vendredi 30 décembre 2016

De la crèche au laraire : penser le divin autrement

1412 -


" Les dieux ne parlent pas d'eux-mêmes, ce sont les hommes qui parlent d'eux "
                                                                      ( Maurizio Bettini )


Au début de sa stimulante étude, Eloge du polythéisme, Maurizio Bettini confronte deux pratiques ritualisées, propres, l'une à la tradition chrétienne, l'autre à la religion de la Rome antique : la crèche de Noël et le lararium

Des éléments communs les rapprochent : dans les deux cas, il s'agit d'un espace délimité par un édicule, à l'intérieur duquel sont réunies des figurines (les santons de la crèche, les statuettes du lararium), porteuses d'une signification sacrée, objet de la dévotion des croyants, ceux qui croient en la divinité de l'enfant Jésus et en la sainteté de ses parents, ceux qui croient en la divinité des Lares familiares et d'autres personnages regroupés dans le lararium.

Mais d'autres aspects fondamentaux les opposent : la crèche symbolise l'adhésion de toute une société, et, au-delà, de l'humanité entière, à la divinité du Christ. A cet égard, la présence des Rois Mages manifeste la soumission et l'effacement des autres religions, dites "païennes" à la nouvelle croyance monothéiste. Dans son ordonnance même, et en dépit de son apparente "naïveté", la crèche de Noël manifeste la structure pyramidale des rapports entre le monde naturel et humain et le Dieu unique, exclusif et jaloux de la Bible.

Toutes autres apparaissent l'organisation et la signification du lararium romain, telles que les témoignages contemporains permettent de l'appréhender. En général, il contient au moins une statuette, celle du Lar familiaris, représenté comme " un jeune homme vêtu d'une tunique courte, qui s'arrête aux genoux et est visiblement resserrée à la taille. D'une main, il porte un rhyton, à savoir un vase à boire en forme de corne, et de l'autre une patera, un petit plateau pour les offrandes ". Mais, sur cette base se greffent d'innombrables variantes. " A Pompéi, les Lares sont représentés en couple, de façon symétrique, de part et d'autre de la figure du genius qui occupe le centre du laraire ". Plus étonnante pour nous est la présence d'autres personnages, qu'il s'agisse de divinités du panthéon "officiel", Cupidon et Hercule dans le laraire d'Heius décrit par Cicéron, Vénus dans celui du Trimalcion de Pétrone, ou d'humains élevés au rang de divinités, Auguste dans le laraire d'Hadrien, plusieurs philosophes stoïciens dans celui de Marc Aurèle. L' Histoire Auguste énumère les image regroupées dans les deux laraires  d'Alexandre Sévère (1ère moitié du IIIe siècle) : outre les représentations de ses ancêtres figuraient celles du Christ, d'Abraham et d'Orphée, ainsi que Virgile, Cicéron et Achille. Ainsi, le laraire offrait-il à son possesseur la possibilité de combiner sa vénération à ses ancêtres et celle qu'il  vouait à telle ou telle divinité, mais aussi à des maîtres qui avaient particulièrement influé sur sa formation spirituelle, morale, intellectuelle.

Inutile de dire que, dans le combat des Chrétiens pour effacer toute trace du paganisme dans la pratique religieuse, la pratique du laraire devait représenter l'abomination de la désolation. Dans les parties du monde où les trois expressions du monothéisme biblique se sont imposées, ce n'est pas, jusqu'à aujourd'hui, l'acceptation de la différence qui l'emporte, et encore moins le syncrétisme, mais bien plutôt l'intolérance, celle qui inspirait, par exemple, à une Oriana Fallaci l'intention de faire sauter le minaret de la nouvelle mosquée de Colle Val d'Elsa, en Toscane. En France, nous relevons tous les jours des  manifestations diverses et variées de cette intolérance, de cette incapacité à accepter la différence religieuse de l'autre, qui poussa naguère les musulmans de l'Inde à se séparer de la population hindouiste pour fonder le Pakistan.

A contrario, le laraire romain témoigne d'une remarquable aptitude à accepter les différences et à pratiquer un syncrétisme conduisant à une conception richement diversifiée du divin. Au point qu'il nous offre toujours un repère pour nous aider à vivre notre spiritualité, à en concilier les diverses tendances, attirances, obédiences, reconnaissances. Plus d'un parmi nous serait bien inspiré de se constituer son laraire personnel, d'y faire ses dévotions, d'y  apporter ses offrandes, d'y méditer à loisir. Puissant moyen de s'arracher à la solitude, de se sentir relié. Au-delà des différences entre crèche chrétienne et laraire polythéiste, je distingue au moins un commun propos de glorifier et vénérer la vie par-delà la mort.

En tout cas, la pratique du laraire démontre, parmi d'autres décrites dans le livre de Maurizio Bettini, la souplesse et la productivité religieuse du polythéisme. Peuvent être élevés au rang de divinités non seulement des êtres humains (ce fut le cas, en particulier, des empereurs romains), mais aussi des entités morales ( Honos, Fides etc.).

Et puisqu'en ces matières, il faut, je le sens bien, prêcher d'exemple, je m'en vas me l'aménager, le mien, de laraire. Riche d'images et de souvenirs il sera ; et son espace, ce sera ce blog, au fil d'une série de billets, dont je n'ai pas encore trouvé le titre ; mais ça ne saurait tarder. Je choisirai librement, au gré de mes inspirations, qui et quoi j'aurai décidé d'élever au rang de divinités (ma mère et mon père, mais aussi quelques uns de mes chats et, pourquoi pas, quelques arbres, montagnes et rivières). Je chanterai leurs louanges en des psaumes que je composerai (paroles et musiques) et organiserai tout un rituel en leur honneur. Il va de soi que je déciderai tout aussi librement d'éjecter de mon laraire telle ou telle divinité déchue par un décret souverain de mon libre arbitre. Ainsi me fabriquerai-je une religion ludique, à géométrie variable, éminemment personnelle, et d'ailleurs révocable en totalité à chaque instant. Il est clair, en tout cas, que les divinités non reconnues par moi, telles que  Yahvé, Dieu le Père ou Allah, ne figureront jamais dans mon panthéon personnel. Car, tel le Sénat de Rome, je désigne en toute souveraineté qui est digne d'être considéré et vénéré par moi comme un dieu. Et ce ne sera certainement pas l'un de ces  grotesques usurpateurs de la prérogative des humains de créer leurs dieux. Allez, Yahvé, Dieu le Père, Jésus, Allah, rentrez dans le rang : c'est l'homme qui a fait de vous des dieux, c'est lui votre inventeur, comme il inventa Osiris, Jupiter ou Odin. Vive le polythéisme !


Maurizio BettiniEloge du polythéisme, traduit par Vinciane Pirenne-Delforge  (Les Belles Lettres)

Le laraire de Rezé  (musée Dobrée)

lundi 26 décembre 2016

Antoine, le surf, la vie

1411 -


Le 20 juillet 2010, sous le titre Art du surf, art de vivre, j'ai mis en ligne ce billet sur un autre blog. Je l'offre à nouveau aujourd'hui, gage d'affection et de mémoire, à celui qui me l'avait inspiré. 


Longtemps, je ne me suis pas intéressé au surf. J'y voyais un  amusement de plage, un peu plus sportif que d'autres, un peu plus à la mode.

C'est le film d'un passionné de surf qui  m'a ouvert les yeux sur des aspects du surf inconnus de moi. Il est l'auteur de films sur cette discipline, dont un tourné au Maroc, et que je trouve remarquable.

Les surfeurs sont les rois d'un espace bien particulier, qui est cette bande de quelques centaines de mètres tout au plus, où  les vagues prennent de la hauteur et de la puissance, avant de déferler et de rouler sur les plages. Sorte d' interface entre la terre et la mer. Ce n'est plus la mer libre, la mer des bateaux, et ce n'est pas encore la terre. Espace contraint, espace violent, espace difficile qu'il s'agit de maîtriser, en quelques poignées de secondes, pour y décrire des arabesques et des figures audacieuses et pures. Dans un présent intense, le surfeur déploie son art acrobatique et raffiné, cousin des arts de la danse et du cirque, poursuivi par l'écume, surplombé par le rouleau, sur la soie verte de l'eau.

L'art du surf est à la fois la mise en oeuvre et la métaphore d'un art de vivre, l'art de vivre pleinement, intensément l'instant, à la frontière entre le passé et l'avenir, entre ici et là-bas, entre soi et les autres, entre soi et soi, avec élégance et rigueur. Qui peut se vanter de maîtriser sa vie dans l'instant, qui sait marier dans l' instant la volonté et le hasard, aussi bien que les artistes du surf ? Et sans doute seuls les meilleurs d'entre eux savent que le hasard est toujours le bienvenu, aspirent à le rencontrer et à l'affronter. Hasard de la vague, hasard de la vie...


( Posté par : SgrA° )





Que nous adhérions, d'une façon ou d'une autre, à l'idéalisme platonicien, ou que, comme moi, nous penchions vers un monisme matérialiste, notre coeur sait que Platon a dit, sur la perte d'un être cher, tout ce qu'il vaut de dire, dans la dernière scène du Phédon :

Jusque là nous avions eu presque tous assez de forces pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et quand il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Moi-même, j'eus beau me contraindre ; mes larmes s'échappèrent à flots ; alors je me voilai la tête et je pleurai sur moi-même ; car ce n'était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j'allais être privé. Avant moi déjà, Criton n'avait pu contenir ses larmes et il s'était levé de sa place. Pour Apollodore, qui déjà auparavant n'avait pas un instant cessé de pleurer, il  se mit à hurler et ses pleurs et ses plaintes fendirent le coeur à tous les assistants, excepté Socrate lui-même. " Que faites-vous là, s'écria-t-il, étranges amis ? Si j'ai renvoyé les femmes, c'était surtout pour éviter  ces lamentations déplacées ; car j'ai toujours entendu dire qu'il fallait mourir sur des paroles de bon augure. Soyez donc calmes et fermes. " En entendant ces reproches, nous rougîmes et nous retînmes de pleurer.

... alors je me voilai la tête et pleurai sur moi-même ; car ce n'était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j'allais être privé ...


Les films et vidéos d'Antoine Revel-Mouroz sont disponibles sur YouTube. 



dimanche 25 décembre 2016

Haie d'honneur

1410 -


Selon France Bleu Bourgogne, 700 collégiens d'un patelin du coinsteau ont récemment gratifié d'une haie d'honneur leur prof de gym pour son départ en retraite.

Peuh ! Lors de ma prise de retraite, voici un nombre d’années suffisant pour qu’il y ait prescription, j’organisai moi-même une haie d’honneur avec huit cents galopins que j’avais honorés de mes intromissions pédagogiques.

