samedi 30 janvier 2016

Ciel à Honfleur




C'est l'oeuvre de Nicolas de Staël à laquelle je pense toujours quand je lis, dans Recherche de la base et du sommet,  ce texte que René Char écrivit en 1952 :

Le champ de tous et celui de chacun, trop pauvre, momentanément abandonné,
Nicolas de Staël nous met en chemise et au vent la pierre fracassée.
Dans l'aven des couleurs, il la trempe, il la baigne, il l'agite, il la fronce,
Les toiliers de l'espace lui offrent un orchestre.


Ô toile de rocher, qui frémis, montée nue sur la corde d'amour !

En secret un grand peintre va te vêtir, pour tous les yeux, du désir le plus entier et le moins exigeant.

Je me suis toujours  dit que c'était ce " Dans l'aven des couleurs, il la trempe, il la baigne " qui m'inspirait ce rapprochement.  Mais " Les toiliers de l'espace lui offrent un orchestre " y invitent aussi.

Pas facile de dire pourquoi ce texte si beau sonne si juste, comme si l'art du poète nous y proposait un équivalent exact de l'art du peintre.

Mais j'aurais pu le croire  inspiré plutôt par ce paysage de Ménerbes :





Dans Feuillets d'Hypnos, Char écrit :

" La ligne de vol du poème. Elle devrait être sensible à chacun ."

Ces mots, je crois, éclairent sa poétique, justement dans ce texte inspiré par l'art de Staël. Ils éclairent aussi notre rapport à la poésie ; à la peinture aussi bien ; le sensible y prime sur l'intellectuel.


                                                                                 *


Staël s'était installé à Ménerbes, dans le Luberon, en 1953. Char et lui étaient voisins. De leur amitié témoigne leur correspondance.


René Char Recherche de la base et du sommet     ( Poésie / Gallimard )

René Char / Nicolas de Staël  ,  Correspondance 1951-1955  ( Editions des Busclats )


( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles, avatar eugènique agréé )

samedi 23 janvier 2016

La France de demain ou le chômage expliqué

1312 -


Le sieur Hollande devra sans doute sa défaite de 2017 à la promesse inconsidérée du candidat de faire reculer le chômage pendant son quinquennat. Malgré ses efforts, le pari sera perdu. Il fallait s'y attendre. Sur ce terrain-là, mieux vaut ne pas faire de promesses du tout que de s'aventurer à en faire que l'avenir démentira immanquablement.

Depuis des décennies, la France est abonnée à un taux de chômage avoisinant les 10% de la population en âge de travailler. Comparée à celle  d'autres pays d'Europe, surtout méridionaux, comme l'Espagne ou la Grèce, sa situation est néanmoins relativement enviable.

Pour expliquer ce chômage à peu près incompressible, malgré les efforts des gouvernements successifs, on invoque en général la crise économique. Elle  joue certainement son rôle. Mais à force de mettre en avant cette explication, on finirait par oublier des causes d'ordre structurel liées à la composition de la société française.

D'aucuns s'apitoient sur le sort des chômeurs. Certes, beaucoup d'entre eux, en dépit de leur qualification, se heurtent à l'insuffisance de l'offre dans leur branche d'activité. Mais l'immense majorité n'a que le sort à laquelle elle devait s'attendre et qu'elle mérite. Voici pourquoi.

Dans un pays qui compte près de soixante-cinq millions d'habitants, on peut considérer que 10% environ de cet effectif est composé d'abrutis et d'incapables, généralement incultes, irrécupérables pour la plupart. Leurs tares sont, en effet, d'ordre génétique. Les grands-parents étaient abrutis, les parents l'étaient, les enfant le sont. C'est la lie de toute société. Dans une société démocratique comme la France, qui fonde de grands espoirs sur les vertus égalitaristes de son système éducatif, on peut considérer que l'efficacité de ce système se réduit à permettre à un certain nombre de ces minables d'exercer à peu près correctement des tâches subalternes, et à une infime minorité d'accéder au niveau de qualification de petits cadres ou de cadres. Le reste est voué à une oisiveté, dont les dégâts sont tempérés par les diverses aides sociales.

