mercredi 14 octobre 2015

La musique des migrants

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A l'ouverture du concert, tout entier conçu comme un hommage à la grande chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, dont les longues variations enchantèrent sa jeunesse libanaise,  il a invité un ami à lui pour interpréter, en s'accompagnant à l'oud, le début de la chanson sur laquelle il  a composé une suite en quatre mouvements qui va nous valoir une bonne heure-et-demie de musique non-stop. L'ami, dont j'ai oublié le prénom et le nom (ils ne figurent pas sur le programme), est présenté par lui comme un Syrien, vivant depuis plusieurs années en France, et qui, pour vivre, a fait une bonne vingtaine de (petits ?) métiers, ce qui n'exclut pas la compétence. Car en France, être un très bon interprète de la musique vocale arabe en même temps qu'un non moins excellent joueur de oud ( le luth arabe, un instrument, qui, pour la forme, tient de la mandoline, de la guitare pour le volume sonore et, pour les timbres et les  sonorités, de ...l'oud), cela ne suffit pas, en général, à vous assurer le vivre et le couvert, à vous et à votre famille. En somme, la polyvalence de son ami, conclut Ibrahim, fait de lui un excellent exemple de ... migrant, passant non seulement d'un pays à l'autre, mais d'une culture à l'autre, d'un métier à l'autre, d'une musique à l'autre, les mêlant et les conciliant. C'est cette richesse que nous apportent les migrants.

Ibrahim sait de quoi il parle, puisque lui aussi est un migrant, né au Liban en 1980. Depuis pas mal d'années, il vit en France, mais passe son temps à migrer aux quatre coins de la planète, où, d'ailleurs, on l'accueille à bras ouverts. En général, car s'appeler  Ibrahim Maalouf, même quand on est un des plus grands musiciens de son temps, cela vous expose parfois à quelques tracasseries. C'est ainsi que, débarquant un jour sur un aéroport d'une grande ville des Etats-Unis, il fut invité à ouvrir l'étui qui contenait sa trompette. "C'est pas une trompette, ça !", s'exclama le pandore. Et en effet, la trompette d'Ibrahim Maalouf  est sans doute la seule trompette en son genre sur la planète : c'est une trompette quart-de-ton, inventée par son père, lui-même musicien de talent, pour adapter la musique arabe à une ambiance jazzy.

Et, de fait, la musique d'Ibrahim Maalouf est une musique migrante par excellence. Il est aussi à l'aise dans les improvisations du jazz, dans l'interprétation de la musique arabe et dans celle de la musique classique européenne, puisant à la fois à ces trois sources. Cela vaut à l'auditeur des surprises inattendues autant que délectables : pris par les  variations envoûtantes des mélopées d'Oum Kalthoum, il se retrouve, sans crier gare, le temps d'une migration de quelques secondes, dans l'andante d'un concerto baroque pour trompette.

Mais le plus beau, ce que, pour ma part je n'avais jamais entendu, c'est quand la trompette se fait voix humaine : c'est dans un des mouvements de cette suite intitulée Kalthoum ; Ibrahim y évoque manifestement les progrès de la vocation d'Oum Kalthoum pour la musique. On y entend la voix d'une petite fille jouant, comme on joue à la marelle,  avec des thèmes qu'elle improvise, puis peu à peu les organisant, les développant, peu à peu affermissant sa voix et sa musique, pour parvenir à la plénitude de la maîtrise. Cet épisode du concert était fascinant et bouleversant.

Ibrahim n'est pas seul sur scène. Il est accompagné par quatre musiciens de grand talent, parmi lesquels se distinguent particulièrement le pianiste ( Frank Woeste ) et le batteur ( Clarence Penn ).

En guise de bis, Ibrahim a interprété une chanson qu'il a composée pour la naissance de sa fille, aujourd'hui âgée de six ans. Il a invité le public à participer en... sifflant la mélodie, ce qui nous a valu une micro-répétition des plus réjouissantes.

Avoir le privilège d'écouter Ibrahim Maalouf en concert, c'est un peu l'équivalent du privilège de ceux qui , parmi les premiers, allèrent écouter Miles Davis (auquel il a d'ailleurs consacré un hommage, fleuron de sa discographie). Car il est aujourd'hui un des trompettistes de jazz (pas seulement de jazz) les plus brillants, sans doute le plus brillant.

Vive les migrants !


Ibrahim Maalouf , Kalthoum

Trompette : Ibrahim Maalouf

Piano : Frank Woeste

Contrebasse : Scott Colley

Batterie : Clarence Penn

Saxophone : Mark Turner


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )



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