samedi 31 octobre 2015

Le moteur et le mû

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Tout est en mouvement dans l'immense univers, des plus lointaines et majestueuses galaxies à notre infime carcasse. Tout se meut. Or ce qui est mû a besoin d'un moteur. La question est de savoir où placer le moteur par rapport à ce qui est mû. Trois solutions sont possibles :

1/ le moteur est extérieur à ce qu'il meut. Il agit sur lui de l'extérieur (en le mettant en mouvement, en le poussant, en le tirant etc.) ;

2/ le moteur est intérieur à ce qui est mû ;

3/ le moteur coïncide avec ce qui est mû. Autrement dit : le mû est à lui-même son propre moteur.

Laissons de côté la solution 2 . Il est facile d'en trouver des exemples, par exemple, le moteur d'une voiture, mais aussi les réactions thermonucléaires à l'intérieur d'une étoile, etc.

Dans le cas de la solution 1, envisageons l'immense Univers dans sa totalité. Les religions monothéistes (mais pas seulement elles) identifient Dieu comme le moteur de l'Univers, extérieur à lui. Ce sera encore l'explication voltairienne par le "dieu-horloger".

Sans quitter tout-à-fait le terrain de la théologie, constatons qu'avec Spinoza apparaît l'hypothèse révolutionnaire de la coïncidence entre le mû et son moteur. Le mû est à lui-même son propre moteur. C'est ce que dit la formule fameuse Deus, sive Natura  -- Dieu,  autrement dit, la Nature. Dans cette vision des choses, non seulement la Nature se meut sans aide extérieure, mais elle s'est créée elle-même. La conclusion implicite est qu'on peut se passer de Dieu.

Et nous autres humains, qu'est-ce qui nous meut ? Il est clair que notre moteur n'est pas en nous, mais hors de nous. Notre moteur, c'est la Nature. Ou plus exactement cette infime partie de l'Univers, la Terre. Nous puisons dans les stocks que la Terre met à notre disposition, non seulement l'énergie qui nous fait vivre, mais aussi l'énergie qui fait fonctionner nos innombrables machines et qui rend possibles les multiples merveilles de notre civilisation moderne ; les multiples merveilles et les multiples horreurs. Force est de constater que nous puisons dans ces stocks sans grand souci du lendemain, et sans avoir suffisamment conscience que ces stocks ne sont pas inépuisables et qu'une fois transformés et utilisés par nous, ils produisent d'autres stocks, inutilisables, ceux-là, et mortifères.

Le jour où nous aurons épuisé les stocks d'énergie indispensables au fonctionnement du moteur qui nous meut, le moteur s'arrêtera. et ce sera la fin de la vie sur la Terre. Ce sera notre fin.

En 2015, la teneur de l'atmosphère terrestre en dioxyde de carbone (CO2) est d'environ 400 parties par million (ppm). Elle était de 270 ppm au XIXe siècle et n'avait jamais dépassé 300 ppm depuis 1 million d'années.

Nous savons qu'au cours de l'histoire de la Terre, des extinctions massives d'espèces sont corrélées à des modifications climatiques majeures et à la composition de l'atmosphère.

La question est de savoir si nos poumons sont aptes à respirer une atmosphère dont la teneur en CO2 (pour ne parler que de ce polluant) va atteindre, dans les futures décennies, des valeurs jamais atteintes depuis des millions d'années.

Serons-nous les dinosaures du Quaternaire ? de l'anthropocène ?


Michel Serres, Hermès III / La traduction / Trahison : la Thanatocratie ( Minuit)


( Posté par : Glaucon, avatar eugènique agréé )








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