Que sur la proportion de nullités que compte ce pays, un nombre conséquent d'entre elles trouve tout de même un emploi, c'est heureux, surtout pour le contribuable. Mais ne comptons pas que la situation va s'améliorer sensiblement dans les années qui viennent. Elle va mécaniquement s'aggraver, au contraire, d'autant plus que le bas de gamme social a tendance à se reproduire  plus abondamment que les classes plus favorisées. Ajoutons les masses d'immigrants débarquant des trous du cul du monde les plus infects (Afrique, Moyen-Orient), totalement incultes, à peine alphabétisés ou pas du tout, et prolifiques, en plus. Nos enseignants ont du souci à se faire.

Cette masse de nullards pourrait être un atout pour l'économie, à condition de leur proposer, pour les tâches de troisième ordre qui leur seraient réservées, des salaires adéquats. Cela implique que le montant ridiculement haut du SMIC soit divisé au moins par quatre. Cette solution présenterait l'avantage supplémentaire de faire reculer sensiblement le travail au noir, tout en procurant du travail aux nègres. On pourrait d'ailleurs régulièrement ajuster le montant du smic aux sommes moyennes versées aux travailleurs noirs -- pardon, aux travailleurs au noir.

Nous sommes depuis longtemps sortis de la croyance en un progrès social appuyé sur le progrès économique, scientifique et technologique. Ce qui nous  attend au contraire, c'est une ère de décadence progressive où le nombre de sous-produits à peine capables de déchiffrer les gros titres d'un journal ne cessera de croître. Evolution mécanique, encore une fois : le primate du bas de l'échelle  se reproduit à un rythme plus élevé que l'être humain digne de ce nom. Voici d'ailleurs plusieurs siècles qu'un de nos grands écrivains a lucidement décrit cette évolution :


"  Laridon et César, frères dont l'origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient, l'un les forêts et l'autre la cuisine.
Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom ;
      Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l'un cette heureuse nature,
En l'autre l'altérant, un certain marmiton
      Nomma celui-ci Laridon :
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse
Ne fît en ses enfants dégénérer on sang :
Laridon négligé témoignait sa tendresse
      A l'objet le premier passant.
      Il peupla tout de son engeance :
Tournebroches par lui rendus communs en France
Y font un corps à part, gent fuyant les hasards,
      Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de temps, le soin, tout fait qu'on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons ,
O combien de Césars deviendront laridons !


( La Fontaine, Fables, VIII, 24 )



Peuple de tournebroches ... Heureux serions-nous si nous en étions encore là. C'était là une qualification modeste, certes, mais réelle. Mais peut-on en dire autant de celle de peignes-culs à laquelle se  haussent péniblement tant de nos compatriotes, si nous avons encore la charité de les considérer comme tels ?


( Posté par : Népomucène Lebauf , avatar eugènique autoproclamé )


J.-C. Azerty, SGrA°, Babal, Onésiphore de Prébois, Angélique Chanu communiquent -

Eugène, si vous ne vous décidez pas à éjecter de ce blog les extravagances nauséabondes d'un Népomucène Lebauf ou d'un Gehrard von Krollok, nous serons  contraints de cesser notre participation à ce blog. Ôtez-vous les doigts du cul, à la fin ! La vieillesse n'excuse pas tout.


lundi 18 janvier 2016

Les bienfaits de la légalisation du cannabis

1311 -

Grâce à la toute récente dépénalisation du cannabis, on peut aujourd'hui se payer un joint sans encourir les foudres de la justice ; les nouvelles dispositions mettent fin à une longue période de prohibition.

Cette situation n’est pas sans m’évoquer la situation des Juifs en France, mais inversée : entre 40 et 44, on pouvait se payer un Juif sans encourir de sanction judiciaire ; depuis 45 en revanche, nous vivons dans une période de prohibition ; ce régime de prohibition a sans doute incité certains consommateurs à violer la loi : on l’a vu avec les affaires Merah, Nemmouche, Coulibaly et autres. Manifestement, le mineur à peine pubère qui s'est attaqué, à Marseille, armé d'une machette, à un Juif en kippa, était en manque aggravé.

Pour en revenir au cannabis, on sait bien que rien n'est plus efficace qu'une interdiction pour faire naître la tentation de la violer. Louons donc la dépénalisation de la consommation du cannabis : elle diminue les trafics illicites et présente l'avantage de calmer le jeu en régulant la consommation.

( Posté par: Gehrard von Krollok , avatar eugènique toléré )


hachoir à cannabis


Eugène à Gehrard von Krollok -

Dites donc, von Krollok, vous ne trouvez pas votre humiaour un peu limite ? A cause de vous, la moitié de mon effectif m'a signifié sa démission. il serait peut-être temps de voir à moyenner, vous ne trouvez pas ?