« Vous avez intérêt à y être, tas de petits enc…, leur intimai-je, sinon j’en parlerai à vos parents ». Tu penses s’ils se firent prier. En gage d’affection et de reconnaissance, chacun me téta (1) au passage tandis que les autres entonnaient la Marseillaise.

Note 1 -  au doigt (d'honneur).

( Posté par : Onésime Paidofiloche, avatar pédagogique honoraire )

Si tu veux plusse de confidences, fais-moi un pompier

dimanche 18 décembre 2016

Le chat de Schrödinger, c'est moi !

1409 -


N.B.  - Ces réflexions complètent celles du billet mis en ligne le 08/03/2014  sous le titre Le chat de Schrödinger et moi.



Dans La physique quantique, opuscule publié naguère dans la collection Dominos de Flammarion, Etienne Klein décrit en ces termes l'expérience de pensée imaginée en 1935 par Erwin Schrödinger, un des pères de la mécanique (ou physique) quantique :

" Imaginons, dit Schrödinger, un appareil capable de détecter l'émission d'une particule qu'un atome radioactif émet lorsqu'il se désintègre ; imaginons aussi une  boîte, et à l'intérieur de cette boîte plaçons un chat ; ajoutons à tout cela un dispositif conçu de telle sorte que, si l'émission de la particule issue de la désintégration a lieu, alors un marteau s'abat sur une fiole contenant un gaz mortel et la casse, ce qui provoque aussitôt la mort du chat. Ces  différents appareils étant mis en place, refermons la boîte. Le vecteur d'état [...] du système complet (boîte + chat + marteau + fiole) est très complexe puisque ce système contient un très grand nombre de particules, mais il est nécessairement du type  a + b . Plus précisément, il est la superposition de l'état atome désintégré- marteau baissé-fiole cassée-chat mort et de l'état atome non désintégré-marteau levé-fiole intacte-chat vivant. Tant qu'aucune observation n'a été faite, le chat est donc dans un état incertain, ni mort ni vivant. Pareille situation est difficile à concevoir du strict point de vue existentiel. "

La physique quantique est une physique probabiliste. L'expérience de pensée imaginée par Schrôdinger fait comprendre que, tout au moins dans le domaine de l'infiniment petit, tant qu'on n'a pas fait une mesure sur un système (par exemple un atome et son cortège d'électrons), on ne peut rien assurer de la réalité de ce système. Tout au plus peut-on conjecturer que ce système se trouve dans un de ses états possibles, selon divers degrés de probabilités. " Tant qu'on ne fait pas de mesure, écrit Etienne Klein, les propriétés ne sont connues que par la probabilité qu'une éventuelle mesure donne telle ou telle valeur .  [...] L'objet physique perd les attributs de pleine permanence qu'il possédait en physique classique, et cela remet en cause l'objectivité traditionnelle. "

Etienne Klein écrit que l'expérience de pensée de Schrôdinger est à la limite du canular. C'est sans doute que, dans la même boîte, le physicien autrichien avait réuni un représentant du monde microscopique (l'atome) et un représentant du monde macroscopique (le chat). En principe, les règles qui valent pour le premier ne valent pas pour le second. Tel n'est pas mon avis. La fiction imaginée par Schrödinger  suggère irrésistiblement, selon moi, que, contrairement à l'opinion courante qui voudrait opposer le monde microscopique (celui de l'atome dans tous ses états possibles, dont on dit alors que tant qu'une observation n'a pas tranché en faveur de l'un ou de l'autre, ils sont superposés) au monde macroscopique, représenté par le chat, nous sommes, face au monde macroscopique au sein duquel nous sommes plongés, dans la même situation qu'un physicien tentant de mesurer un système atomique. Tant que nous n'avons pas fait d'observation sur ce "réel" environnant, nous ne pouvons, en toute rigueur, rien en dire. Cependant, on sait que ce n'est pas ainsi que les choses se passent puisque, cédant à l'illusion d'être en contact direct et permanent avec le réel environnant, nous ne cessons, avec une coupable assurance, de formuler des jugements sur son existence et sur son état, pariant imprudemment sur une relative permanence de cette existence et de cet état. Ce faisant, nous oublions, si tant est que nous l'ayons jamais su, que nos sens ne sont pas autre chose que des instruments d'observation et de mesure qui nous permettent incessamment d'obtenir des informations sur le monde, informations en quantité restreinte, valables seulement pour un point x de l'espace et du temps, et dont la fiabilité est d'ailleurs sujette à caution. De plus, de même qu'en physique quantique, il est impossible de dissocier l'objet observé du moyen de l'observer, de même nos sens ne nous donnent pas accès à un réel extérieur objectivement séparable d'eux : c'est la conscience que j'en ai qui lui donne sa forme, laquelle peut varier d'un observateur à l'autre. Il y a longtemps que Schopenhauer l'a montré : le monde "extérieur" n'est rien d'autre que la représentation que j'en ai. Ce matin, la secrétaire de mon dentiste indiquait par téléphone à une cliente les détails qui lui permettraient de repérer le cabinet où elle devait se rendre pour la première fois. Parmi ces détails figuraient les volets verts du bâtiment. Sur ce le dentiste s'étonna : "Les volets verts, dites-vous ? Mais ils sont bleus. ". Pour ma part, je les avais vus bleus aussi.

Pour autant, il serait imprudent de qualifier d'erreur la perception de la secrétaire. il serait plus juste de considérer que si, dans leur immense majorité, nos semblables verraient  ces volets bleus, cela ne  veut pas dire pour autant qu'ils le sont effectivement. Le fait de les voir verts plutôt que bleus n'implique pas nécessairement que la personne qui les voit ainsi  souffre d'un trouble oculaire ; on peut penser qu'un petit nombre de gens partagent cette perception et se dire que, si les facultés oculaires de la majorité sont réglées d'une certaine façon, celles d'une minorité le sont d'une autre. Affaire de statistiques et de probabilités. Après tout, nous savons bien que nos sens ne perçoivent pas l'ultraviolet ni l'infrarouge, mais peut-être certains sont-ils capables de franchir ces limites imposées au plus grand  nombre. De même, le daltonisme n'est un handicap physique que pour autant que la pratique sociale repose sur la perception des couleurs de la majorité.

Si j'observe un objet du monde quelconque, tant que je l'observe, j'obtiens un certain nombre d'informations sur son état -- et seulement ces informations-là, à l'exclusion d'une foule d'autres --, mais dès que je m'éloigne et que je le perds de vue, je devrais m'interdire d'affirmer sur lui quoi que ce soit de certain. Le principe d'incertitude de Werner Heisenberg vaut autant pour le monde macroscopique que pour celui des particules "élémentaires". Une revue scientifique titrait, il y a peu, en couverture : " Est-ce que la lune existe si nous ne la regardons pas ? ".

L'autre jour, je me suis retrouvé, une fois de plus, dans le tuyau  d'une machine sophistiquée appelée tep-scanner . Il s'agissait d'observer et de mesurer l'état de certaines parties de mon corps. Pendant les trois jours où j'ai attendu les résultats, je me suis senti dans une situation analogue à celle du chat de Schrödinger : à la fois en bonne santé et malade. Du reste, les résultats tirés de l'observation des images prises par l'appareil ne valaient strictement que pour le très bref instant où elles avaient été prises. Depuis, je n'ai pas cessé (l'intérieur de mon corps n'a pas cessé) d'être dans des états superposés, que seul un calcul de probabilités, effectué par les médecins, peut approximativement distinguer.

"Comment vas-tu ? ", me demandait tout-à-l'heure cette amie qui connaît mes difficultés de santé. -- Bien, lui ai-je répondu. Mais qu'est-ce que j'en savais ? Tout au plus aurais-je dû lui répondre : couçi-couça. C'est d'ailleurs la seule réponse qu'on devrait jamais donner. Mais quand il s'agit d'évoquer  la santé  et même l'existence, des gens que nous connaissons personnellement et aimons, le langage courant est orienté par d'inconscientes préoccupations apotropaïques, performatives, saturées d'affectivité.

Rejoignant et confirmant certaines intuitions philosophiques, la physique quantique dénonce l'illusion de notre permanence au sein d'une permanence du monde tout aussi illusoire, alors que notre lot, comme aussi celui du monde, est l'impermanence. Mais sans doute cette illusion fait-elle partie des conditions qui nous permettent de vivre. Tout l'effort des humains, depuis toujours, n'est-il pas d'introduire  dans le monde, dans la société, dans leur existence individuelle, de la permanence, antidote à l'impermanence d'un réel qui ne cesse de se dérober à leur prise ?

Cette tension dialectique mystérieuse entre impermanence et permanence fait toute la beauté de l'amour. Comme cette secrétaire qui voyait verts les volets que tout le monde voit bleus, l'amoureux découvre chez l'être aimé des merveilles qu'il est peut-être seul à voir mais qui n'en existent pas moins et qu'il se découvre la vocation de proclamer. Dès que je l'ai connue, la noblesse de ses traits, reflet de ses pensées, la grâce de son port, l'éclat profond de ses grands yeux sombres m'ont conquis pour toujours. Ses ancêtres sont, pour une part, originaires du Sud de l'ancienne Russie, et  j'ai reconnu un jour son visage dans celui des anges peints par Andreï Roublev. Je suis porteur d'une vérité d'elle, d'un état d'elle, état délectable qu'elle ignorait probablement elle-même. On sait combien les femmes sont souvent étonnées de l'admiration émerveillée que leur voue l'amoureux, comme si elles ne parvenaient pas à se défendre du sentiment de ne pas la mériter.

Au début d'un chapitre de son petit livre, intitulé Un réel qui se dérobe, Etienne Klein cite une phrase de Valère Novarina, tirée de La Chair de l'homme :

" Je respecte beaucoup le réel, mais je n'y ai jamais cru ."

Voire ... Faut-il croire au réel ? Insaisissable et pourtant saisissable. Toujours changeant et pourtant, là, le voilà, tel qu'en lui-même ? Tel qu'en tout cas il appartient à chacun d'entre nous de le porter à l'existence.


Etienne KleinLa Physique quantique   ( Dominos / Flammarion )


( Posté par Félix , avatar eugènique félidé )



vendredi 16 décembre 2016

dimanche 11 décembre 2016

De l'intelligence

1407 -


Qu'est-ce que l'intelligence ? Pour éclairer notre lanterne, consultons  l’article « intelligence » du  Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey. Après avoir rappelé que le mot vient du latin « intelligentia » qui désigne la faculté de connaître et de comprendre, l’auteur indique que, depuis le XVIIe siècle, le mot désigne la qualité d’un être capable de comprendre.

La qualité d'un être capable de comprendre ? Mais de comprendre QUOI au juste ? Les tests de Q.I. ont cet inconvénient de nous faire croire que l'intelligence est une faculté indépendante de l'objet qu'elle s'attache à comprendre. Pourtant, ces tests sont fondés sur la capacité d'un sujet à comprendre telle ou telle chose,  à l'exclusion de toutes les autres ; ils mesurent toujours l'intelligence de quelque chose de précis.

