samedi 7 novembre 2015

Pascal, philosophe de la joie ?

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Le récent numéro d'octobre du Magazine littéraire consacre son dossier mensuel à Pascal, et le présente en couverture par la formule suivante : » Pascal, le philosophe de la joie « . Cette présentation  me paraît procéder d’une singulière confusion. L’index analytique de ma vieille édition Brunschvicg ne contient aucune référence à l’expression de la joie dans les  Pensées . Le seul texte de Pascal où s’exprime, à ma connaissance, la joie est le fameux Mémorial, retrouvé cousu dans ses habits à sa mort. Or il ne s’agit nullement d’un texte philosophique, mais de l’écho d’une expérience intime, d’ordre religieux. Au demeurant, cette présentation brouille la distinction posée par Pascal lui-même entre vérités de raison (domaine de la philosophie) et vérités de foi. Par exemple, le fragment 248 (Brunschvicg) dit :
 » La foi est différente de la preuve : l’une est humaine, l’autre est un don de Dieu.  Justus ex fide vivit  : c’est de cette foi que Dieu lui-même met dans le coeur, dont la preuve est souvent l’instrument,  fides ex auditu  ; mais cette foi est dans le coeur, et fait dire non  scio , mais  credo .  »
Il est vrai que la frontière entre philosophie et théologie n’est pas toujours aisée à tracer ; la question s’est posée, par exemple, à propos de  la Cité de Dieu  de Saint Augustin, ou plus récemment à propos des textes de Levinas. Si Pascal avait eu le temps de mettre au net cette  Apologie de la religion chrétienne dont on dit que les  Pensées  sont les fragments et le brouillon, l’ouvrage aurait-il relevé de la philosophie , de l'apologétique ou de la théologie ? On pourrait dire que ce qui différencie un texte de théologie d’un texte de philosophie, c’est que le premier est le développement d’un postulat religieux indémontrable. Mais combien de textes dits philosophiques procèdent d’un postulat plus ou moins affirmé ou plus ou moins dissimulé ? Les seuls textes réellement philosophiques ne seraient-ils pas ceux qui tentent de répondre à des questions auxquelles aucune réponse n’est donnée au préalable? Si c’est vrai, non seulement Pascal ne serait pas un philosophe de la joie, mais même pas un philosophe du tout. Il serait un théologien pur sucre, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à son génie. A la différence d'un Nietzsche ou, plus près de nous, d'un Clément Rosset, qui la théorisent et l'intègrent à une démarche philosophique, Pascal n'est pas un penseur de la joie. Sa joie, il la vit, et c'est sa foi qui la rend possible. Posture théologique et poétique tant qu'on voudra, mais sûrement pas philosophique.

Curieusement (mais on pouvait s'y  attendre), les articles qui composent ce dossier du Magazine littéraire consacré à Pascal n'évoquent pratiquement pas cette  fameuse joie qui serait au coeur de sa pensée.

Sur le blog de la République des livres, un contributeur écrit à propos de Jacques Derrida :

" Au fond, Derrida n’a pas réussi à s’émanciper de son judaïsme natif. Il lui a simplement donné une formulation étrange et mortifère, comme le montre, au fond, Jean-François Mattéi ".
Ce propos me paraît recouper la question que je me pose concernant la frontière entre philosophie et théologie. Devenir philosophe, n’est-ce pas mettre au jour et soumettre à la critique le fond natif des croyances héritées, quelles qu’elles soient ? Si j’en crois ce contributeur, Derrida n’avait pas franchi ce pas décisif , au seuil de la philosophie.

( Posté par : SgrA° , avatar eugènique agréé )



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