Von Krollok à Eugène -

En Poméranie orientale, les origines des von Krollok plongent en plein Xe siècle. Alors, je ne vous permets pas de me causer sur ce ton. Notre devise est : "je daigne". Quant à vous, je vous dédaigne. Je daigne vous dédaigner.


vendredi 15 janvier 2016

Donatien Grau éclaire le mystère Néron

1310 -


Néron , le dernier des empereurs julio-claudiens, dont le règne dura quatorze ans  ( de 54 à 68, année de son suicide ) a laissé  dans l'histoire la figure d'un monstre : assassin de sa mère, de son frère par adoption  Britannicus, organisateur de l'incendie de Rome et de la première persécution des chrétiens qui s'en suivit, ordonnateur de multiples proscriptions et exécutions (parmi ses victimes, Sénèque, son précepteur et conseiller, qu'il contraignit au suicide, de même que le poète Lucain), il déconsidéra  en outre la majesté impériale en se produisant comme chanteur et acteur sur les scènes de théâtre.

En réalité, l'essentiel de ce que nous savons de sa personnalité et des événements de son règne, nous le tenons de deux historiens qui ont écrit plusieurs décennies après sa mort : Tacite, dont les Annales datent de 110, sous le règne de Trajan, et Suétone, qui rédigea sa Vie des douze Césars vers 130, sous le règne d'Hadrien. Mais nous ne savons rien de leurs sources. Ni les textes des historiens auprès desquels  Tacite dit s'être documenté ni les archives de l'Etat romain (dans lesquelles Suétone, qui fut le secrétaire d'Hadrien, a peut-être puisé) ne nous sont parvenus.

L'étude de Donatien Grau, Néron en Occident / Une figure de l'histoire, récemment parue, ne vise pas à atteindre, sinon de façon marginale, une "vérité" historique du règne de Néron, vérité probablement à jamais inatteignable, en l'absence de documents irréfutables, mais se propose de cerner les successives images de sa personnalité et de ses actes publics et privés, depuis le début de son règne jusqu'à l'époque contemporaine, ainsi que leur importance dans l'imaginaire occidental, non seulement par les textes des historiens, mais par les oeuvres littéraires et artistiques.

Certes, nous possédons des documents datant du règne de Néron. Ce sont, pour l'essentiel :

-- des bustes de l'empereur qui, contrairement à l'usage en vigueur sous ses prédécesseurs, ne semblent pas idéalisés.

-- des émissions monétaires nombreuses qui nous transmettent une image positive du pouvoir impérial ; l'abondance très remarquable des monnaies de bronze semble correspondre au souci de l'empereur de s'appuyer sur le peuple ;

-- un document épigraphique de grand intérêt, trouvé en Grèce, copie d'un discours de Néron aux Grecs, auxquels il venait d'accorder la liberté et l'exemption d'impôts, en 66 ;

-- trois textes littéraires :

   -- un poème satirique, l'Apocoloquintose, dirigé contre Claude, le prédécesseur de Néron, attribué à Sénèque ;
   -- le De Clementia (vers 56), du même Sénèque ;
   -- la Pharsale (vers 62), du poète Lucain.

Ces trois textes proposent de Néron une image des plus flatteuses, le présentant comme un nouvel Auguste, plus remarquable encore que le fondateur de l'Empire, et ouvrant à Rome les perspectives d'un nouvel Âge d'or.

Au total, les documents de l'époque de Néron parvenus jusqu'à nous ( discours de Néron aux Grecs, émissions monétaires, textes littéraires ) donnent tous du dernier des Julio-Claudiens une image positive, mais tous ont été produits par l'administration impériale ou par des écrivains introduits dans le cercle des intimes de l'empereur.

Tout change avec la chute de Néron et l'avènement de Vespasien, le premier empereur flavien. Donatien Grau accorde un rôle-clé à une tragédie prétexte (ainsi nommée parce que les acteurs portaient la toge prétexte, costume des citoyens romains), longtemps faussement attribuée à Sénèque, mais qui fut sans doute écrite au début du règne de Vespasien. Son titre, Octavie, désigne son personnage principal, l'épouse de Néron, dont il divorça pour épouser Poppée. On y assiste à un renversement de l'image de Néron proposée par Sénèque et Lucain dans les textes cités plus haut. L'appartenance de Néron à la lignée impériale y  est contestée, et l'image du  tyran pervers et sanguinaire s'y impose. Elle ne cessera plus de prévaloir, dès avant Tacite, dans les textes de Martial, de Stace ou de Pline l'Ancien, au temps des Flaviens et sous les premiers Antonins.

