mercredi 25 novembre 2015

Le mouvement et le cerveau

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Je l'avais rapidement remarquée l'an dernier. Immédiate sympathie pour elle, pour sa frimousse éveillée, sa vivacité, son humour. Elle doit avoir une quarantaine d'années; un accent savoureux; une voix bien posée, qui la fait repérer de loin. Elle est maghrébine. Elle continue de faire le trajet à pied aller-retour entre son immeuble, qu'on voit, posé sur la colline, à trois kilomètres à vol d'oiseau, et ici, où elle continue de bouger, poussant ses balais, ses seaux, son fourre-tout à roulettes.

Ce matin, il fait un froid à ne pas mettre une sardine dehors. Le mistral teint en bleu-vert la mer autour des îles du Frioul. Par la porte grande ouverte sur le couloir, je la complimente sur le bonnet de laine framboise qu'elle porte enfoncé jusqu'aux sourcils. " " C'est pour protéger ce qui me reste de cerveau ", me répond-elle. Je ris, tout en déchiffrant, peut-être à tort, sous la blague, la trace à peine perceptible, à peine consciente, d'un lointain jugement dépréciatif : " je ne suis qu'une  femme de ménage, donc je suis une conne ".

Or justement, ce matin-là, je venais de finir dans une revue un article sur le cerveau. Il y était question d'une bestiole marine,  qui partage avec nous et d'autres vertébrés le privilège de posséder un embryon de colonne vertébrale et de cerveau. Elle s'appelle l'ascidie. La première partie de sa vie se passe à errer dans les profondeurs océaniques, à la recherche d'un endroit où la nourriture est abondante et facile à capter. Une fois qu'elle a trouvé le fond marin, le banc rocheux qui convient, elle s'y fixe, définitivement. Et la première chose qu'elle fait ensuite, pour inaugurer sa nouvelle vie, c'est, dit l'article, de se manger le cerveau. La raison de cette opération est évidente : c'est qu'elle n'en a plus besoin ; et si elle n'en a plus besoin, c'est qu'elle ne bougera plus.

Nous vivons entourés d'être vivants qui sont dépourvus de cerveau : ce sont les arbres et les plantes ; c'est qu'ils n'en ont pas besoin, étant fixés, leur vie durant, au sol.

La raison pour laquelle le cerveau se développe chez les êtres vivants, c'est donc le mouvement. Plus le mouvement est nécessaire, plus il est fréquent, multiforme et complexe, plus le cerveau se développe et se complexifie. De ma chambre, j'entends ma femme de ménage, immigrée ou fille d'immigrés, bavarder avec ses collègues de travail, de l'aide-soignante à l'interne ; ses yeux vifs vont et viennent sans cesse, ses mouvements sont multiples ; ça m'étonnerait qu'elle n'ait qu'une moitié de cerveau.

Je songe à une de nos actrices célèbres qui, vers l'âge de quinze ans, avait déclaré à ses parents, un couple d'intellectuels de haut vol, une vocation de danseuse. Consternation et fin de non-recevoir ; c'est que, pour les parents, la danse était une activité réservée aux débiles mentaux, ou peu s'en fallait. Erreur grossière : pas d'activité plus intelligente que la danse, qui coordonne et harmonise une multitude de mouvements complexes.

Peut-être que l'erreur des humains, c'est de se chercher un coin tranquille, pour s'y poser, comme on dit, et y vivre. Gare à la régression !


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )


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