mardi 3 novembre 2015

" Elle s'appelait Sarah " (film de Gilles Paquet-Brenner) : le deuil et les larmes

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Parmi mes collègues de travail, il y a eu Céline. Céline était une fille réservée, mais pleine d'humour. Un mélange de gravité et de gentillesse. De gentillesse dans le sens banal d'aujourd'hui et dans le sens ancien, étymologique, médiéval.

Céline portait un très beau nom, le même que celui d'un très célèbre pianiste russe ; un nom qui est aussi celui de la communauté  à laquelle ses ancêtres appartinrent.

Pourtant, je sais qu'à cause de ce nom Céline avait peur. Avait-elle essuyé des insultes ? Avait-elle reçu des menaces ? A moi, elle n'en a jamais rien dit. Elle a fini par se marier, avec un homme que, selon certains de ses amis, elle n'aimait pas vraiment, mais qui avait l'avantage d'être un notable et de porter un nom basiquement français, du genre Dupond Durand.

Je ne sais pas si dans la famille de Céline, on compte des victimes de la Shoah.

J'ai pensé à elle hier soir, en regardant Elle s'appelait Sarah, le film de Gilles Paquet-Brenner, avec Kristin Scott Thomas.

Parmi les rescapés de la Shoah,  Primo Levi n'est pas le seul à avoir eu à supporter les conséquences psychiques ravageuses de l'horreur concentrationnaire. Sarah, elle, a échappé à la déportation, seule de sa famille. Mais en croyant sauver son petit frère, elle l'a en fait condamné à une mort horrible.

Après la guerre, Sarah change de nom, prend celui du couple de Français qui l'ont sauvée et adoptée, puis part pour les Etats-Unis où elle se marie, changeant à nouveau de nom. Elle a un fils qui ne sait rien du passé de sa mère. Tout se passe comme si elle tentait d'échapper à tout prix à ce passé, de mettre entre lui et elle toujours plus de distance, toujours plus de silence, comme si la peur et le remords étaient insurmontables.

Mais ce passé va la rattraper, servi par l'obstination d'une journaliste qui veut la retrouver, sachant qu'elle n'a pas été déportée. Il ne reste alors à Sarah, dépressive, prisonnière de son silence et de son déni, que le recours du suicide.

Les dernières images du film suggèrent que les seuls remèdes qui auraient pu sauver Sarah, c'étaient le deuil et les larmes. Ce sont eux, sans doute, qui aideront son fils à s'échapper de l'enfer. Mais à elle, le deuil et les larmes sont refusés, impossibles. Nous sommes, dit un personnage du film, ce que notre passé (et pas seulement notre passé personnel) nous a faits. Mais son passé n'a pas fait Sarah, il l'a détruite, comme ce fut le cas de cet ami de Primo Levi, déporté comme lui, fuyant la vie et les intolérables souvenirs dans la dépression et l'alcool, incapable de se reconstruire.

Ce film, adapté d'un roman de Tatiana de Rosnay, démontre, avec une rare délicatesse, vecteur de l'émotion, à quel point la fiction, quand elle atteint cette qualité, nous est nécessaire pour prendre pleinement conscience, pour interroger notre conscience. Il est clair que cette  fiction se nourrit des témoignages des déportés survivants, de documents comme le célèbre journal d'Anne Frank. Mais l'imaginaire, quand, comme ici, il se marie avec le réel, est doté d'une mystérieuse puissance de révélation de la vérité, sans doute parce qu'il permet d'opérer des synthèses inaccessibles même à l'historien le mieux documenté et le plus perspicace. Sans doute aussi parce qu'il ne s'interdit pas l'arme de l'émotion. A vrai dire, Hugo ou Balzac le savaient déjà.

Christine Angot déclare : " il n'y a pas de vérité hors de la littérature " . Je dirais pour ma part que la fiction, qu'elle soit littéraire ou cinématographique, est un lieu privilégié de la vérité, à condition que sa combinatoire soit aussi bien maîtrisée qu'elle l'est dans ce film.

Elle s'appelait Sarah , film de Gilles Paquet-Brenner, avec Kristin Scott Thomas, Mélusine Mayence, Michel Duchaussoy.


( Posté par :  Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )


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