Cette mutation spectaculaire est contemporaine d'autres mutations, historiquement vérifiables celles-là, que pointe Donatien Grau. La chute de Néron coïncide avec la fin de la domination des grandes gentes , la gens Julia  ( César, Octave ), la gens Claudia ( Caligula, Tibère, Claude ), la gens Domitia (Néron). Les empereurs des dynasties suivantes seront d'extraction beaucoup plus modeste. Une autre mutation est celle de la promotion des provinces : la révolte de Civilis suit immédiatement la chute de Néron. Les empereurs Antonins seront d'origine espagnole, les Sévère d'origine africaine.

Il était donc peu probable que Néron trouvât grâce auprès d'historiens dont le rôle fut de constituer une vulgate favorable aux empereurs qui devaient leur pouvoir à sa chute. Quand on lit les Pensées de Marc Aurèle, l'image du bon prince qui s'y dessine, notamment dans le portrait d'Antonin le Pieux, son prédécesseur et beau-père, est aux antipodes de celle que Tacite et Suétone ont construite des Julio-Claudiens, image essentiellement négative, qui ne concerne pas seulement Néron, mais aussi ses prédécesseurs, Claude, Caligula, Tibère et même Auguste. Or Tacite et Suétone occupèrent  de hautes fonctions auprès des empereurs Antonins, le premier sous Trajan, le second sous Hadrien, dont il fut le secrétaire. Une raison supplémentaire pour douter de leur impartialité.

Cette vulgate,  nous la devons pour l'essentiel à Tacite. Les scènes que tout le monde a en mémoire, l'assassinat d'Agrippine, celui de Britannicus, Néron jouant de la lyre devant l'incendie de Rome, Néron livrant les chrétiens au supplice, Néron imposant le suicide à Sénèque, à Lucain, compromis dans la conjuration de Pison, se trouvent dans les Annales. Mais nous avons de bonnes raisons de mettre en doute la vérité historique des récits dramatiques soigneusement mis en scène par Tacite, selon une technique toute théâtrale. On a pu prouver, notamment, que l'épisode de la mort de Britannicus n'a pas pu se passer comme l'évoque le grand artiste qui inspira à Racine une de ses plus célèbres tragédies, à Busenello, le livret du Couronnement de Poppée, de Monteverdi. Faire une confiance aveugle dans les récits de Tacite, ce serait d'autre part oublier que, pour les Romains, écrire l'histoire, c'est d'abord l'art de raconter des histoires, en usant de toutes les ressources de la rhétorique, c'est ensuite conférer à ces histoires une fonction édifiante : à cet égard, l'image de Néron telle que Tacite la dessine, c'est d'abord l'image du mauvais prince. Le Néron de Tacite cumule sur sa personne tous les défauts dont le bon prince doit soigneusement se garder. Il est l'exact opposé du prince idéal qu'au début de son règne, Sénèque et Lucain célébraient dans la personne de Néron.

Il y a donc lieu  de se défier du témoignage de Tacite, comme de celui de Suétone, qui  doit d'ailleurs beaucoup à son prédécesseur. Le Néron de Tacite et de Suétone est une figure construite, selon des exigences et des règles qui n'ont que fort peu à voir avec  celles auxquelles devrait se plier, à nos yeux, toute enquête historique sérieuse.

C'est pourtant dans sa Vie de Néron que Suétone nous livre un témoignage personnel étonnant, propre à nous faire douter de la fiabilité de l'ensemble de son récit . Le voici, tel que le cite Donatien Grau :

" Il mourut dans la trente-deuxième année de son âge, le jour où jadis il avait assassiné Octavie, et ce fut la cause d'une telle joie publique que le peuple revêtit le bonnet de liberté et courut par toute la ville. Et pourtant il ne manqua pas de personnes pour, pendant longtemps, décorer sa tombe de fleurs de printemps et d'été, pour placer aux rostres tantôt des portraits de lui en toge, tantôt ses décrets, comme ceux d'un homme vivant, qui reviendrait bientôt pour causer la perte terrible de ses ennemis. Et même, Vologèse, roi des Parthes, quand il envoya des ambassadeurs au Sénat pour renouveler son alliance, pria fortement pour que l'on rendît hommage à la mémoire de Néron. Et même, vingt ans plus tard, quand j'étais jeune homme, un homme d'origine incertaine apparut, prétendant être Néron, et le nom avait une telle faveur auprès des Parthes qu'ils le défendirent avec force et ne le remirent qu'avec peine ".