Ainsi, en dépit de tous les tests de Q.I. du monde, l’intelligence comme don indépendant de tout le reste,  ça n’existe pas. On oublie toujours que, lorsqu’on fait preuve d’intelligence, c’est qu’on a (à un moment donné) l’intelligence DE quelque chose, et seulement de cela. Cette capacité, on ne la possède pas une fois pour toutes ; un enfant de cinq ans peut avoir de certaines choses une intelligence qu’il ne possèdera plus dix ans plus tard ; on n’a pas non plus la même intelligence que son voisin ; un vagabond, adepte de l’école buissonnière, aura une intelligence de certains aspects du monde naturel qui passeront toujours au-dessus de la tête d’un docteur ès lettres. Certains romans de Giono montrent très bien ça.

Simone Weil écrit, dans La Pesanteur et la grâce :

" Il n’y a rien de plus proche de la véritable humilité que l’intelligence. Il est impossible d’être fier de son intelligence au moment où on l’exerce réellement. Et quand on l’exerce on n’y est pas attaché. Car on sait que, deviendrait-on idiot l’instant suivant, et pour le reste de sa vie, la vérité continue à être. »

L’intelligence comme grâce de l’instant. Intelligence DE quelque chose, à un moment de notre vie. Rien de plus opposé à une conception de l’intelligence comme don, mesurable par QI que cette description de l’intelligence par Simone Weil. Rien n’est jamais donné à l’homme une fois pour toutes, et surtout pas l’intelligence. A chaque fois, tout est à refaire. Ce qui n’invalide pas l’exercitatio. Au contraire.

Nous, humains, sommes très fiers de la supériorité de notre intelligence sur celle des autres êtres vivants. Mais que savons-nous de l'intelligence des animaux ? Pour ma part, je suis persuadé que l’intelligence de mon chat le rend capable de comprendre des tas de choses que je ne comprends pas (ou que je comprends autrement). Oui, l’intelligence est un mystère, infiniment subtil. Elle n’est pas l’apanage exclusif de l’être humain. Elle est partout dans le monde vivant, et peut-être même au-delà.

Cette méconnaissance des capacités et des formes d'intelligence chez les autres espèces vivantes vient aussi que nous attachons un prix sans doute excessif à l'intelligence rationnelle et abstraite. Pourtant, nous savons qu'existe l'intelligence du coeur, qui a peu à voir avec la rationalité. Il est clair que, dans bien des cas, l’aptitude à la sympathie, à l’empathie est une condition sine qua non de l’intelligence.

Il existe aussi une  intelligence du corps. Elle est tout autant une affaire de neurones que l’intelligence des raisonnements mathématiques. Je ne vois pas pourquoi l’intelligence d’un footballeur supérieurement doué dans sa partie, j’entends l’intelligence de ses mouvements et de ses gestes, l’intelligence de leur efficacité et de leur beauté, devrait être placée au-dessous de celle d’un prix Nobel de physique, éminente dans sa partie, mais dans sa partie seulement. Cette intelligence de son corps dans l’espace qui est celle d’un grand footballeur s’apparente, à celle de l’artiste : chez un brillant footballeur comme chez un brillant danseur, l'intelligence du corps se manifeste de façon également éclatante. Gardons-nous d'une conception de l’intelligence  pyramidale, qui placerait l’intelligence rationnelle, dont le modèle est le raisonnement mathématique, au sommet.

Du reste, son intelligence rationnelle est à la fois la meilleure amie de l’humanité et sa pire ennemie.
Personne ne songe à nier les merveilles que les humains doivent à l’usage de leur intelligence rationnelle ;  nous lui devons, par exemple, quelques chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale que les bonobos eussent été bien en peine d’écrire. Et quant à moi, je leur dois d’avoir prolongé ma vie de quelques années. Mais on ne peut pas nier non plus les effets massivement mortifères de l’usage de ladite intelligence rationnelle. Les derniers survivants d’Hiroshima s’en souviennent comme si c’était hier. Nous, individus, sommes à la fois les acteurs minuscules et les victimes minuscules d’un aussi grandiose travail dialectique.

Ainsi, parmi les effets les plus remarquables de la supériorité de l’intelligence rationnelle dont les humains font un si remarquable usage, ont peut  citer la prolifération des armements nucléaires, le réchauffement climatique et la disparition de plus de 40% des populations de vertébrés en 40 ans. Il n’est pas sûr que le recours massif de l’humanité à son intelligence rationnelle lui permette de survivre à de si massives catastrophes. Pour réaliser les avancées scientifiques et technologiques qui mettent aujourd'hui l'humanité à la merci d'une apocalypse nucléaire et d'un désastre climatique de première grandeur, il aura fallu déployer des trésors d'intelligence rationnelle,  mathématique, abstraite. Jusqu'à nouvel ordre, le même type d'intelligence ne semble pas en mesure d'élaborer les recettes qui permettront d'y échapper.

Le recours à l’éthique permettra-t-il de surmonter une aussi massive aporie ? Rien n’est moins sûr.
















samedi 3 décembre 2016

Décohérence, ou le paradis perdu

1406 -


Au commencement était … l’atome ? Disons (pour simplifier) l’atome, un seul atome ; ou plus probablement, bien plus petit  que l'atome, le primordial infiniment petit, réunissant en lui l’infini de ses possibles infiniment superposés ; le tout-en-un du divin bricoleur, quoi ; le royaume de l’imprévisible et tout-puissant Hasard ; et puis, voici que se produit la catastrophe, d’où naît l’univers macroscopique; et voici en marche la causalité, et sa soeur, la rationalité ; la catastrophe porte, dans le jargon de la physique quantique, un nom précis : décohérence. La décohérence, c'est la fin des états superposés, la fin des possibles en liberté, l'avènement du déterminisme et de la logique. A ne saurait plus être en même temps non-A. L’Univers tel que nous le connaissons, et nous mêmes dedans, sommes le produit de la décohérence et sommes soumis à son pouvoir. Comme tous les imprévisibles chats, celui de Schrödinger s’est escapé (à jamais) dès la naissance du monde. Z’avez pas vu Mirza ?

Tout le monde le sait, Mirza est un chien, ou plutôt une chienne, ce qui complique encore. Je peux appeler Mirza le chat de Schrödinger, parce que le chat de Schrôdinger vit dans le paradis antérieur à la décohérence ; outre qu'il est à la fois vivant et mort, il est donc aussi bien un chien, une chienne,une méduse, qu’un chat. En revanche, je ne peux pas appeler mon chat Mirza, parce que mon chat ne peut pas être à la fois un chat et une chienne ; il vit en effet dans un monde régi par la décohérence, comme vous et moi. Or de quoi souffrons-nous ? de quelle irrémédiable nostalgie sommes-nous affectés ? De ne pas être à la fois nous-mêmes, le voisin ou la voisine (de préférence la voisine),un chat, un chien, une méduse, un arbre etc. Tout cela ne pourrait se produire que grâce à la superposition des possibles, à l’infini. Je pose que le paradis perdu dont nous avons la nostalgie, c’est celui-là, celui de la superposition à l’infini, celui de l’Un-Multiple, celui du tout-en-un. Etre un comprimé d’infiniment petit qui contiendrait tout ! le pied ! Il existe bien tout de même des moyens (modestes, mais on fait avec ce qu’on a) de lutter contre la décohérence : l’amour, la mystique, la littérature … Mais ils ne suffisent pas à nous guérir de notre nostalgie.

Je pose que le retour au paradis perdu ( celui de l’infinie superposition, antérieur à la décohérence) est possible. Il dépend d’un paramètre, bien connu des astrophysiciens : celui de la masse critique de l’Univers. Il semble que les discussions continuent d’aller bon train sur la question. Si cette masse critique atteint ou dépasse un certain seuil, c’est l’effet élastique : le retour fissa au comprimé d’infiniment petit contenant tout (virtuellement) ; sinon c’est l’expansion, le refroidissement, la décohérence et l’ennui, jusqu’à la mort. 

Cependant, avant de retrouver le paradis, il faudrait peut-être ( sait-on jamais, avec ces satanées probabilités ) en passer par une étape assez pénible : revivre, mais en sens inverse, depuis la mort (rebaptisée "naissance") jusqu'à la naissance (rebaptisée "mort") ; refaire toutes les expérience de la vie antérieure, mais à l'envers. De cette vie antérieure, il faut espérer que nous ne conserverons aucun souvenir, sinon, ce serait par trop fastidieux, et pas très drôle. Tant pis pour Baudelaire, qui n'avait pas prévu le coup. Je crois qu'un film récent, que je n'ai pas vu et dont j'ai oublié le titre, développe un tel scénario.



mardi 29 novembre 2016

Un Sarkozy de l'âge du bronze !

1405 -


Des archéologues israéliens viennent de faire une étonnante découverte, sur un site datant de l'âge du bronze, près de Tel-Aviv. Il s'agit d'une très singulière statuette, que voici :




Ce personnage est, de toute évidence, un sosie de Sarko.  Comment se peut-il cela ? Eh bien, voilivoilà :

On le sait, le Moyen-Orient est le pays des prophéties et des prophètes. Cela a commencé bien avant les temps bibliques. Cette statuette en est la preuve. Elle représente en effet, avec près de quatre mille ans d'avance, Sarko en méditation après la séance de fist-fucking à lui infligée par les électeurs de la primaire de la droite.

Selon les deux inventeurs, Nathan Kulazek et Sam Vazline, de l'Université de Tel-Aviv, la partie basse de la figurine, nettement disproportionnée, serait, de façon non moins prophétique, un hommage par anticipation à l'hyper-réalisme.

