jeudi 17 décembre 2015

Quand je le déciderai

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" Que philosopher c'est apprendre à mourir " affirme le titre d'un chapitre des Essais . Mais qui, dans la vie, prend le temps d'apprendre à mourir ? Ce n'est, en général, que lorsqu'il est irrémédiablement trop tard, que la plupart consentent à se mettre aux rudiments de cet apprentissage, pourtant si nécessaire selon Montaigne. C'est ce que nous montre la pièce d'Eugène Ionesco, Le Roi se meurt .

Le théâtre d'Ionesco semble entré dans le purgatoire où se morfondent généralement, pour un temps plus ou moins long, après la mort de leur auteur, les oeuvres qui, pourtant, faisaient l'unanimité de la critique et du public voici quelques décennies. Bien sûr, une pièce comme La Cantatrice chauve continue de faire le bonheur des troupes amateurs, mais des textes qui sont pourtant considérés comme des classiques du théâtre du siècle dernier, comme Rhinocéros, Le Roi se meurt ou même Macbett semblent délaissés des metteurs en scène et des comédiens.

Dans Le Roi se meurt, ce sont nos attitudes devant l'inéluctable échéance de notre propre mort qui fournissent l'essentiel de la matière de la pièce, mais ce qui, dans la réalité, s'étale au long des années d'une vie, est ici concentré dans le temps du spectacle. L'impitoyable et lucide Reine Marguerite l'annonce au Roi dès le début : " Tu vas mourir dans une heure et demie, tu vas mourir à la fin du spectacle " . A quoi fait écho le Médecin : " Majesté, la Reine Marguerite dit la vérité, vous allez mourir ".

" Encore ? ", répond le Roi . " Vous m'ennuyez ! je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. quand je voudrai. Quand j'aurai le temps, quand je le déciderai. "

La perspective du trépas reléguée dans un avenir lointain, irréel, l'idée folle que cela dépend de nous, voilà bien une pensée de la mort propre à la jeunesse, dira-t-on. "Mais le Roi, lui, il est encore tout jeune", proteste d'ailleurs la Reine Marie. Illusion dissipée par la Reine Marguerite : "Il l'était hier, il l'était cette nuit. Vous allez voir tout à l'heure". L'inexorable écoulement du temps réduit la jeunesse elle-même, chez un être dont l'espérance de vie ne dépasse pas, de toute façon, quelques décennies, à une illusion.

Ce n'est que tard dans la vie, quand le déclin des forces et les ennuis de santé se conjuguent, que les éphémères que nous sommes se résolvent à admettre que la fin du spectacle étant imminente, il va falloir prendre d'urgence ses dispositions, avant  de prendre congé. En un concentré saisissant, la fiction inventée par Ionesco nous confronte à notre inconscience infantile, à notre incapacité à admettre cette évidence : notre existence n'est que passagère fumée.

Quand on est devenu, comme c'est mon cas, un habitué des rubriques nécrologiques des journaux, on se rend compte qu'à la soixantaine passée ça commence à craindre. Au-delà des soixante-dix, ça dégage ferme. Pensons que les hommes de plus de soixante-quinze ans représentent environ 3% de la population française (source : INED). Qu'est-ce qu'une décennie à l'échelle des temps géologiques ? J'ai sur les étagères des huîtres qui ont 450 millions d'années. Celles-là, on peut  dire avec le John-Emery Rockefeller de René de Obaldia que, ce qu'elles ont perdu en fraîcheur, elles l'ont gagné en saumure.

Bonne ménagère et disciple conséquente de l'Ecclésiaste, la Reine  Marguerite, dans la dernière séquence du spectacle, débarrasse le Roi de tous les objets qui auront inutilement encombré sa vie. Vieilleries. Vide-grenier.

Vanitas vanitatum et omnia vanitas .

La traduction française habituelle de cette sentence de l'Ecclésiaste en affaiblit et en affadit la radicalité. Le mot latin vanitas désigne le vide .

Nous ne sommes que du vide, momentanément masqué, à notre échelle, par l'agrégat de nos cellules. Pensons que la distance qui sépare nos atomes les uns des autres est proportionnellement au moins équivalente à celle qui sépare la Terre de la Lune (et je dois être en-dessous de la réalité). C'est pour cela que les neutrinos nous traversent sans même nous voir. S'ils étaient des passagers de vaisseaux spatiaux, ils n'apercevraient au mieux que de vagues lueurs lointaines qui seraient nos atomes. La mort, c'est, à tous égards, le retour au vide.


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )

Michel Bouquet dans Le Roi se meurt

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