Apparemment qu'il ne manquait pas de citoyens romains et d'étrangers pour regretter la mort du "tyran" et pour penser que son gouvernement n'avait pas été aussi calamiteux que cela. Néron fut incontestablement un empereur populaire, et peut-être pas seulement parce qu'il s'attacha à gagner les faveurs de la plèbe romaine en flattant ses passions les plus vulgaires.

Dans l'Empire devenu chrétien, la figure de Néron connaît de nouveaux avatars. Celui en qui Sénèque voyait l'initiateur d'un nouvel Âge d'or en redevient en effet l'annonciateur, mais dans le rôle de l'Antéchrist, annonciateur de l'approche du règne du Christ. Peu à peu, dans la littérature médiévale, quand les récits des historiens romains du IIe siècle cessent d'être lus, la figure de Néron cesse d'être celle d'un personnage historique  ; il devient un monstre sorti des enfers, entité mythique inhumaine. Il faudra attendre la Renaissance et les humanistes pour qu'il récupère son historicité et son humanité, et pour que de nouvelles interprétations de son personnage et de son rôle se succèdent à foison jusqu'à nos jours, sous la plume des dramaturges, des romanciers, des historiens, inspirant aussi de très nombreux peintres et cinéastes : un corpus impressionnant qui fait de lui sans doute le personnage historique qui a le plus durablement fasciné l'Occident. Mais presque toujours dans les limites de la vulgate fixée entre 69 et 200 après J.-C., par des gens qui, à défaut de faire preuve des qualités que nous attendons aujourd'hui des historiens, furent en tout cas d'excellents raconteurs d'histoires, dont les solides scénarios ont fait jusqu'à nos jours le bonheur de tous ceux qui, à leur tour, au fil du temps, se sont laissés fasciner par ce personnage hors-normes dont ils ont voulu, eux aussi, raconter l'histoire.


Donatien Grau ,  Néron en Occident / Une figure de l'histoire  (Gallimard / Bibliothèque des idées)


( Posté par : Artémise d'Ephèse, avatar eugènique agréé )


lundi 11 janvier 2016

Pour faire exister la Lune

1218 -


Il n'y a guère, de passage sur le site de Pierre Assouline, La Républiques des livres , je regardais, en haut du billet à lui consacré, la face de lune, sur fond bleuté vaguement nocturne, de l'écrivain algérien Kamel Daoud. Et je songeais à cette question lue l'autre jour dans un magazine scientifique : la Lune existe-t-elle si on ne la regarde pas ?

On peut répondre résolument que non . telle ne serait pas ma réponse. Je suis plutôt d'avis que, tant que je ne la regarde pas, il existe pour moi un faisceau de présomptions, de probabilités relativement quantifiables, pour qu'elle n'existe pas, ou que, depuis plus ou moins longtemps (cinq minutes par exemple), elle n'existe plus. En tout cas, tant que je ne l'ai pas vue reparaître à l'horizon crépusculaire, rien ne m'assure en effet qu'elle existe.

Ce n'est en effet qu'en établissant une relation "directe" avec un objet extérieur quel qu'il soit (casserole, chaîne de montagnes ou être vivant) que nous pouvons nous assurer qu'il existe, et seulement tant que dure cette relation sensorielle.  Quand elle cesse, nous ne disposons plus d'aucune preuve irréfutable de son existence.

Pour en revenir à Kamel Daoud, rien ne m'assurait évidemment, au moment où je lisais son interview par Assouline, qu'il existait, qu'il était vivant ou qu'il était mort. Ce n'est qu'en le voyant en chair et en os ( comme on dit), en lui parlant, que j'aurais eu l'assurance de cette existence. Et encore : à la condition d'avoir la certitude que je n'avais pas affaire à un sosie, à un imposteur. Quant au livre "de" Kamel Daoud  (Meursault contre enquête) , je ne pourrai établir de relation indiscutable avec son auteur pour l'instant supposé tant qu'on ne m'aura pas prouvé par A+B que cet auteur est bien Kamel Daoud (ce qui n'est pas demain la veille).

