lundi 30 novembre 2015

" Un village français " (suite) : un procès

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Enumérer les qualités de cette série, une des plus belles réussites de France-Télévision, reviendrait à exposer ce que tous les téléspectateurs qui l'ont suivie savent parfaitement. Pourtant, au-delà du jeu remarquable de toute l'équipe de comédiens, de la qualité de la mise en scène, de l'intérêt dramatique et humain des épisodes (voir,  sur ce blog, le billet du 16/04/2012 ), ce que les nouveaux numéros de la série, diffusés à partir de mardi dernier 24 novembre, mettent en valeur, c'est à quel point on a affaire à un travail d'équipe réfléchi, cherchant constamment à dégager,  avec une grande intelligence, le sens des événements et à soulever des questions dont beaucoup restent actuelles.

C'était le cas, en particulier, de l'épisode intitulé Un procès. Réfugiés dans l'école qu'ils sont décidés à faire sauter si les négociations n'aboutissent pas, quatorze miliciens  accepteraient de se rendre si leur était garanti le droit d'être jugés dans un procès équitable au cours duquel ils pourront, notamment, être défendus. Or, rien n'est moins sûr. Les Résistants qui tiennent le village (plutôt un gros bourg qu'un village), ainsi que la  population penchent plutôt pour une solution expéditive, exécution sommaire ou lynchage.

Le directeur de l'école, passé à la clandestinité et résistant gaulliste, vient d'être nommé préfet par le gouvernement provisoire. L'objectif, pour lui, au sortir de ces quatre années de parenthèse vichyste, est de restaurer la démocratie, ses valeurs et ses règles, notamment dans l'administration de la justice. Mais, si, à Paris, les gaullistes tiennent le haut du pavé, il n'en va pas de même en province, où ce sont les Résistants, souvent communistes, qui tiennent le pouvoir de fait.

Face à cette situation délicate, notre préfet néophyte fait preuve d'un remarquable sens de la diplomatie. Comme il est pratiquement impossible d'évacuer vers Besançon les miliciens auxquels il a promis un jugement équitable, il institue sur place une cour martiale, organisée selon les modalités d'un procès d'assises : président du tribunal, avocat général, défenseur, jurés. Le président du tribunal est le plus farouche résistant du coin, le même qui, peu de temps avant, refusait d'entendre parler de procès. L'avocat général est le principal responsable communiste. L'avocat est le médecin qui, bien que maire du village dans les premiers temps de l'Etat français, a démissionné assez tôt pour ne pas être taxé de collaboration. Les jurés sont des résistants.

On pourrait penser que, malgré ces concessions aux règles des procès d'assises en  temps de démocratie, les carottes sont cuites. Eh, bien pas du tout. Investi de ses nouvelles responsabilités, redevenu citoyen d'un pays libre, chacun joue le jeu avec une remarquable loyauté et un remarquable talent. L'épisode tire une grande partie de son intérêt de l'observation de cette évolution des acteurs dans une situation entièrement nouvelle : c'est qu'on n'est plus en guerre civile, on est à nouveau en démocratie. Ceux qu'on juge ont beau être pour la plupart de parfaits salauds, il auront droit à un procès équitable qui fera la part des responsabilités des uns et des autres ...

Mais l'épisode s'achève sur un coup de théâtre. Notre préfet  reçoit un coup de téléphone terrible, d'un supérieur hiérarchique, apparemment très haut placé, pour qui, sans doute, il n'est pas question de voir les gaullistes accusés de laxisme dans l'entreprise d'épuration et de répression. " Je veux quatorze condamnations à mort ", exige-t-il.

L'épisode de mardi dernier s'achevait sur cette nouvelle donne.  Notre préfet  aux champs s'inclinerait-t-il devant cette exigence exclusivement dictée par l'intérêt politique, et qui, s'il s'incline, risque fort de balayer son rêve d'oeuvrer au retour de la démocratie dans les plus brefs délais? Lui-même a des ambitions politiques : n'ambitionne-t-il pas de devenir maire du village ? Le choix, pour lui, est simple : donner des gages à ceux dont dépend son avenir politique, ou refuser de jouer ce jeu, simplement pour pouvoir se regarder encore dans la glace. Quant aux réactions des membres de la cour martiale nommés par lui, on les attend avec curiosité !

Ce qui va permettre ( dans l'épisode suivant) d'aboutir à une solution qui, quoique bancale, ménage au moins les apparences d'une justice démocratique et équitable et n'apparaît pas comme par trop injuste, c'est la présence au procès des observateurs américains, représentants d'un peuple attaché au respect des formes démocratiques, même quand elles sont plus formelles et illusoires que réelles. Tant mieux pour les plus jeunes des accusés, engagés de la dernière heure et qui, de fait, n'ont pas, comme leurs aînés, du sang sur les mains.

C'est là toute la clé de la réussite de cette série, ménageant un juste équilibre entre la peinture des destinées individuelles et la mise en valeur d'enjeux collectifs, politiques, idéologiques, moraux.

En  dépit d'excès nombreux, dans les premiers mois qui suivirent la Libération (exécutions sommaires, lynchages etc.), la France renoua, en ce temps-là, somme toute assez vite, avec les règles de la démocratie. Il eût pu en être autrement. Il n'est pas facile de renouer avec la démocratie quand celle-ci a été si longtemps bafouée, quand les haines se sont accumulées. C'est sans doute par là que cette fiction remarquable est la plus actuelle, surtout après les événements dramatiques récents. On ne sort pas facilement d'une législation d'exception, une fois celle-ci mise en place. Les entorses au droit des gens, d'autant plus tentantes qu'elles paraissent justifiées par l'urgence sécuritaire, risquent d'apparaître peu à peu comme la norme et les abus qu'elles engendrent ne s'oublient pas aisément.

A chacun selon son droit et selon son dû.


Additum -

Les derniers épisodes (très remarquables eux aussi) mettent davantage l'accent sur les destinées individuelles des uns et des autres. Leurs choix politiques, dans une période aussi violemment troublée, ont sans doute sur elles un impact  décisif, mais pèsent tout autant leurs options personnelles qui, souvent, n'ont pas grand'chose à voir avec la politique. Dans cette ambiance lourdement passionnelle, où la haine et la vengeance trouvent à s'assouvir dans les pires excès,  la dernière image (une de ces images qu'on n'oubliera pas aisément) est émouvante et porteuse d'espoir : deux enfants agitant de petits drapeaux traversent une rue en gambadant et viennent se poser sur le bord de l'écran, tels deux légers papillons prêts à butiner la vie, à inventer l'avenir. Une image touchée par la grâce.

Illusion ? J'ai été un de ces papillons de 44, et j'ai appris ensuite, comme tous les autres,  comment l'histoire dissipe les illusions des papillons.


( Posté par : Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )


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