On vient d'apprendre que des tracts signés du p'tit Nicolas circulent à Paris. Ils disent : " J'y vais quand même ! " . Mais c'est qu'il y prend goût au fist fucking, le p'tit pépère !

vendredi 25 novembre 2016

En lisant "La Montagne magique" (3)

1404 -


Les discussions -- le mot débats conviendrait mieux -- entre les deux intellos, Settembrini et son adversaire juré Naphta, qui abordent successivement un nombre remarquablement varié de sujets , occupent dans le roman une place considérable : quelque cent des grandes pages de la nouvelle édition, réparties en trois ou quatre séquences principales, dont  la plus développée forme un sous-chapitre intitulé Operationes spirituales, qui compte pas moins de trente pages. Elles prennent en effet le plus souvent l'allure de débats (plutôt que de discussions privées, dont ces débats sont d'ailleurs donnés comme le prolongement, les duellistes passant apparemment, chaque fois qu'ils se rencontrent, une grande partie de leur temps à se jeter à la tête leurs arguments respectifs). Débats rend mieux compte de la théâtralité de ces affrontements qui se déroulent devant un public restreint mais captivé ; les deux adversaires ont  sûrement l'un et l'autre le sentiment, obscur peut-être mais satisfait à coup sûr, de se produire à leur avantage dans une performance qui suppose une scène et des auditeurs-spectateurs. Il n'est pas impossible d'ailleurs que Thomas Mann nous propose ici une version parodique de débats intellectuels qui devaient passionner le public cultivé de l'époque et auxquels les moyens médiatiques modernes assurent aujourd'hui une publicité et une audience considérables. Les questions abordées ont conservé, pour la plupart, leur actualité, et la considération de quelques événements récents nous fait prêter une oreille plus attentive à  certains échanges, celui-ci par exemple :

" Il [Settembrini] détenait, déclara-t-il, des informations confidentielles selon lesquelles les Jeunes-Turcs venaient de mettre la dernière main à une entreprise visant à renverser l'Etat. La Turquie, Etat national et constitutionnel, quel triomphe pour l'humanité !
  " La libéralisation de l'islam, ironisa Naphta. Formidable ! Le fanatisme éclairé, très bien. Du reste, cela vous concerne, fit-il en s'adressant à Joachim. Si Abdul Hamid tombe, c'en est fini de votre influence en Turquie, et l'Angleterre va s'ériger en protectrice ... Vous devriez prendre très au sérieux les contacts et les informations de notre ami Settembrini ", dit-il aux deux cousins, ce qui passa pour une nouvelle impertinence, puisqu'il les croyait manifestement capables de ne pas prendre au sérieux M. Settembrini. " Il s'y connaît, en révolutions nationales. Dans son pays, on entretient de bonnes relations avec le comité anglais des Balkans. mais qu'adviendra-t-il du traité de Reval, Lodovico, si vos Turcs progressistes ont de la chance ? Edouard VII ne pourra plus concéder aux Russes l'accès aux Dardanelles et, si l'Autriche se décide malgré tout à avoir une politique active dans les Balkans ...
  -- Vous et vos sombres prophéties ! protesta Settembrini. Nicolas aime la paix. On lui doit les conventions de La Haye, qui sont un cadre moral de premier plan.
  -- Tiens donc, la Russie devrait s'accorder un répit, après ses petits déboires à l'Est !
  -- Voyons, monsieur ! Vous ne devriez pas tourner en dérision l'aspiration de l'humanité au perfectionnement social. Le peuple qui entravera cet élan sera sans nul doute frappé d'ostracisme, en matière de morale.
  -- A quoi sert la politique, sinon à fournir aux uns et aux autres l'occasion de commettre des entorses à la morale ?
  -- Vous êtes partisan du pangermanisme ? "
Naphta haussa les épaules, lesquelles n'étaient pas tout à fait à la même hauteur. Une certaine asymétrie venait sans doute s'ajouter à ses autres disgrâces. Il ne daigna pas répondre. Settembrini émit un jugement :
  " En tout cas, ce que vous dites là est cynique. Les généreux efforts que fait la démocratie pour s'imposer sur le plan international ne sont, à vos yeux, que roublardises de politiciens ...
  -- Vous voudriez que j'y voie de l'idéalisme et même de la religiosité ? Il s'agit des derniers sursauts précaires de l'instinct de conservation dont dispose encore vaguement un système mondial qui est condamné. La catastrophe va arriver, c'est inévitable, par tous les chemins et par tous les moyens. ".

Le bref éloge ironique du "fanatisme éclairé" par Naphta sonne fort désagréablement pour nous, à l'heure où le dictateur Erdogan a entrepris de liquider l'héritage Jeune-Turc de Mustapha Kemal. "A quoi sert la politique, demande-t-il, sinon à fournir aux uns et aux autres l'occasion de commettre des entorses à la morale ? ". Il suffit de songer à ce qui se passe en Syrie pour être tenté de lui donner raison. Oui,  le réalisme cynique, le pessimisme de Naphta nous paraissent avoir été confirmés par la suite des événements jusqu'à nos jours, et l'idéalisme de Settembrini nous semble bien naïf.

Bien savoureuse aussi, à l'heure où les récents projets ministériels sur l'enseignement du grec et du latin sont accusés de préparer l'enterrement de la culture classique, est l'empoignade où, contre Settembrini, défenseur de cette culture, Naphta, tout professeur de latin qu'il est, se fait l'avocat ... du diable, s'en prenant d'abord à Virgile :

"  [...] Certes, il avait plus ou moins provoqué Naphta, qui passa tout de suite à l'attaque en s'en prenant au poète latin que Settembrini, comme chacun sait, adorait, idolâtrait, voire plaçait au-dessus d'Homère, alors que Naphta l'avait, à maintes reprises, écrasé de son mépris le plus cinglant, comme d'ailleurs la poésie latine en général. [...] Du reste, les docteurs de la jeune Eglise avaient dénoncé sans relâche les mensonges des philosophes et poètes antiques, et surtout les écrits entachés par l'éloquence touffue de Virgile ; de nos jours, un siècle venait de descendre dans la tombe, une aube prolétarienne commençait à poindre, et c'était vraiment bien le moment de s'identifier à ces penseurs. Pour répondre à toutes les questions de M. Settembrini, il le priait de croire que lui, l'orateur, exerçait son activité quelque peu bourgeoise, à laquelle il avait eu la bonté de faire allusion, avec toute la reservatio mentalis qui s'imposait. Ce n'était pas sans ironie qu'il prenait part à une activité pédagogique dont la durée de vie, à en croire les tempéraments sanguins, se mesurait tout au plus en décennies. "

Là, on est obligé de constater que Naphta s'est trompé puisque, plus d'un siècle après cette prophétie, ladite activité pédagogique continue d'être exercée dans divers pays d'Europe, dont la France. En tout cas, on voit que la question de l'obsolescence supposée des humanités classiques et de la forme de culture vers laquelle l'Europe devait s'orienter se posait déjà.

L'amateur de romans où l'action se maintient à un rythme soutenu peut trouver un peu longuettes ces discussions et  l'on peut se dire, en effet, que Thomas Mann a un peu négligé, dans ces parties de l'oeuvre, ces ingrédients importants d'un roman bien conduit que sont l'action et l'intrigue, et qu'il a cédé à la tentation de nous faire part de ses idées personnelles sur divers sujets. Cette objection me semble recevable, mais il ne faut pas perdre de vue que, dans ce roman-ci, l'auteur décrit les effets divers, positifs et négatifs, qu'ont les conditions particulières liées à la maladie et à son traitement, dans un cadre particulier, sur la forme de vie qu'adoptent les pensionnaires du Berghof. Les formes de vie, serait-il plus juste de dire, puisque chacun d'eux réagit différemment, selon son tempérament, ses connaissances, ses dispositions, ses aptitudes et ses moyens, à ces contraintes. Néanmoins, on peut constater qu'à certains égards existent un certain nombre de traits communs à ces formes de vie individuées.

Comme on dit, à quelque chose malheur est bon ; on fait contre mauvaise fortune bon coeur ; on fait avec, en essayant de faire au mieux. On fait : on crée, on invente, on intègre les données de la maladie à une combinatoire aléatoire et ouverte, créatrice de formes inédites de vie.Mais la description et la réflexion de Thomas Mann vont plus loin. Elles suggèrent que la maladie crée un espace et un temps favorables, dans les meilleurs des cas tout au moins, à l'expression des plus hautes dispositions. Depuis qu'il vit parmi ceux d'en-haut, Hans a développé en lui des dispositions à la méditation qu'il avait jusque là ignorées, s'est pris de curiosité pour des aspects du réel qui, autrement, l'auraient sans doute laissé indifférent, sa vie durant ; il a ouvert des livres qu'il n'aurait jamais ouverts autrement, accumulé des connaissances étrangères au domaine de ses préoccupations professionnelles. Son intérêt pour les spéculations de Settembrini et de Naphta témoigne de cette ouverture d'esprit neuve chez lui. Son regard sur les autres a aussi profondément changé. A la vérité, il n'est plus le même homme. L'homme d'en-haut a tourné le dos à l'homme des plaines.

Mann propose ainsi du problème existentiel que pose aux humains la maladie une approche qui annonce celle que développera un Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique (1943). Pour celui-ci, l'incidence de la maladie sur la forme que prend  une vie ne saurait s'apprécier exclusivement en termes d'amoindrissement, d'appauvrissement, de diminution, de manque. Non seulement la maladie n'est qu'un des éléments de la forme d'une vie mais elle ouvre des possibilités de vie, des possibilités d'enrichissement de la vie. Selon Marielle Macé ( dans Styles / Critique de nos formes de vie ), Canguilhem a entrepris de " redéfinir les rapports entre l'état de santé et l'état de maladie. Il réfutait une vision commune de la maladie, qui consiste à voir une altération quantitative de l'état normal ( un hypo ou un hyper ) ; et définissait au contraire la maladie comme " une autre allure de la vie " : une allure globale, engageant le sujet tout entier dans un nouvel arrangement qualitatif ".

Si Marcel Proust n'avait pas souffert de son asthme, il n'aurait peut-être jamais écrit A la recherche du temps perdu . Il en alla sans doute semblablement d'un Roland Barthes, dont la même Marielle Macé nous dit :

" Tout a sans doute commencé en effet lorsque la vie du jeune Barthes s'est trouvée affectée par les soins infligés aux tuberculeux. Soins d'un autre temps ( au moment où l'on commençait à traiter les malades aux antibiotiques, Barthes faisait l'objet de cures du XIXe siècle -- cures de soleil, cures de "déclive", cures de silence même ) ; soins qui le condamnaient à  des formes de retrait social contredisant tout ( son âge, ses besoins, ses projets ) ; soins qui offensaient la formation de son existence politique, et l'éloignaient du moment historique ( celui de la guerre et de ses engagements ). Voilà une vie refermée aussitôt qu'ouverte, à l'âge  qui aurait dû être celui de tous les possibles ; voilà une retraite forcée, et non choisie, qui a décidé de toute une couleur du vivre ( isolement, silence, désengagement, ennui, plainte ...). Barthes est ce jeune homme qui a eu la maladie et la convalescence pour séjour principal, pour foyer, pour ethos pendant près de quinze ans.
   Et le plus frappant est peut-être  qu'il ait d'emblée vécu la maladie comme une véritable " forme de vie ". Une forme, une configuration, avec ses coordonnées rythmiques (rythmes physiques, rythmes psychiques ), ses coordonnées spatiales, ses coordonnées gestuelles, ses protocoles, sa plasticité, et surtout avec l'acquiescement à l'interrogation morale et politique qu'ouvre toute forme de vie, c'est-à-dire tout aménagement du  vivre. L'événement de la maladie s'est imposé dès 1934 comme l'exigence d'une "vie nouvelle", le choc d'une vie nouvelle, une vie séparée dans une société séparée. L'aventure a été considérable, produisant pour toujours un savoir pratique de la gravité de la vie et de la vulnérabilité qui gît dans l'incertitude de ses formes. Je crois qu'elle a ouvert Barthes à une attention constante à la portée éthique de toute  forme  de vie [...] ".

