samedi 28 novembre 2015

La Révolution des trous de ver

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La Révolution des trous de ver


                   Contribution à une approche novatrice
de
  l’anatomie, physiologie, pathologie viscérales


à  J. E.


Dans sa chambre, au troisième étage du troisième bâtiment blanc de ce célèbre Institut quatre étoiles, le vieillard Jean Pl*** , qui venait de subir une opération parfaitement réussie, persistait à attendre, au-delà des limites généralement et décemment autorisées, le rétablissement définitif d’un transit intestinal paresseux ; c’était là son péché mignon, sa plus intime et personnelle idiosyncrasie physiologique, que personne encore -- et lui moins que personne -- n’était parvenu à expliquer. Dans l’attente d’un heureux événement à l’issue explosive encore incertaine (notons toutefois qu’on était dans la nuit du vendredi 13 au 14 novembre 2015), le patient semblait jouir d’une excellente santé, si bien qu’on ne savait plus trop quoi lui administrer, en dehors des classiques tisanes, ni à quel examen le soumettre. On avait donc entrepris de le convaincre, en y mettant les précautions d’usage, de rentrer chez lui. A quoi il s’était résolu, non sans quelque réticence.

Seul dans sa chambre, le vieillard Jean Pl*** songeait donc, morose, à l’inertie de ses entrailles. Le souvenir d'un graffito naguère vu dans des latrines de Pompéi nourrissait sa mélancolie. Il disait : "Apollinaris medicus Titi Imp hic cacavit bene". Mais il n'était pas médecin d'un empereur et, en ce temps-là, quand on cessait de bien chier, c'est qu'on était mort. Aujourd'hui, les avancées de la médecine vous permettent de survivre tout en chiant mal, ce qui vous gâche une bonne partie du plaisir de vivre. Est-ce vraiment un progrès ?

Pour se distraire de cette insipide méditation, il feuilletait un numéro de Pour la science, acheté pour lui à la cafeteria de l’établissement par le seul de ses fils que son état végétatif n’avait pas encore complètement découragé.

C’est alors qu’il tomba sur un article dont le contenu lui  éclaira soudainement ses difficultés chroniques à procéder à une vidange régulière et substantielle. On y lisait notamment :

“  C’est en 1983 que Kip Thorne, de l’institut californien de technologie (Caltech) commença à étudier les trous de ver. On désigne ainsi un type de courbe spatio-temporelle fermée capable de relier, comme par un tunnel, deux régions différentes de l’espace-temps. [...] L’entrée dans un trou de ver serait sphérique. Elle constituerait une entrée tridimensionnelle dans un tunnel quadridimensionnel de l’espace-temps. [...] Les physiciens peuvent écrire des équations décrivant un trou de ver et d’autres courbes spatio-temporelles fermées. Toutefois, tous ces modèles souffrent de problèmes importants. “ Pour commencer, pour former un trou de ver, il faut de l’énergie négative “, explique Sean Carroll (1) “.

-- Bon dieu, mais c’est bien sûr, marmonna le vieillard Jean Pl*** Depuis toujours en effet, il s’était senti déborder d’énergie négative, qui expliquait son naturel morose, son pessimisme foncier, ses positions foetales au lit et -- last but not least -- sa difficulté chronique à s’exonérer à un rythme régulier. De toute évidence, ses entrailles n’étaient qu’un inextricable enchevêtrement de ces passages tridimensionnels -- dont la sphéricité d’ailleurs l’enchantait -- conduisant d’une région d’espace-temps à une autre, mais sans issue vers la sortie. Sean Carroll écrivait encore : “Même en supposant que l’on trouve l’énergie négative pour ouvrir un trou de ver, les particules s’y déplaceraient en parcourant une boucle un nombre infini de fois “.

-- C’est bien cela, se dit le vieillard Jean Pl*** . Outre que mon existence s’est épuisée à tenter vainement d’organiser une circulation harmonieuse entre des micro-régions d’espace-temps hétéroclites, j’aurai désespérément fonctionné en boucle, sans jamais trouver la sortie -- ou si rarement, au long de ces interminables stations au-dessus d’une cuvette dont la géométrie n’est d’ailleurs pas sans m’évoquer celle de l’Univers tel que l’imaginent Li-Xin Li et Richard Gott (2).

