchissable qu'en période de crue, et qui pouvait d'ailleurs être assez facilement contourné.

Supposons donc qu'Hannibal ait choisi de remonter la très large vallée de la Durance. Une première bifurcation décisive s'offre à lui, un peu à l'est de l'actuelle cité de Tallard : ou bien continuer de remonter la Durance, ou bien emprunter la vallée de l'Ubaye, qui offre sans doute les itinéraires les plus courts pour rejoindre l'Italie :

- par le col de Larche (1991 m) : c'est sans doute l'itinéraire à la fois le plus court et le plus facile. Cette hypothèse est cependant souvent écartée, en particulier justement à cause de la relative facilité du passage ; or le récit de Tite-Live nous décrit l'armée d'Hannibal en proie à de redoutables difficultés (précipices, névés, etc.). Taetra luctatio ...

- par la haute Ubaye. Au moins deux points de passage peuvent être envisagés :

     - le col de Mary (2641) sur le flanc Est du massif de Chambeyron. C'est un des candidats sérieux retenus par les "spécialistes"

     - le col de Longet (2647 m), aux sources de l'Ubaye. Cette possibilité ne semble pas avoir été retenue par les "spécialistes". Pourquoi ? Mystère et boule de gomme.


- Si Hannibal n'a pas emprunté la vallée de l'Ubaye et a continué de remonter la Durance, il va parvenir à une seconde bifurcation : le confluent de la Durance avec le Guil. Admettons qu'il emprunte la vallée du Guil et qu'il surmonte la difficulté du passage des basses gorges du Guil (éventuellement en le contournant). Il parvient alors dans le Queyras. Là, ça va se compliquer.

     - Nouvelle bifurcation, un peu après Château-Queyras,  au confluent de l'Aigue Blanche et du Guil, vers les hauteurs de Molines-en-Queyras et de Saint-Véran. Si l'on écarte la crête frontière, vraiment très escarpée, qui ferme le vallon de l'Aigue-Blanche au-dessus de Saint-Véran, il reste le col Agnel (2744 m). Etait-il pratiqué dans l'antiquité ? Mystère et boule de gomme. La montée paraît accessible à des éléphants, la descente vers l'Italie est plus raide.

     - Si Hannibal n'a pas remonté le vallon de l'Aigue Blanche , il s'est dirigé vers le fond de la vallée du Guil. Au-delà d'Abriès, un premier point de passage, sur la rive droite de la rivière, est le col Lacroix (2299 m) ; mais ses cheminements dans ses parties hautes (surtout côté italien) me paraissent peu compatibles avec le passage d'une troupe nombreuse accompagnée d'éléphants. Il présente l'avantage de donner accès au val de Pellice, par lequel on rejoint la région de Turin. Au-delà de la Roche écroulée, dans la haute  combe du Guil, écartons l'hypothèse du col de Valante (2815 m), au pied du Viso, itinéraire vraiment trop montagnard et qui compliquerait l'accès à la plaine, mais pas tant que ça . Des "spécialistes" ont retenu, dans les mêmes parages, au-dessus de l'actuel refuge du Viso, le col de la Traversette ( 2947 m). Ils n'ont pas dû aller y  voir de trop près. Quant à moi, je ne vois pas des éléphants sur ces pentes-là. Néanmoins, atout de taille en faveur de ce col : il domine directement les sources du Pô ! A proximité immédiate, un rognon rocheux d'où Hannibal aurait pu tenir à ses troupes la harangue que rapporte Tite-Live.

Dans l'option Queyras, je laisse de côté pour le  moment une possibilité dont je parlerai plus loin.

Supposons donc maintenant que, négligeant d'emprunter la vallée du Guil, Hannibal continue de remonter la Durance. S'offre à lui une dernière possibilité (si l'on néglige quelques points de passage au-dessus de Cervières, par la crête facile de Dormillouse : le col du Montgenèvre ( 1854 m). Sérieux candidat : c'est, avec le col de Larche, le point de passage le plus facile,  De plus, c'est sur son versant italien qu'a été  faite, en 1944, la seule découverte (à ma connaissance) de vestiges archéologiques susceptible de fournir un indice sérieux : des ornements gaulois (torques etc.) et ... une défense d'éléphant ! Malheureusement, ces objets ont disparu avant d'avoir été étudiés et les terrains ont été  remaniés. Exit la preuve archéologique.

En écartant l'hypothèse d'une remontée de la vallée de la Guisane, qui aurait permis aux Carthaginois de rejoindre la Maurienne, via le Lautaret, le Galibier et le Télégraphe, ainsi qu'un possible détour par la Clarée, puis la Vallée étroite (en cas de blocage du Montgenèvre par d'irréductibles Gaulois) , revenons à la possibilité que j'avais laissée de côté. On est à nouveau dans le Queyras. Avant de s'attaquer à la haute combe du Guil, dominée par le Viso, Hannibal rencontre une bifurcation ; celle du  confluent du  torrent du Bouchet avec le Guil, sur la rive droite de celui-ci, là où se trouve l'actuelle agglomération d'Abriès. En remontant le vallon du Bouchet, on accède à un haut cirque montagneux dominé par le Bric Froid (3302 m) et le Bric Bouchet (3215 m) . Plusieurs cols s'ouvrent sur l'Italie : le col de la Mayt  (2705 m) , le col de Valpreveyre (2737 m), le col du Bouchet (2626 ) et le col de Malaure (2536 m) ; seul ce dernier figure dans la liste des "spécialistes", sans doute parce qu'il offre un accès relativement aisé au val de Pellice.

Pourtant, à partir du hameau de Valpreveyre, on peut atteindre aussi, à l'Est, un col dont personne ne fait mention, et qui, pourtant, fait figure de candidat sérieux : le col d'Urine (2525 m) . Y parvenir, par des pentes relativement douces, est facile; il s'ouvre lui aussi sur le val de Pellice, qui s'ouvre sur la plaine, entre Turin et Cuneo.

Personne n'a jamais envisagé qu'Hannibal et ses troupes soient passés par le col d'Urine. Je pense avoir une explication. C'est que supposer que le grand Hannibal ait emprunté un col au nom aussi peu prestigieux a dû paraître impossible aux "spécialistes". Imaginer Hannibal haranguant ses troupes au col d'Urine, c'était pour eux à se pisser dessus vraiment ! Les erreurs historiques tiennent à ce genre de détails. J'en tiens, quant à moi, pour le col d'Urine, qui doit certainement son nom à un épisode non rapporté par Tite-Live ni par Polybe : ayant semé leurs poursuivants gaulois, les Carthaginois, avant de descendre vers l'Italie, prirent le temps de se soulager, éléphants compris. Et voilà le col baptisé.

Et me voilà promu, pour avoir le premier proposé l'hypothèse (des plus plausibles) du passage d'Hannibal au col d'Urine (Hautes-Alpes), spécialiste incontestable de ce prestigieux point d'histoire.

Vive le col d'Urine !


Additum -

Des découvertes archéologiques récentes suggèrent un passage par le col de Malaure. Cependant, à partir du hameau de Valpreveyre, on a le choix entre le chemin du col de Malaure et celui du col d'Urine, qui, tous deux, surplombent le val de Pellice. La durée de la montée est à peu près égale. Rien n'interdit de penser que les troupes carthaginoises ont pu emprunter simultanément les deux chemins.


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Aux approches du col d'Urine. Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Bonaparte au col  d'Urine, par le petit Gros. De quoi vous bousiller une légende.

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