Il est clair que ces lignes auraient pu être écrites pour rendre compte de ce que Thomas Mann fait vivre et découvrir à son héros Hans Castorp.

Le sous-chapitre intitulé Neige illustre ces possibles inédits induits par la nouvelle vie de Hans. Las d'être réduit par l'hiver à fréquenter seulement les abords immédiats du sanatorium, il loue une paire de skis et se trouve bientôt capable de s'éloigner de la station et de quitter les chemins balisés pour découvrir des aspects de la montagne encore inconnus de lui ;  une montagne fort intimidante au demeurant :

" Non, ce monde au silence illimité n'avait rien d'hospitalier ; il ne faisait qu'admettre, sans vraiment l'accueillir ni l'adopter, le visiteur qui s'y trouvait pour son propre compte, à ses risques et périls : face à cette intrusion et à cette présence, il avait une tolérance inquiétante et de mauvais augure, donnant l'impression d'une force élémentaire au silence menaçant, qui n'était mêmepas hostile, mais d'une indifférence funeste. L'enfant de la civilisation, étranger à une nature sauvage toujours éloignée de lui, est bien plus réceptif à sa grandeur que le robuste fils de la nature, qui dépend d'elle depuis l'enfance et la côtoie avec une familiarité pragmatique".

Au cours d'une halte, près d'un chalet d'alpage, Hans s'endort et se retrouve dans un vaste parc, au bord de la mer, où les hommes vivent sereinement en harmonie avec la nature ; pourtant cette vision idyllique s'achève sur une scène sanglante et barbare : dans le rêve comme dans le "réel", la violence et la douleur, sous leurs formes les moins supportables, ne sont jamais éloignées de l'harmonie et de la douceur. Toutefois, ce rêve n'est pas perçu par Hans -- ni par nous -- comme un rêve, mais comme une autre réalité : le rêve, lui aussi, fait apercevoir d'autres possibilités, ouvre sur d'autres formes de vie. N'est-il pas comme "une seconde vie" ?

Roman d'apprentissage que La Montagne magique ? Sûrement. Mais, plus sûrement encore, grande et belle leçon de vie.

Thomas MannLa Montagne magique  ( Fayard )

Georges CanguilhemLe Normal et le pathologique ( P.U.F. )

Marielle MacéStyles / Critique de nos formes de vie  ( Gallimard )



mardi 22 novembre 2016

De quelques formes que prend la vie un samedi matin

1403 -


" Individuations : les moments fragiles d'un individu "   ( Roland Barthes , Le Neutre )

" Non si dà vita vera se non nella falsa "   ( Franco Fortini )


A travers le volet filtre la vague lueur grise du jour naissant. Je m'apparais au réveil, couché sur le côté, épiant déjà (c'est devenu une habitude) les signaux, ou signes, ou symptômes que mon corps adresse à ma conscience. Du rez-de-chaussée monte le bruissement de ses pas glissés, à elle, qui s'affaire lentement, à son rythme. Dans le couloir, j'éprouve cette difficulté douloureuse à marcher, la plante du pied, le genou, qui disparaît au bout de quelques pas, le temps cependant que m'apparaisse une autre incarnation de moi, celui qui (bientôt ?) se traînera entre deux béquilles.

Dans la cuisine ou dans le séjour, nous nous découvrons l'un à l'autre, comme chaque matin. Rien de trop changé. Cela devrait me rassurer. J'épie cependant, comme chaque fois, comme tout à l'heure j'épiais les signaux de mon corps, les signes, signaux, symptômes que ses regards, ses mouvements incertains, ses paroles confuses m'adressent : y a-t-il de quoi constater l'aggravation, presque imperceptible, mais continue, de son état ? Combien de temps pourrai-je faire face seul, moi qui suis, comme on dit, "comme un oiseau sur la branche" ? Quelques mois ? Quelques semaines ?

Lever du rideau. Ouverture de la porte qui donne sur la véranda : apparaît sur le seuil le troisième larron, ses yeux bleus piqués sur sa fourrure blanche ; il entre en force, se frotte à nos jambes, puis file vers sa gamelle. Joyeux, nous n'avons d'yeux que pour lui. Rituel revigorant, rassurant. Rires, plaisanteries, toujours les mêmes, à quelques menues variantes près. Heureux d'exister pour les deux autres, de voir les deux autres,  et d'être vus par eux, de les entendre, de les toucher. Un temps, le temps est plein.

Mais ce matin, il  faut écourter la récréation : comme chaque samedi, il faut sacrifier au rituel des courses, et pour cela, se donner en représentation aux autres. Les autres à qui, si nous  étions morts tous les trois cette nuit, ça n'aurait fait ni chaud ni froid, vu que, pour les autres, nous n'existons pas. Eux non plus d'ailleurs. Au moins la nuit.

Sur  la route qui mène au supermarché, nous  commençons à exister pour les autres et réciproquement.  Oh, guère comme êtres humains, et les quelques visages figés rapidement aperçus ne suffisent assurément pas à restaurer entre eux et nous une communauté humaine. Non : seulement comme paquets métallisés lancés à vive allure les uns vers les autres, dangers multipliés d'anéantissement brutal dans un choc frontal. Le sentiment d'appartenir à une même espèce d' "usagers" (de la route) est vraiment trop fugitif pour que nous reconnaissions (surtout moi, qui suis concentré sur ma conduite) nos semblables dans ces mannequins tassés dans leurs habitacles et dont n'est visible, d'ailleurs, que la partie supérieure ; on me dira que prendre conscience qu'ils ont comme nous des couilles, des genoux, des talons, ça nous ferait vraiment une belle jambe. Voici qu'une boîte de tôle à roulettes nous rattrapant à vive allure vient se coller à notre pare-choc arrière ; la partie supérieure du mannequin au volant semble agitée de soubresauts, signes manifestes d'une impatience irritée ; c'est que nos rythmes vitaux ne sont pas accordés. Si on multiplie par le nombre d'agités en déplacement matinal sur cette route, on se rend compte d'un déficit grave d'harmonie préétablie.

La "grande surface" où nous nous rendons est implantée dans une zone semi-campagnarde, à bonne distance des agglomérations. Cela a pour effet d'éliminer pratiquement de sa clientèle les non-motorisés, qui correspondent grosso-modo aux pauvres-pauvres ( comme dirait Muriel Robin ).  Les mendiants notamment, si nombreux dans les centres urbains, sont complètement absents. Ne s'y montrent donc guère que des représentants des classes moyennes ou médiocrement moyennes ; on est à peu près entre soi. L'harmonie préétablie regagne du terrain. Mais c'est sans doute aussi pourquoi on y paraît si peu curieux des autres ; s'il est vrai que la conscience de la différence est le germe de la curiosité, on souhaiterait volontiers un peu moins d'harmonie, d'une harmonie de ce genre en tout cas. Notre commune condition de consommateurs gomme les multiples et bien réelles différences qui nous distinguent tous les uns des autres. Faire renaître en soi, à tout prix et à tout moment, la conscience curieuse, ouverte, des différences, c'est aviver son humanité, c'est aussi lutter contre l' "innocent" processus de ségrégation, parmi bien d'autres, qu'engendre l'organisation de la consommation de masse inféodée aux règles du commerce. Mais à neuf heures du matin, quand on s'est donné une heure pour faire les courses de la semaine, s'ouvrir curieusement à la diversité du monde, c'est sans doute plus facile à dire qu'à faire.

La conscience d'être proches (tout au moins spatialement) d'une humanité encore bien éparse à cette heure matinale ne se réveille vraiment que sur le parking, lorsque nous doublons ou croisons des couples poussant leur caddie, lorsque nous garons la voiture juste en face des deux vieux peu amènes qui viennent d'arriver et nous regardent les yeux ronds, avec bien moins d'intelligence que le chat tout à l'heure.

A nous de pousser le nôtre, de caddie, doublés par des gens pressés ou qui, pas même pressés, vont bien plus vite que nous, qui allons lentement, lentement, en vieux fatigués, très fatigués que nous sommes. Nous les voyons en général de dos, sans qu'un seul nous manifeste le moindre intérêt. Nous existons pour eux comme des obstacles à contourner, et fissa, car c'est à qui verra le premier s'ouvrir pour lui les portes de verre du grand magasin. La fréquentation de ces endroits a ceci de commun avec les défilés militaires que la face humaine s'y exhibe, somme toute, assez rarement : en général, c'est plutôt son cul qu'on y présente aux autres.

Dans le hall cependant, trois militants d'une association pour la sauvegarde des chats abandonnés recueillent des fonds. C'était le cas du nôtre ; j'en profite pour engager la conversation ; sympathie aussitôt affichée ; sourires détendus ; propos amènes. Décidément les chats sont la providence des humains en mal de liens.

Première amorce de socialisation positive sur un terrain commun. Toujours  bon à prendre, vu que rien ne dit que ça va durer.

Dans le magasin, nous suivons le parcours quasiment fléché qui nous est habituel, et dont les étapes ont été déterminées, moins par nos besoins que par les études de spécialistes du marketing. Nous pérégrinons donc des présentoirs de la presse aux cases à baguettes de pain, en passant successivement par le rayon des aliments pour chats, les produits pour la vaisselle, les boîtes et rouleaux de papiers utiles, tout ce qu'il faut pour faire sa toilette, les vins et spiritueux et, enfin, la bouffe, la bouffe et encore la bouffe : la moitié de la surface de ce très vaste magasin lui est consacrée, à croire que les clients -- et le genre humain dont ils sont un échantillon représentatif -- passent leur temps à se remplir l'estomac de multiples denrées solides et liquides. Pas étonnant que le diabète, les maladies cardio-vasculaires et les cancers soient les fléaux de l'époque. Les animaux sont interdits dans le magasin, sauf morts et correctement emballés : sous cette forme, en revanche, ils  s'y montrent en rangs serrés ; on n'a aucune peine à se convaincre, en allant du rayon boucherie au rayon poissonnerie, sans oublier la charcuterie et les plats préparés, que notre espèce a choisi de fonder sa survie sur l'assassinat massif des autres espèces.

Certains jours, le patron papillonne entre les rayons, serrant des mains à droite et à gauche, échangeant des blagues. Cela fait comme un ersatz de chaleur humaine, pas inutile à la prospérité d'un commerce. Si on comptait pour cela  sur les occasions d'échanges inter-humains à l'intérieur du magasin, il faudrait déchanter, tant elles sont rares, offertes seulement par quelque embouteillage de caddies et les attentes aux caisses. Il arrive alors qu'on  se sourie, qu'on se dise quelques mots, que parfois même on engage une brève conversation. Tous ces visages, souvent fermés, tristes, qu'on aura croisés, tous ces corps qu'on aura frôlés, si vite oubliés, toutes ces fugaces apparitions, tous ces fantômes ...

