dimanche 20 décembre 2015

" Là-bas " ( Joris-Karl Huysmans ) : figures de l'inversion

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Il y a chez Huysmans une vocation de rebelle. En 1891, l'année de la publication de Là-bas, il entre en relation avec l'abbé Arthur Mugnier qui deviendra son directeur de conscience. L'année suivante, il fait une retraite à la trappe de Notre-Dame d'Igny. Mais parallèlement à ce parcours spirituel "orthodoxe", il est vivement intéressé par l'occultisme, le spiritisme, le satanisme, et fréquente l'abbé Boullan, prêtre interdit et chef de secte, spécialisé dans l'exorcisme des démons et les guérisons spirituelles. Là-bas témoigne de la fascination qu'exercent sur lui, en une période décisive de son évolution spirituelle, diverses déviations, plus étranges et inquiétantes les unes que les autres, du dogme chrétien.

Là-bas commence par une double charge virulente, la première dirigée contre le naturalisme de Zola, avec lequel la rupture est patente depuis la publication d'A Rebours (1884). Des Hermies, l'ami du romancier Durtal, l'alter ego de l'auteur,  qu'on retrouvera dans En Route, La Cathédrale et l'Oblat, ne mâche pas ses mots : " ce que je reproche au naturalisme, ce n'est pas le lourd badigeon de son gros style, c'est l'immondice de ses idées ; ce que je lui reproche, c'est d'avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d'avoir glorifié la démocratie de l'art !
  Oui, tu diras ce que tu voudras, mon  bon, mais, tout  de même, quelle théorie de cerveau mal famé, quel miteux et étroit système ! Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le rêve, ne pas même comprendre que la curiosité de l'art commence là où les sens cessent de servir ! "

Pour Des Hermies, le naturalisme "a prôné cette vie moderne atroce, vanté l'américanisme nouveau des moeurs, abouti à l'éloge de la force brutale, à l'apothéose du coffre-fort. par un prodige d'humilité, il a révéré le goût nauséeux des foules, et, par cela même, il a répudié le style, rejeté toute pensée altière, tout élan vers le surnaturel et l'au-delà. "

La seconde cible, c'est le catholicisme contemporain, un catholicisme affadi, autosatisfait, dont les compromissions avec la médiocrité du siècle sont dénoncées, dès le début du roman, par le biais d'un éloge de la Crucifixion de Mathias Grünewald, découvert par Huysmans en 1888 à l'occasion d'un voyage en Allemagne. Grunewald, "le plus forcené des idéalistes" : " Ah ! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte ! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des Riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien-portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes. "

L'art de Grünewald  ouvre à Huysmans / Durtal l'accès au catholicisme du Moyen-Âge, à son "naturalisme mystique",  l'envers à tous égards du catholicisme moderne, pour lequel Durtal, dans la suite du roman, n'aura pas de mots assez durs, dénonçant l'affadissement de la doctrine, l'amollissement du clergé, jusqu'au sommet de la hiérarchie, jusqu'au Vatican, jusqu'à un pape qui,  comme plus tard dans Les Caves du Vatican d'André Gide, est dénoncé comme un imposteur.

Le Moyen Âge apparaît, dans Là bas, comme l'envers de l'époque moderne, de son matérialisme de médiocre étage, de son positivisme, de son scientisme, les bêtes noires de Huysmans, que, par l'intermédiaire de Durtal, il ne cesse de tourner en dérision.

D'où la fascination de Durtal, à première vue paradoxale, pour une des figures, pour nous les plus inquiétantes et les plus sinistres du Moyen-Âge finissant, celle de Gilles de Rais, ce compagnon de Jeanne d'Arc converti au satanisme après la mort de Jeanne, peut-être à cause de cette mort et de la responsabilité de l'Eglise dans le supplice de la sainte ; Gilles de Rais, auteur de multiples sacrilèges et d'assassinats d'enfants, qui finira lui aussi sur le bûcher en 1440. Ce qui fascine Durtal chez le Maréchal, c'est la radicalité d'un mysticisme à l'envers, mais d'un mysticisme tout de même, d'une quête de la Vérité dans les régions du Mal après que sa quête de Vérité dans les régions du  Bien ait échoué.

