samedi 24 octobre 2015

" Viva " ( Patrick Deville ) : passion et utopie

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La couverture de Viva, de Patrick Deville, dans la collection Points, est une réussite. Du cône dénudé d'un volcan s'élève une puissante colonne de fumée noire. Noir Désir . A gauche, le titre, en rouge. Rouge du drapeau de la Révolution. Rouge du sang versé. Pulsion de vie. Pulsion de mort. Mêlées, Indissociables, Indiscernables. Au coeur de la méditation sur l'existence humaine que ce livre nous invite à partager.

Viva. Viva Villa. Viva Zapata. En 1910, la révolution mexicaine commence et le cycle de violences ne prendra guère fin qu'au milieu des années 30, avec l'accès au pouvoir du président Cardenas, en 1934. C'est lui qui acceptera d'offrir l'hospitalité du Mexique au proscrit Léon Trotsky, le protagoniste, avec le romancier Malcolm Lowry, du récit de Patrick Deville. L'histoire politique et sociale du Mexique, entre 1910 et 1934, est agitée de soubresauts répétés, dont la violence évoque ceux de cette terre de volcans, qui inspirera à Malcolm Lowry le titre de son chef-d'oeuvre, Au dessous du Volcan ( en anglais Under the Volcano, plus justement traduit par Sous le volcan, dans la nouvelle traduction de Jacques Darras) . Comme si le Mexique était le pays par excellence de la contestation du pouvoir en place, depuis la guerre conduite par Napoléon III pour tenter d'imposer un empereur, Maximilien, que Benito Juarez fera fusiller en 1867, jusqu'au Mexique contemporain où les chefs des grands cartels de la drogue contestent et doublent, dans leurs fiefs, les représentants du pouvoir officiel.

Le livre de Patrick Deville évoque ainsi plus d'un siècle d'histoire mexicaine, mais l'essentiel de son récit est consacré à la période qui va de  1918, année où débarque au Mexique un sulfureux personnage, neveu d'Oscar Wilde, qui s'est fait connaître, sous le nom d'Arthur Cravan, par la publication d'une série de textes qui ont fait scandale, jusqu'à la publication, en 1947, d'Au dessous du volcan.

Ce Mexique tumultueux, puis relativement pacifié à partir de 1934, a vu débarquer et se croiser, entre 1918 et 1940, un nombre assez impressionnant d'Européens, les uns venus y brouiller leur trace, pour des raisons pas toujours claires, comme cet Arthur Cravan,  de son vrai nom Fabian Lloyd, poète et boxeur, précurseur du mouvement Dada, qui sema le scandale en s'attaquant à des célébrités comme Marie Laurencin ou  André Gide ; il disparut en 1918, peut-être assassiné, aux abords du golfe du Mexique; ou encore ce Traven, aux multiples pseudonymes, dans lequel il faut reconnaître, peut-être, ce Red Marut, activiste d'extrême-gauche, lié au mouvement spartakiste, débarqué à Tampico en 1924, et qui se fit connaître par des romans, dont le plus connu est Le Trésor de la Sierra Madre, adapté au cinéma par John Huston; d'autres y fuient des persécuteurs acharnés à  semer des nervis lancés à leurs trousses; le plus célèbre est Léon Trotsky, réfugié politique, assassiné en 1940 par l'agent stalinien Ramon Mercader. Après la fin de la guerre d'Espagne affluent au Mexique des réfugiés politiques, trotzkystes, anarchistes mais aussi staliniens toujours appliqués à liquider leurs adversaires : Trotsky sera leur victime la plus connue. D'autres y viennent pour commencer une nouvelle vie, se ressourcer dans un pays qui les fascine, comme Malcolm Lowry, qui arrive avec sa compagne de l'époque, Jan Gabrial, à Cuernavaca, la ville des volcans, en 1936. Les deux séjours de Lowry, de 1936 à 1938, puis en 1945/1946, s'achèveront par une expulsion, mais. de son expérience mexicaine, Lowry tirera un des plus grands romans du siècle. Ou encore comme Antonin Artaud, parti chez les Tarahuramas y percer les mystères du peyotl, à ses yeux sorte de potion magique poétique capable de réinventer la vie. André Breton y fait à la même époque un séjour auprès de Trotsky, qui l'a chargé d'écrire le Manifeste de la IVe Internationale, qu'il vient de fonder. Ce sera un échec. Trotsky a été accueilli par le couple vedette de la peinture mexicaine de l'époque, Diego Rivera et Frida Kahlo, chez qui le futur prix Lénine de la paix, le peintre Siqueiros, fervent stalinien, tente une première fois de l'assassiner.