Il ne reste plus qu'à faire le parcours inverse, à s'enfermer dans sa boîte de tôle sur roulettes, et à courir vivement sur la route, parmi d'autres boîtes de tôle -- mais qu'est-ce qu'elle fout, celle-là ? -- pour rejoindre son chez-soi, sans jamais perdre son quant-à-soi.


Savoir à quoi tenir / Savoir à quoi s'en tenir . L'un suppose l'autre. L'un est inséparable de l'autre . On ne peut tenter de répondre à la première question sans être allé aussi loin que possible, aussi lucidement que possible, dans la réponse à la seconde. Sans oublier que le coefficient d'incertitude reste toujours grand, les réponses toujours à reconsidérer, les interrogations toujours ouvertes.

Marielle MacéStyles / Critique de nos formes de vie   ( Gallimard / NRF essais )



vendredi 18 novembre 2016

Plaisirs du prosélytisme

Ce matin, conversation avec deux voisins, elle catholique intégriste, lui musulman qui ne l’est pas moins. Je leur ai benoîtement fait part de mon athéisme. Ma profession de non-foi les a plongés dans un état d’incrédulité teintée d’indignation furibarde. J’étais l’incarnation de ce qu’ils avaient toujours eu la plus grande peine à admettre, et même à concevoir, une insulte vivante à l’Ordre Divin, le Mal Absolu là, tout d'un coup, sur ce coin de trottoir. J’ai tenté de me rattraper en leur faisant part de l’état de satisfaction intense, pour ainsi dire béate, où m’avait maintenu depuis l’âge de dix ans mon athéisme résolument matérialiste, version épicurienne progressivement complétée par la lecture de Nietzsche et de Marx. Rien à craindre de la mort ; elle vient à son heure, sans faire d’histoires ; j’ai cité Lucrèce, en latin ; je leur ai avoué avoir abondamment joui, en guise de préparation à la mort, de tous les plaisirs de la vie, à commencer par ceux que j’ai si souvent goûtés dans les bras des dames (je suis marié, qu’on imagine leur tête) ; j’ai confessé me moquer des tables de la Loi et avoir bafoué au quotidien les dix commandements et les autres ; je me suis fait une gloire de n’avoir perdu aucune minute de ma vie en génuflexions, prosternations et autres salamalecs inutiles, dans aucune église, temple, synagogue ou mosquée ; j’ai avoué en ricanant avoir toujours mis les écrits du Divin Marquis à cent lieues au-dessus des paroles divines. Dans une alerte péroraison, j'ai conclu sur le délicieux sentiment d'irresponsabilité où se complaît, a priori, l'athée convaincu : du sort de l'univers en général et de celui de ses semblables en particulier, il se contrefiche. Après lui, le déluge.

Histoire de déplomber l'ambiance, je leur ai sorti ma blague du jour : l'Ancien Testament = l'Ancien atteste et ment.  Ouarf ! J'ai été le seul à m'esclaffer.

Sur ce, les priant de vouloir bien m'excuser de céder à un besoin pressant, je me suis retourné contre le mur pour pisser un coup.

Ils ont filé sans demander le reste en marmonnant des imprécations.


(Posté par : Paul de Farce , avatar théologique intermittent )





lundi 14 novembre 2016

L'immortalité, propriété du vivant

1401 -


On est immortel, tant qu'on est vivant" déclare Philip Roth.

A mon sens, il ne fait que reprendre  un propos bien connu d'Epicure sur notre rapport à la mort. Pour Epicure, nous ne rencontrons jamais la mort. C'est pourquoi il n'y a pas lieu de la craindre. Il s'en explique dans sa lettre à Ménécée :

" Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. [...] Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. "

On peut donc à bon droit soutenir que l'immortalité est une propriété du vivant, à condition d'ôter à "immortalité" ses habituelles connotations temporelles, métaphysiques et religieuses. Edgar Morin, dans une autre perspective il est vrai, a employé un jour le mot amortalité  (dans L'Homme et la mort ). La conscience est a-mortelle parce qu'elle ne peut être conscience de son propre anéantissement. Toute personne qui a subi une anesthésie générale le sait parfaitement : après l'injection, la conscience demeure quelques instants, réduite à quelques perceptions fugaces, puis... plus rien. Une telle expérience est d'ailleurs fort utile pour nous aider à lutter contre l'angoisse de la mort. Un sommeil sans rêves est une autre approche de l'anéantissement de la conscience dans la mort.

La conscience ne peut donc "vivre" son propre anéantissement. L'une exclut l'autre. On peut donc déclarer, avec Philippe Roth, qu'on est immortel (ou a-mortel) tant qu'on est vivant, et surtout tant qu'on est conscient.

Thomas Mann, dans La Montagne magique, évoque ce passage de la Lettre à Ménécée, et propose une illustration des remarques d'Epicure à propos de la mort de Joachim (fin du chapitre VI) :

"  De fait, notre mort concerne plus les survivants que nous-mêmes, et le mot de ce sage spirituel, que nous citons en substance, garde toute sa validité sur le plan moral :  quand nous sommes, la mort n'est pas là et, quand elle est là, nous ne sommes plus. Par conséquent, entre la mort et nous, il n'y a pas le moindre rapport réel, c'est une chose qui ne nous concerne absolument pas, et regarde tout au plus le monde et la nature. Voilà pourquoi tous les êtres l'envisagent avec tant de tranquillité, d'indifférence, d'irresponsabilité et d'innocence égoïste. "

L'envisagent, ou plutôt ne l'envisagent pas. Tous les êtres ? Je dirais quant à moi : tous les êtres  sauf l'homme. S'il est le seul à faire des histoires, c'est sans doute parce qu'il est "le seul animal qui sache qu'il doit mourir".

Nous avons une connaissance directe et indirecte (par le langage, les images...) de la mort des autres. Par la précédente, nous avons une connaissance indirecte de notre propre mort. Mais de celle-ci, nous ne pouvons  avoir une connaissance directe. C'est pourquoi, le bon Joachim de Thomas Mann meurt sans faire d'histoires et, à la vérité, sans s'en apercevoir. Comme nous tous.

Dans un passage du De Natura rerum (III, 830-842), Lucrèce reprend l'observation d'Epicure dans la Lettre à Ménécée :

" Nil igitur mors est ad nos neque pertinet hilum,
quandoquidem natura animi mortalis habetur.
Et velut ante acto nil tempore sensimus aegri,
ad confligendum venientibus undique Poenis,
omnia cum belli trepido concussa tumultu
horrida contremuere sub altis aetheris oris
in dubioque fuere utrorum ad regna cadendum
omnibus humanis esset terraque marique,
sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit quibus e sumus uniter apti,
scilicet haud nobis quicquam, qui non erimus tum,
accidere omnino poterit sensumque movere,
non si terra mari miscebitur et mare caelo. "

( " La mort n'est rien pour nous et ne nous touche en rien
puisque l'esprit révèle sa nature mortelle.
Et de même qu'autrefois nous n'avons souffert de rien
quand les Carthaginois se lançaient de partout au combat,
quand le monde entier, frappé par ce choc effroyable
tremblait d'épouvante sous les hautes rives de l'éther
et qu'on ne  savait auquel des deux camps échoirait
l'empire des humains sur terre et sur mer,
de même, quand nous ne serons plus, lorsque, do corps et de l'âme,
 dont l'unité formait la nôtre, aura eu lieu la séparation,
il est clair que rien, absolument rien, nous qui ne serons plus,
ne pourra nous atteindre ou émouvoir nos sens,
non, pas même si la terre se mêle à la mer et la mer au ciel. " ).

" sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit quibus e sumus uniter apti " ...
Lucrèce écrit animai (l'âme) et non animi (l'esprit), mais c'est sans doute pour une simple raison métrique, afin d'avoir deux voyelles longues pour le spondée sixième de son hexamètre. Il serait donc risqué  de greffer là-dessus une méditation dérivée des variations claudéliennes sur le couple animus/anima.
En revanche, il évoque le corporis atque animai discidium , la séparation du corps et de l'âme. On pourrait y voir une trace non consciemment assumée d'un dualisme que la (méta)physique épicurienne exclut pourtant explicitement : l'esprit/âme est de nature matérielle, comme le corps; tous deux sont formés d'atomes. Il me semble que, ni dans la Lettre à Ménécée, où Epicure évoque la mort en termes de perte de sensations et  non de perte de conscience, ni dans ce passage de Lucrèce, on ne trouve une description matérialiste du rapport esprit/corps suffisamment conséquente. Ni l'un ni l'autre ne vont en effet jusqu'à décrire l'esprit comme une fonction physiologique du corps, fonction à laquelle la mort met un terme comme elle met un terme aux autres fonctions physiologiques (battements cardiaques, circulation du sang, respiration...). Dans cette perspective, toute idée de séparation entre corps et esprit est évidemment à exclure.

Buste d'Epicure


vendredi 11 novembre 2016

De la démocratie en Amérique

1400 -


Voici quelques décennies, Coluche, notre pitre le plus populaire, annonçait sa candidature à l'élection présidentielle. Son initiative fut très favorablement accueillie par un grand nombre de gens. Ce succès fut souvent interprété comme le signe d'un fort discrédit des institutions et du personnel politique. Quelques semaines après, ayant, semble-t-il, subi des pressions et même des menaces, Coluche retira sa candidature. S'il l'avait maintenue, rien ne dit que, même s'il n'avait pas été  élu président, il n'eût pas recueilli un nombre considérable de voix, au point d'être en mesure de figurer au second tour. La preuve était faite, en tout cas, qu'en France, un personnage sans expérience politique, n'ayant jamais été élu, pouvait accéder à la  plus haute magistrature, à condition de jouir d'une popularité médiatique suffisante auprès de ses concitoyens.

C'est ce qui vient de se produire aux Etats-Unis où, cette fois, le pitre a été élu. Un pitre pourtant bien moins sympathique que ne l'était Coluche. Combien d'entre nous ont été sidérés d'apprendre que la démocratie sans doute la plus prestigieuse du globe venait de se choisir pour président une canaille odieuse et grotesque ? Ce milliardaire qui va gouverner ses concitoyens pendant quatre ans s'est vanté publiquement d'avoir échappé au fisc depuis des années ; il a, tout au long de sa campagne, multiplié les déclarations méprisantes pour les femmes. Il a été publiquement accusé à plusieurs reprises de harcèlement sexuel. Celui qui accuse la Chine de travailler à ruiner l'économie américaine n'a pourtant pas hésité à faire fabriquer dans ce pays les casquettes dont s'affublent ses supporters. Son "programme" se résume à une série de propositions plus imbéciles, délirantes et dangereuses les unes que les autres. Etc etc.

