dimanche 6 décembre 2015

Les prisonniers de la planète bleue

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" Ainsi, plutôt que de protéger la Terre-mère contre nos agressions, comme le plaide Lovelock, il s'agirait d'essayer de nous protéger nous-mêmes contre l'éventualité qu'elle se débarrasse de nous, comme nous nous débarrassons, d'un haussement d'épaules, de l'insecte qui nous chatouille. "
                                       
                                                                                                   ( Isabelle Stengers )



1/

Interrogé, à l'époque des premiers vols habités, sur l'exploit que cela représentait à ses yeux, Jean Giono les qualifiait de "sauts de puce", à l'échelle de ce que l'on commençait à connaître des dimensions du cosmos. Aujourd'hui, un bon demi-siècle après, les sauts de puce se sont un peu allongés; des engins automatiques explorent le système solaire ; mais les vols habités vers la Lune ont été abandonnés et ceux vers Mars, s'ils ont lieu un jour, relèvent de projets à long terme. Dans les deux cas, il s'agit de débarquer sur les deux seuls globes telluriques du système solaire où la vie pour des humains serait envisageable, à condition d'y apporter en bouteilles un peu de l'atmosphère dont ils sont radicalement dépourvus. Ce n'est donc qu'encapsulés ( pour reprendre l'image drôlatique dont se sert Bruno Latour) qu'une poignée d'humains a chance de s'aventurer sur des astres de notre proche banlieue. Quant aux exoplanètes habitables récemment repérées, elles se situent à des centaines, des milliers, des millions d'années-lumière ; autant dire que, la durée moyenne de la vie humaine étant ce qu'elle est, et même en la supposant sensiblement rallongée grâce aux progrès de la médecine et de la bionique, les voyageurs des espaces intersidéraux seraient tous morts bien avant d'être parvenus à destination. Nous sommes donc condamnés à rester confinés dans la couche d'atmosphère qui, depuis les satellites, paraît si joliment bleutée ; mais seulement tant que cette atmosphère reste respirable pour nos poumons, bien entendu.

2/

Au fait, personne au juste ne sait pourquoi notre planète se singularise à ce point par la présence d'une atmosphère propice au développement d'organismes vivants, alors que les autres planètes du système solaire ainsi que leurs satellites paraissent en être dépourvues. Cela doit être le résultat de l'action de facteurs nombreux, et d'interactions complexes, parmi lesquels l'action des êtres vivants compte certainement pour beaucoup. Il paraîtrait même que la fameuse tectonique des plaques n'aurait pu fonctionner sans la formation de lourdes couches sédimentaires entièrement composées des débris d'organismes. En tout cas, le hasard a dû jouer, dans l'apparition de la vie sur la terre, un rôle non négligeable ; il pourrait jouer un rôle tout aussi important dans sa disparition.

3/

Cette sphère d'interactions innombrables où nous partageons, en attendant la fin prochaine de notre éphémère destinée, le privilège d'évoluer avec les autres espèces de mammifères, les lombrics, les poissons, les oiseaux, les bactéries, les virus, etc. etc, c'est l'écosphère, élément central de la biosphère, en interaction permanente avec l'atmosphère, l'hydrosphère et la lithosphère ; le tout formant, pour reprendre les termes de James Lovelock, "un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plusieurs milliards d'années en harmonie avec la vie ". Système éminemment complexe où tout interagit, comme chacun peut aisément s'en convaincre en réfléchissant à ses relations avec son environnement et à ce qui se passe dans son propre corps. Tiens, à propos, je viens de sentir un paquet de neutrinos me traverser de part en part et il se passe entre mes cellules des trucs pas clairs. "Mes" cellules... Quelle prétention vraiment. Elles ne sont pas "à moi" ; c'est plutôt moi qui leur appartiens ; j'habite (provisoirement) mes cellules de même que j'habite chez mon chat. Ce que nous savons de toutes ces interactions n'est pas négligeable, mais c'est une misère par rapport à ce que nous ne savons pas. Toutefois, nous commençons à savoir ce qui règle le système et ce qui le dérègle; et nous savons de mieux en mieux que, depuis une période relativement récente (datée généralement du début de l'ère industrielle en Occident) -- l'ère que les géologues ont baptisée l'anthropocène -- les facteurs de dérèglement sont largement le produit de l'action des hommes.

4/

A la fin du crétacé, il y a environ 65 millions d'années, disparaissaient les dinosaures, qui avaient peuplé la terre pendant toute l'ère secondaire. Cette disparition s'accompagna de celle de nombreuses autres espèces. Plusieurs hypothèses sont en concurrence, mais il paraît certain que les dinosaures disparurent à la suite de changements climatiques majeurs, concurremment à une modification de l'atmosphère terrestre. On ne sait pas exactement combien de temps il fallut pour que les dinosaures disparaissent : plusieurs milliers d'années ? bien moins que cela ?

5/

En 1992, à la conférence de Rio sur le climat, le président Bush  déclara : " The American way of life is non negotiable ". En 2015, Obama ne pense sûrement pas cela, mais il doit compter avec le Congrès dont la majorité des membres continue de penser comme George Bush. C'est leur religion, en somme, à ces gens. Ils se pensent comme les Modernes par excellence. Ils sont les hérauts de la Modernité. De plus, ils y trouvent largement leur compte (en banque). Dans ces conditions, ils ne voient pas pourquoi ils choisiraient une autre voie que celle de persévérer dans leur être. Que le monde ne cesse de changer autour d'eux, ils n'en ont cure, puisqu'ils sont sûrs d'être dans le Vrai. Cependant, en Californie et tout au long de la côte Ouest des Etats-Unis, des incendies gigantesques détruisent les forêts, font progresser le désert. L'eau nécessaire aux nombreuses populations de ces régions fait de plus en plus défaut, et la célèbre Sierra Nevada mérite de moins en moins son nom. Le mode de vie américain semble de plus en plus menacé, en tout cas dans cette vaste et prestigieuse portion du territoire américain. Il va sans doute falloir se résoudre à négocier. Mais négocier avec qui ? Avec des hommes sans doute, mais moins avec des hommes qu'avec cette puissance dont notre vie à tous dépend, et que James Lovelock a nommée Gaïa , qui n'est, écrit Bruno Latour, " que le nom proposé pour toutes les conséquences entremêlées et imprévisibles des puissances d'agir (1), dont chacune poursuit son propre intérêt en manipulant son propre environnement ". Un sacré embrouillaminis ! Les négociations seront compliquées, n'en doutons pas, et d'autant plus qu'elles impliqueront des enjeux économiques et politiques de taille. L'invraisemblable orgueil de l'espèce, surtout dans ses variétés occidentales, en pâtira, sans doute, mais c'est la condition de sa survie, une survie problématique à moyen et peut-être même à court terme ; ça ira peut-être beaucoup plus vite que  pour les dinosaures.

Qui a dit que l'extinction de la vie sur terre était  plus facile à concevoir que l'extinction du capitalisme ? Et pourtant, si la préservation de la vie passait par l'extinction du capitalisme ?


Note 1 -

Les puissances d'agir des humains n'en sont qu'une infime partie.


Bruno Latour,  Face à Gaïa    ( La Découverte / Les empêcheurs de penser en rond   - 2015)

" Climat / Relever le défi du réchauffement " , dossier Pour la science, octobre/décembre 2015

" La Terre "  ( La Recherche, n° hors série, avril/juin 2003 )


( Posté par : SgrA° , avatar eugènique agréé )


Caspar-David Friedrich, La Grande Réserve


Caspar-David Friedrich, Sturzacker-Fall

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