Ce qui rapproche tous ces personnages, c'est peut-être la passion au service d'une utopie. Utopie de la Révolution, chez Trotsky : malgré le triomphe, en U.R.S.S., de la dérive dictatoriale stalinienne, il n'a pas abandonné le combat, dans l'errance et la cavale incessantes, et fonde une IVe Internationale dont il a chargé Breton de rédiger le Manifeste. Utopie du roman total, chez Lowry, le roman qui dira la vérité de la condition humaine. Même les staliniens, tel un Siqueiros, sont animés de cette passion au service de l'utopie. L'autre point commun, c'est la vocation de dire, par l'écriture ou la peinture. La vraie passion de Trotzki, c'est peut-être celle de l'écriture, qu'il assouvit dans la rédaction de Ma vie et d'innombrables articles.  Arthur Cravan, ce sont les brûlots dadas avant l'heure. Traven, c'est le Trésor de la Sierra Madre. Lowry, c'est le grand oeuvre de Sous le volcan. Au Mexique, Artaud réunit expériences et documents qui se retrouveront dans Les Tarahumaras et Breton écrit, en collaboration avec Trotsky, le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant. Il n'est pas jusqu'aux lettres de Frida Kahlo, dont certaines sont citées dans le roman, qui ne témoignent de cette passion vive et vitale de l'écriture. Si bien que Viva, comme le souhaite d'ailleurs explicitement son auteur, est une merveilleuse incitation à la lecture ou à la relecture.

Je n'ai toujours pas lu Ma vie, de Léon Trotsky. pas plus que Les Tarahumaras, d'Antonin Artaud, ni que le Trésor de la Sierra Madre, de Traven. D' Au-dessous du volcan, je garde un souvenir plus que flou. Ce livre de Patrick Deville m'incite à combler mes lacunes. Mais, histoire de voir si une émotion de plus de cinquante années s'est conservée, comme un reste de parfum au fond d'un vieux flacon, je vais commencer par relire la si belle correspondance d'Antonin Artaud et de Jacques Rivière, que j'avais découverte, vers mes vingt ans, un après-midi d'été, au bord d'un étang, en forêt de de Bercé, une des plus belles forêts de France; on peut y admirer des chênes au fût élancé, vieux de plusieurs siècles. C'était le temps où je sillonnais les routes de campagne, sur mon "cyclotouriste", non sans avoir glissé dans une sacoche , un livre avec le casse croûte et la bouteille d'eau. Je n'ai jamais rouvert depuis ce volume de la collection blanche de chez Gallimard. Je viens de le reprendre dans ma bibliothèque, à sa place, où il m'attendait depuis plus de cinquante ans.

Déjà, Peste et choléra avait donné un exemple de l'art bien particulier de Patrick Deville. Sa démarche n'est pas celle du romancier classique, même si ses livres font une place importante à l'imagination et à la méditation. Elle n'est pas non plus celle d'un historien ni d'un biographe, même si un livre comme Viva s'appuie sur une documentation abondante, dont fait foi la bibliographie réunie en fin de volume, et s'il met en scène des personnages réels vivant des événements ayant réellement eu lieu. Deville pratique un art du récit dont la dimension poétique est évidente. Viva ne s'astreint pas à la simple succession chronologique. La composition de ce livre s'apparente plutôt à un savant travail de tressage, à une vannerie de mots, de séquences de récits,  entrelaçant les destinées pour en dégager le sens, susciter l'émotion, créer l'empathie avec les personnages. L'écriture de Patrick Deville est une écriture simple, directe, rapide; elle va droit au but; elle sait faire voir intensément, en peu de mots. "Chaque phrase est flèche", commente Pierre Michon, lecteur admiratif de ce livre.


Patrick Deville ,  Viva   ( Le Seuil, coll. Points )


Posté par: John Brown, avatar  eugènique agréé )



Edouard Manet , l'exécution de Maximilien













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