Nous serions naïfs de croire que celles et ceux qui ont voté pour ce pitre sinistre avaient oublié, en pénétrant dans le bureau de vote, qui il  était. C'est le contraire qui est vrai. C'est parce qu'il est ce qu'il est, c'est parce qu'il ne cache pas ses turpitudes, sa bêtise, sa malhonnêteté foncière mais au contraire s'en vante et s'en fait gloire qu'il a été élu. Ceux qui l'ont élu se sont reconnus en lui, et se sont reconnus dans ce qu'il a de pire. Il incarne ce qu'ils ont toujours rêvé d'être, il est leur rêve américain : gagner plein de pognon tout en fraudant le fisc, se taper plein de pétasses tout en étalant un mépris de fer pour les femmes, devenir une vedette de télé-réalité, brailler sans retenue, dans les micros et devant les caméras. ses opinions simplistes pour café du commerce. Trump est une certaine incarnation de l'Américain moyen et de ses rêves.

Le rêve  américain, parlons-en, justement. Plus de quarante millions d'Américains survivent grâce aux bons d'alimentation distribués par l'Etat. Les salaires régressent ou stagnent. 1% des Américains disposent de bien plus de 80 % des revenus du pays. Trump est, jusqu'à la caricature, un représentant de ces ultra-privilégiés. L'ascenseur social dont l'école jouait naguère le rôle est en panne. Les études qui donnent accès aux diplômes utiles sont de moins en moins accessibles, vu leur cherté, aux enfants des classes populaires. En quelques décennies, les Etats-Unis ont perdu plus du tiers de leurs emplois industriels, qui avaient au moins le mérite de procurer des ressources aux moins favorisés de la culture et de  l'argent.

Ce sont pourtant les faibles, les exclus, les victimes d'un système violemment inégalitaire qui viennent de porter au pouvoir un démagogue cynique et incompétent. Ils seront sans aucun doute les premiers à subir de plein fouet les effets négatifs de sa gestion. N'importe : ils se reconnaissent en lui. Sa "réussite" est celle dont ils ont toujours rêvé pour eux-mêmes. Ils ont élu le président qui leur ressemble et qu'ils méritent.

Quelle image du peuple américain les supporters de Trump ont-ils offerte au monde entier, tout au long de cette campagne?  Celle d'une masse de veaux incultes, décérébrés,  travaillés par les nostalgies les plus réactionnaires, hantés par la conscience obscure de la crise profonde d'un modèle social que leurs gardiens de troupeau leur ont si longtemps vanté. Ces brutes ignobles, obèses, ce qui leur tient lieu de cerveau bourré au fond de leur grotesque casquette, n'attendaient que cela : que se présente un clown obscène, fort de la puissance de son fric, habile à produire sur les scènes médiatiques l'image de l'homme providentiel qu'ils appelaient de leur voeux. Ils se sont aussitôt précipités en foule pour le plébisciter.

En 1933, en Allemagne, un autre pitre fut porté au pouvoir à la faveur d'une élection au suffrage universel. Avec les résultats que l'on sait.

Il  est bien loin le temps où Tocqueville vantait les bienfaits et la santé de la démocratie américaine. Cette élection et la campagne indigne qui l'a précédée en dévoilent au contraire crûment  les tares et l'état de décrépitude. Ni Trump ni son adversaire, l'arrogante et malhonnête Madame Clinton, ne doivent d'ailleurs à leurs seuls efforts de s'être hissés à ce niveau. Ils ont bénéficié du soutien de l'appareil de leur parti respectif, qui, du coup exhibe sa nullité.

Pour nous comme pour les Américains,  la question posée par Brecht est d'une brûlante actualité : l'ascension de Donald Trump était-elle résistible ? Si oui, à quelles conditions ? Faute de  trouver la réponse et les remèdes, nous risquons, nous aussi, de porter au pouvoir un autre Arthur.

Additum - 

Il va de soi que je ne confonds pas Trump et ses suppporters -- tels du moins que les télévisions nous les ont montrés -- avec le peuple américain. Ma sympathie est acquise à tous les citoyens américains qui ont exprimé, parfois avec violence, si j'en juge par les récentes manifestations, leur rejet viscéral du bouffon. Viscéral, c'est le mot : il y a dans les façons de se faire voir, de s'exprimer, d'être physiquement qui sont celles de Trump et de ceux qui l'admirent et s'en inspirent, un degré de bêtise et de vulgarité violentes qui m'est personnellement insupportable. Chiens et chat. Je suis allergique à ce style-là, et j'en suis fier !

J'ai été quelque peu sidéré de la courtoisie dont Obama a fait preuve à l'égard de son successeur, lui présentant ses voeux de réussite. Quelle réussite ? Réussir à virer tous les musulmans des Etats-Unis ? Réussir à faire construire -- aux frais du Mexique -- le mur anti-migrants ?  Réussir à abolir la couverture-maladie pour les pauvres, création d'Obama ? Je sais bien que ces gracieusetés font partie du rituel obligé, mais tout de même ! Embrassons-nous, Folleville !



mercredi 9 novembre 2016

Disneyland politics

1399 -


L'élection de Donald me laisse hillare !


Signé : Mickey .


                                                                                *

Dès l'annonce de l'élection de Trump, les longues oreilles de la C.I.A. ont intercepté sur les réseaux sociaux un message du calife Omar Abou D'ficel à ses ouailles. Le début dit :

" Donald élu. Faites péter l'... "

La suite du message n'a pu encore être déchiffré.

Les partisans du verre plein penchent pour :

" Faites péter l'champagne ! ".

Les obsédés du nettoyage par le vide lisent :

" Faites péter l'Empire State Buiding ! "


mardi 8 novembre 2016

S'entraîner à juger de la qualité d'un texte littéraire

Souvent, on se contente du plaisir ou de l'ennui éprouvé à la lecture. On ne se donne pas la peine d'en explorer les causes. Ou bien on fait confiance au compte-rendu du livre par un critique connu ; ou au jury qui lui a décerné tel ou tel prix. Pourtant c'est un plaisir aussi que d'aller au-delà des vagues impressions, des appréciations à la louche, et de s'essayer à l'analyse critique, en somme de tester ses propres aptitudes à la critique. L'étymologie nous l'apprend, critiquer, c'est trier, entre le bon, le très bon, l'excellent, le moins bon, le pas bon du tout. Un tel apprentissage n'est pas à dédaigner. Toutes les occasions sont bonnes. Feuilleter une nouveauté à l'étal d'un libraire suffit souvent à se faire une opinion fondée. C'est ainsi que, l'autre matin, j'ai parcouru une page ou deux du dernier essai de Jean d'Ormesson ; la platitude de diverses remarques m'a consterné. Ce rapide survol m'aura convaincu de l'inutilité d'un tel achat.

En revanche, flânant l'autre jour sur les quais, j'ai trouvé dans la boîte d'un bouquiniste une page isolée, dépourvue de titre et de nom d'auteur, écrite en anglais (ou en anglo-américain) ; j'ai pensé qu'il s'agissait du texte original mais il peut aussi s'agir de la traduction d'un texte écrit dans une autre langue.  Voici ce texte :

" It was Joe Dillon who introduced the Wild West to us. He had a little library made up of old numbers of The Union Jack, Pluck and The Halpenny Marvel. Every evening after school we met in his back garden and arranged Indian battles. He and his fat young brother Leo, the idler, held the loft of the stable while we tried to carry it by storm ; or we fought a pitched battle on the grass. But, however well we fought, we never won siege or battle and all our bouts ended with Joe Dillon's war dance of victory. His  parents went to eight o'clock mass every morning in Gardiner Street and the peaceful odour of Mrs. Dillon was prevalent in the hall of the house. But he played too fiercely for us who were younger and more timid. He looked like some kind of an Indian when he capered round the garden, an old tea-cosy on his head, beating a tin whit his fist and yelling :
     -- Ya ! yaka, yaka, yaka !
     Everyone was incredulous when he was reported that he had a vocation for the priesthood. Nevertheless it was true. "

En voici une traduction :

" C'est Joe Dillon qui nous introduisit dans l'Ouest Sauvage. Il avait une petite bibliothèque composée de vieux numéros de The Union Jack, Puck et The Halfpenny Marvel. Chaque soir après l'école nous nous retrouvions dans son jardin, derrière la maison, et nous organisions des batailles d'Indiens. Lui et son gros et paresseux frère cadet, Leo, tenaient le grenier de l'écurie pendant que nous tentions de le prendre d'assaut ; ou bien nous combattions en bataille rangée dans l'herbe. Mais nous avions beau nous battre, nous ne remportions jamais ni siège ni bataille et tous nos combats se terminaient par la guerrière danse de victoire de Joe Dillon. Ses parents partaient chaque matin assister à la messe de huit heures à Gardiner Street et le pacifique parfum de Mrs Dillon imprégnait l'entrée de la maison. Mais il jouait trop brutalement pour nous qui étions plus jeunes et plus timides. IL avait l'air d'une espèce d'Indien quand il galopait autour du jardin, un vieux couvre-théière sur la tête, tapant du poing sur une boîte de conserves en hurlant :
     -- Ya ! Yaka, yaka, yaka !
     Tout le monde accueillit avec incrédulité la nouvelle qu'il avait la vocation pour la prêtrise. Pourtant c'était vrai.    "

Ayant lu ce texte dont j'ignore l'auteur, mais qui a retenu mon attention, bien que je n'aie pu lire la suite manquante, je me suis demandé s'il était possible, à partir d'un fragment qui a tout l'air de l'incipit d'un récit (roman ou nouvelle), de repérer des qualités dans l'art de conduire ce récit et des signes de talent suffisamment manifestes.

Il m'a semblé que oui. J'ai trouvé juste et savoureuse l'évocation de ces jeux de gamins inspirés des récits lus dans des revues pour la jeunesse d'une époque qui m'a paru remonter aux premières décennies du XXe siècle. Le contraste entre le couple des frères Dillon -- l'aîné, un peu plus âgé, en profitant sans vergogne pour se donner le beau rôle et s'adjuger invariablement la victoire -- et les invités, réduits à faire de la figuration, donne tout son relief à cette description, frappante et drôle malgré le développement succinct.

L'Indien sauvage, Joe Dillon, est pourtant le fils de parents fort convenables et civilisés, qui ne manquent pas d'assister chaque matin à la messe de huit heures. On peut penser que la lecture de ces histoires de Far West et les adaptations qu'il en tire offrent au jeune Dillon l'occasion de s'évader pour un temps de l'ambiance par trop BCBG de sa famille.

Un temps seulement, puisque c'est le modèle parental qui semble l'emporter, quand se répand la nouvelle que le jeune Dillon aspire à devenir prêtre. Ses " Yaka ! yaka, yaka, yaka ! " dignes d'une danse du scalp vont être relégués au magasin des souvenirs d'enfance au profit de psalmodies dévotes.