L'attitude ambivalente de Durtal en matière de religion, est le reflet de celle de Huysmans lui-même, attiré par l'occultisme, hésitant entre le magistère de l'abbé Boullan et celui de l'abbé Mugnier, entre l'orthodoxie catholique et des pratiques spirituelles condamnées et combattues par l'Eglise officielle.

Dans Là-bas, Huysmans entend montrer que, dans la France contemporaine, la fascination pour le satanisme reste vive. Les  Litanies de Satan, de Baudelaire en étaient déjà une éclatante manifestation. Dans le roman, le chanoine Docre -- don le nom, inversion de CREDO, est déjà tout un programme, apparaît comme le digne héritier spirituel de Gilles de Rais. Ce prêtre défroqué, qui s'est fait tatouer sur la plante des pieds l'image de la Croix pour mieux la piétiner, passe pour être capable de perpétrer des assassinats à distance par l'intermédiaire d'esprits à ses ordres. Durtal assiste à une messe noire célébrée par Docre ; les outrages au Christ et au rituel de la messe s'y multiplient.

C'est Hyacinthe Chantelouve (encore un nom qui est tout un programme !), l'épouse d'un polygraphe catholique, qui permet à Durtal d'approcher Docre. Figure éminemment ambivalente et perverse, elle est parvenue à séduire Durtal  à l'issue d'une drague par correspondance où les deux partenaires font assaut d'ardeurs spirituelles. Devenue sa maîtresse, elle révèle l'autre face de sa nature en fatiguant son amant d'exigences charnelles des plus vulgaires. L'épisode de la messe noire s'achève dans un bouge où les appétits de sa maîtresse achèvent de lasser Durtal, qui rompra peu après avec elle.

L'évocation des amours de Hyacinthe et de Durtal ne manque pas de sel dans la mesure où, à une époque aussi pudibonde qu'assoiffée de sexe, Huysmans tourne avec succès les codes admis du langage littéraire en matière de sexualité, qu'il s'agisse d'éjaculation précoce ou de fellation. Ces audaces sont un aspect d'une écriture en rupture, sans doute avec l'écriture naturaliste, en tout cas avec l'écriture banale du tout-venant romanesque. Le texte abonde en termes rares, latinismes notamment : pour Huysmans, l'écriture littéraire est un travail d'art qui prend forcément ses distances avec la langue de tout un chacun.

Roman habilement mené, Là-Bas tourne autour du leitmotiv des conversations chez Carhaix le sonneur de cloches de Saint-Sulpice, autour du succulent pot-au-feu cuisiné par Madame. Carhaix est l'incarnation d'une foi simple et fervente, digne de ses prédécesseurs médiévaux. C'est vers cette vérité-là que se tournera finalement Durtal / Huysmans, tournant le dos aux illusions et aux dérives perverses de l'esprit et de la chair, engendrées par l'orgueil et la volonté de puissance. Le vénéneux chanoine Docre et l'hystérique Hyacinthe Chantelouve en seront pour leurs frais.

C'est tout de même surprenant que, plus d'un siècle après sa mort, un écrivain aussi considérable que Huysmans, largement aussi talentueux et passionnant que Zola, Maupassant, Bloy ou les Goncourt, ses contemporains, soit toujours absent de la prestigieuse collection de la Pléiade.


Là- bas, de Joris-Karl Huysmans, édition d'Yves Hersant ( Gallimard / Folio ) . A signaler un appareil critique très riche et très bien fait, notamment un Répertoire consacré à divers personnages réels contemporains de Huysmans et aux personnages du roman, dont le commentateur précise les modèles.


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )




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