-- Mais j’y songe, se dit-il, une pareille description constitue une avancée majeure dans la compréhension de ces contrées viscérales encore si mal connues, si complexes, si obscures. Lundi prochain, non  seulement je ne quitterai pas l’Institut ***, mais je solliciterai l’obtention d’un poste de chercheur-cobaye, dûment rémunéré ; et d’ailleurs, cette application inattendue à l’anatomo-physiologie viscérale de certaines spéculations (encore très spéculatives, j’en conviens) sur les équations d’Einstein pourrait bien me valoir un jour les honneurs du Nobel de médecine (3).

Et il s’abandonna béatement à une rêverie de gloire scientifique et académique, les deux mains jointes sur son empilement de trous de ver reliant des mini-régions d’espace-temps dont un intermittent gargouillis trahissait la présence, en somme quelque chose comme le “plurivers” cher à William James (4).

Sur ce, il s’endormit.

On a toujours tort de ne pas lire jusqu’au bout les articles de vulgarisation scientifique, surtout quand ils sont quelque peu pointus. Lewis Carroll (5) continuait en effet ainsi :

“ Comme la présence d’énergie quelque part déforme l’espace-temps, le trou de ver entier s’effondrerait en un point infiniment dense dans l’espace-temps, en d’autres termes en un trou noir “.

Le vieillard Jean Pl*** eût été bien inspiré de poursuivre sa lecture jusque là : il eût compris qu’il n’échapperait pas à ce stade inéluctable de l’évolution des trous de ver. La vérité était que, pour lui, ce stade venait d’être atteint !

Au matin, quand l’infirmière ouvrit la porte de la chambre, l’entité sénile Jean Pl***, réduite à la modeste rotondité d’une boule de billard, gisait au fond d’un plumard monstrueusement creusé à la façon d’un trampoline dont les élastiques auraient été fortement sollicités par la chute d’un bloc de fonte de deux cents tonnes. Aspirée à l’intérieur de la chambre par l’attraction gravitationnelle, l’infirmière ne dut son salut qu’aux bras robustes d’un brancardier qui l’enserrèrent dans un déchaînement d’énergie positive salvatrice (6) !

Les jours suivant, la situation s’aggrava et l’on dut évacuer le bâtiment qui menaçait de s’effondrer sous l’attraction abyssale de la masse d’une imperceptible chiure de mouche perdue au fond d’un plumard converti en entonnoir façon clystère.

Consulté par téléphone, le professeur Hieronymos Plombinopoulos, de l’Université de Patatras, lointain cousin par les femmes du vieillard Jean Pl***, émit l’avis qu’on assistait peut-être bien là aux prémices du fameux Big Crunch, objet favori des spéculations de nos cosmologistes -- avec les trous de ver bien entendu.  “ Mais n’en tirons pas de conclusions hâtives, crut bon de rajouter le professeur Plombinopoulos ; de toute façon notre famille appréciait peu ce lointain cousin, affligé de la manie de toujours vouloir péter plus haut que son cul “.

L’Institut *** a été reconstruit en des lieux plus sûrs ; à sa place s’est creusé un entonnoir, nommé le “Vortex Plombyxus “, où tournoient, dans un modeste remake d’une célèbre nouvelle d’Edgar Poe, des eaux glauques dont la source reste inconnue. Notons cependant à ce sujet que, de son  vivant, le vieillard Jean Pl*** resta un incorrigible buveur d’eau.

Notes -

1  - On évitera de confondre avec Lewis.

2 - Voir le croquis, page 55 du numéro spécial de Pour la science (novembre 2015)

3 -   L’application des équations d’Einstein à la théorie physiologique du vieillard Jean Pl*** est assez facile. Par exemple, la célèbre équation E = MC² peut se comprendre ainsi :

E   : énergie (négative)

M  : masse (fécale)

C  : vitesse de la lumière

La relecture d’un passage célèbre de D’un Château l’autre de Céline permet de se faire une meilleure idée des effets ravageurs d’une application militaire de la formule. Je te dis pas la bombe de merde ! Plus fort que les dragées Fuca dans le sketch de Coluche !

4 -  Celle-là, j’avoue que je m’épate moi-même.

5 -  Sean ! merdre !

6 -  J’ai appris que l’infirmière avait épousé son brancardier. Arborant le sourire de crétin du patient du  dentiste dans la chanson de Salvador, petit, rondouillard, à sa place je me serais méfiée. Il y avait là tous les signes d’une vocation implosive.

Les citations sont empruntées à l’article ‘Une brève histoire du voyage dans le temps” (Pour la science, numéro spécial de novembre 2015)


( Posté par : John Brown , avatar eugènique agréé )





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