Ainsi se trouve habilement relancé l'intérêt du récit, mais dans quelle direction ? Je ne sais, ne disposant pas de la suite du texte.

S'esquisse, me semble-t-il, en filigrane de la description de scènes de jeux d'enfants, une réflexion sur leur fonction au sein d'un milieu social dont la peinture ne laisse pas d'être ironique.

Voilà en tout cas un récit dont j'aimerais bien découvrir la suite. Je suis à peu près sûr que je ne serais pas déçu.

vendredi 4 novembre 2016

En lisant "La Montagne magique" (2)

1397 -


Ce soir, j'ai repris ma lecture du roman juste au bon moment, juste à la bonne page. Derrière l'horizon, le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige. Le crépuscule s'est lentement assombri, jusqu'à la venue de la nuit :

" La roue tournait , l'aiguille avançait. Les orchis et les ancolies étaient fanés, tout comme les oeillets sauvages. Les étoiles bleu nuit de la gentiane et les pâles colchiques vénéneux réapparurent dans l'herbe humide ; le dessus des régions boisées se mit à roussir. L'équinoxe d'automne était apssé, la Toussaint était en vue, et sans doute aussi, pour les consommateurs de temps très avertis, le début de l'Avent, le solstice d'hiver ainsi que la fête de Noël. De belles journées d'automne se succédaient pourtant encore, rappelant celle où les cousins étaient allés voir les tableaux du docteur. "

... du docteur qui les soigne dans ce sanatorium où les journées se succèdent, touts semblables et toutes différentes, dans l'espoir, pour les uns, de la guérison, dans l'attente, pour les autres, de la mort.

Depuis le début du chapitre V, l'appréhension du temps, aussi bien par le narrateur que par le personnage principal, apparaît comme un leitmotiv essentiel de la narration. Le roman a été écrit entre 1912 et 1924, à l'époque où Albert Einstein élabore sa théorie de l'espace-temps (mais rien n'indique, du moins dans le roman, à ce stade de ma lecture) que Thomas Mann ait eu connaissance de ses travaux. En revanche, il est sûr que les considérations de Bergson sur la durée, dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, ont retenu son intérêt. Au début du chapitre VI, il prête à Hans  une méditation sur le temps dont la source se repère dans la Physique d'Aristote (livre IV) ; méditation qui présente l'intérêt pour moi de lier le temps au mouvement (à l'espace-temps d'Einstein, je préfère quant à moi l'espace-mouvement) :

" Qu' est-ce que le temps ? Un mystère ! Inconsistant et tout-puissant. Une condition du monde phénoménal, un mouvement scellé, soudé à l'existence des corps dans l'espace, et à leur mouvement. Mais est-ce que, sans mouvement, il n'y aurait pas de temps ? Et,sans le temps, pas de mouvement ? Tu n'as qu'à demander ! Le temps serait-il une fonction de l'espace, ou l'inverse ? Ou bien les deux sont-ils identiques ? vas-y, demande toujours ! Le temps est agissant, sa nature est celle d'un verbe, il "sous-tend". Et qu'est-ce qu'il sous-tend, le temps ? Du changement ! Maintenant n'est pas autrefois, ici n'est pas là-bas, vu qu'entre les deux il y a du mouvement. Or, comme le mouvement auquel on mesure le temps est circulaire, fermé sur lui-même, c'est un mouvement et un changement que, pour un peu, on pourrait aussi bien qualifier de repos et de stagnation, car autrefois se répète sans cesse maintenant, et là-bas est sans cesse ici en outre, puisqu'il est impossible, même au prix d'efforts acharnés, de se représenter un temps fini et un espace limité, on s'est résolu à concevoir le temps  et l'espace comme éternels et infinis, en se disant, de toute évidence, qu'on y parviendrait sinon parfaitement, du moins un peu mieux . "

Ces réflexions, où le thème d'un éternel retour tient une place essentielle, me paraissent tributaires à la fois de la philosophie de Nietzsche et des connaissances scientifiques de l'époque, où la conception newtonienne de l'Univers reste admise. Ce n'est qu'après la publication du roman que les observations astronomiques de Hubble feront découvrir l'expansion de l'Univers, un temps contestée par Einstein lui-même.

Quoi qu'il en soit, l'appréhension que Hans et les autres pensionnaires du Berghof ont du temps ainsi que l'usage qu'ils en font dépendent directement de la manière dont leur vie est réglée en fonction des règles auxquelles elle est soumise, compte tenu de leur état de santé. Leur expérience du temps est, en tout cas, foncièrement différente de celle des habitants du "plat pays" , d'où ils viennent. Les a-t-elle conduits à un appauvrissement de leur expérience vécue ? C'est selon, mais globalement, c'est plutôt d'un enrichissement qu'il s'agit. " Ceux d'en haut ", comme ils se désignent eux-mêmes, avec le sentiment d'une supériorité qui n'est pas que d'altitude, accèdent, à la faveur de cette sorte de relative plasticité du temps inhérente à leur mode de vie et au  cadre naturel, à des expériences auxquelles ils n'auraient sans doute pas eu accès autrement. Thomas Mann excelle à peindre les formes variées de cette plasticité temporelle ; tantôt le temps semble se concentrer extrêmement, comme dans la soirée de carnaval,  à la fin de laquelle Hans déclare son amour à Madame Chauchat ou, plus  tard, dans le récit de sa promenade aventurée à skis, ou au contraire se dilater, comme dans le long chapitre consacré aux controverses entre Settembrini et Naphta. La maladie n'a donc pas que des inconvénients, à condition, bien sûr, de disposer des ressources financières qui permettent d'échapper aux plus redoutables d'entre eux, ainsi que de conserver un degré de validité qui permet de jouir des avantages de la situation. Ces expériences inédites ne dépassent pas, sans doute, pour les plus médiocres, le niveau de divertissements relativement triviaux, tels que des liaisons passagères. Hans lui-même, on l'a vu, n'est pas à l'abri de la tentation amoureuse ; il se hâte même d'y succomber, faisant fi des avertissements de Settembrini et des enseignements des conférences du docteur Krokovski ; un des temps forts du roman est celui de cette  soirée de carnaval, où tombent les réserves et les masques ; il y déclare sa flamme  ... en français, se lançant dans un  extraordinaire éloge du corps :

" Or, de même, le corps, lui aussi, et l'amour du corps, sont une affaire indécente et fâcheuse ; le corps rougit et pâlit en surface, de frayeur, par honte de lui-même. Mais il est aussi une grande gloire adorable, image miraculeuse de la vie organique, sainte merveille de la forme et de la beauté ; l'amour du corps humain, c'est de même un intérêt extrêmement humanitaire, et une puissance plus éducative que toute la pédagogie du monde ! ... Oh, enchanteresse beauté organique, qui ne se compose ni de peinture à l'huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l'édifice humain, les épaules, les hanches et les mamelons fleurissant de part et d'autre sur la poitrine, et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu de la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! Regarde les omoplates remuer sous la peau soyeuse du dos, et l'échine qui descend vers la luxuriance double et fraîche des fesses, et les grandes branches des vases et des nerfs qui passent du tronc aux rameaux des aisselles, et vois comme la structure des bras correspond à celle des jambes. Oh, les douces régions de la jointure intérieure du coude et du jarret, avec leur abondance de délicatesses organiques sous leurs coussins de chair ! Quelle fête immense de les caresser, ces endroits délicieux du corps humain ! Fête à mourir sans plainte ! Oui, mon Dieu, laisse-moi sentir l'odeur de la peau de ta rotule, sous laquelle l'ingénieuse capsule articulaire sécrète une huile glissante ! Laisse-moi toucher dévotement de ma bouche l'arteria femoralis qui bat sur le devant de ta cuisse et se divise plus bas en les deux artères du tibia ! Laisse-moi ressentir l'exhalation de tes pores et tâter ton duvet, image humaine d'eau et d'albumine, destinée pour l'anatomie du tombeau, et laisse-moi périr, mes lèvres aux tiennes ! "

En français dans le texte. La traductrice signale dans ses notes quelques approximations du romancier ( "vases" pour "vaisseaux", "exhalation" pour "exhalaisons", et autres germanismes ). Thomas Mann n'explique pas les raisons de ce choix de notre langue. On peut penser que les deux interlocuteurs se protègent ainsi de l'indiscrétion des autres pensionnaires, ou qu'ils trouvent ainsi un commode terrain commun linguistique, ou que le français est jugé -- par eux autant que par le romancier -- comme une langue plus apte que d'autres à exprimer la passion et le désir. Toujours est-il que, pour le récompenser et lui laisser un souvenir qui laissera paraître qu'elle a compris le message, Madame Chauchat laisse à Hans, au moment de son départ dès le lendemain, un portrait d'elle sous la forme d'un cliché radio de ses poumons et de sa poitrine.

Quant à moi, ce passage m'a fait réfléchir au sens qu'ont pour moi les caresses que je prodigue à mon chat : est-ce que je caresse sa fourrure ou son tube digestif ? Les deux, sans aucun doute . Un véritable amour aime tout dans l'être aimé.

La chatte partie, il reste à Hans, en guise de distraction, à s'instruire en dévorant ouvrages d'anatomie, de physiologie, de botanique, en observant les constellations ou en se mêlant aux vives controverses qui opposent l'humaniste Settembrini et un nouveau venu, Leo Naphta, singulier jésuite, adepte d'une violence révolutionnaire dont il puise les justifications à la fois dans la pratique de l'Eglise catholique et dans le Capital de Karl Marx ! Un long chapitre, intitulé Operationes spirituales, fait place aux arguments de l'un et de l'autre, sur divers sujets ( le sens et la valeur de la souffrance et de la maladie , la torture, la peine de  mort ...). Le lecteur, étourdi par ce festival, peine parfois pour créditer sans erreur tel développement à l'un ou à l'autre, se demandant s'il doit attribuer ces difficultés à son propre manque  d'agilité intellectuelle, aux insuffisances de la traduction ou à un choix délibéré du romancier voulant peindre la confusion effective où sombrent souvent des débats passionnés de ce genre. Du reste, les noms de Naphta et de Settembrini m'ont intrigué : ils m'ont paru faire allusion à deux épisodes de l'histoire des mouvements révolutionnaires de la France, séparés de près d'un siècle. Settembrini pourrait avoir été inspiré par le surnom des responsables des massacres de Septembre 1792, les Septembriseurs ou Septembrisards, tandis que Naphta, qui évoque le pétrole, pourrait contenir une allusion aux Pétroleuses de la Commune de Paris. De fait, Naphta et Settembrini se veulent tous deux partisans de la Révolution, mais le second revendique l'héritage de la Révolution française, tandis que le premier (qui traite avec dédain son interlocuteur de "bourgeois") est partisan d'une révolution sociale d'inspiration marxiste. Le romancier, lui, les renverrait-il dos à dos ?