Bien entendu, ce qui vaut pour Kamel Daoud vaut pour n'importe qui. J'ai pensé tout à l'heure à un de mes amis, que j'ai rencontré l'autre jour. Mais qu'est-ce qui me prouve qu'à l'heure qu'il est, il existe ? Rien. Il en va de même pour mes trois enfants et mes trois petits-enfants : entre deux visites et deux coups de téléphone, tout se passe comme s'ils n'existaient pas pour moi, surtout lorsque, comme c'est le cas les trois-quarts du temps, je ne pense pas à eux. Pourtant, je les aime ou, du moins, fais profession de les aimer, quand j'y pense. Quant à ma femme, qui, au moment où j'écris ces lignes, regarde la télévision au rez-de-chaussée, rien ne me prouve qu'elle soit encore vivante. Et ce n'est pas en pensant à elle que je la fais exister, pas plus que je ne fais exister mes enfants, mes petits-enfants, mes amis ou un écrivain que je n'ai jamais rencontré en pensant à eux. Ce serait prêter à ma pensée un pouvoir qu'elle n'a pas. Tout ce qu'elle peut faire, en l'absence des intéressés, c'est combiner des informations parcellaires puisées dans le stock de la mémoire : quelques images, quelques impressions fixées au fil du temps ; peu de chose, en tout état de cause.

Le fameux principe d'incertitude de Werner Heisenberg, ainsi que la démonstration par le même que l'électron n'a aucune existence tant qu'il n'a pas interagi avec une particule de matière (un photon), me paraissent tout-à-fait applicables à l'univers macroscopique, et notamment à nos relations avec cet univers ainsi qu'avec nos semblables. Nous n'avons de preuves tangibles de l'existence du réel extérieur que celles que nous en donnent les contacts sensoriels (toujours transitoires) que nous établissons avec lui, et seulement au moment où nous les établissons.

C'est pourquoi, faute de mieux, l'information, sous quelque forme qu'elle nous parvienne, et à condition que sa véracité soit suffisamment établie, permet de pallier les insuffisances criantes de notre relation avec le monde. Le XXe siècle aura été le siècle de la révolution de l'information, et cette révolution se continue. On nous dit parfois que nous sommes saturés d'informations, que cette saturation nuit à la réflexion. Il n'en est rien. Quand on songe à l'infinie complexité du vaste monde, il faut bien reconnaître que la quantité d'informations qui nous en parviennent reste dérisoire. Nous ne serons jamais assez riches d'informations. Notre conscience n'est pas autre chose qu'une machine à traiter l'information ; une machine insatiable, avide sans cesse d'informations nouvelles, d'informations fraîches prenant la place des informations obsolètes. Sans circulation ni régulation de l'information, toute vie sociale est impossible.

Prétendre contrôler, canaliser, censurer l'information a toujours été l'attitude des serviteurs de régimes politiques ou d'idéologies tyranniques ou potentiellement tyranniques : la faiblesse de leur propre argumentaire conduit ces gens-là à tenter de freiner le brassage et la confrontation des informations.




mercredi 6 janvier 2016

La sagesse selon Joyce-Carol Oates

1308 -


Sur le compte twitter de Joyce-Carol Oates, à l'occasion du nouvel an, on peut lire cet aphorisme :

" Happiest people are those (of us) whose expectations are lowered. Recommended for 2016 ".

Voilà qui me paraît fort sage. J'estime être dans ce cas (par la force des choses, j'en conviens). Cependant, nihil novi sub sole . Quelqu'un n'a-t-il pas écrit, voilà longtemps déjà :

O miseras hominum mentes, o pectora caeca !
Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quodcumquest ! Nonne videre
nil aliud sibi naturam latrare, nisi utqui
corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur
iucundo sensu cura semota metuque ?

Ouais. A la réflexion, je ne suis pas du tout sûr que le programme tracé ici par Lucrèce entre dans le cadre de la sagesse telle que Joyce-Carol la définit. Voilà en effet un paquet-cadeau d'espérances proprement démentiel. On veut bien croire que c'est là le voeu de la nature. Mais, même avec tous les secours de la philosophie, je doute que sa réalisation soit  à la portée des humains.

Sagesse pour sagesse, la modestie de Joyce-Carol  décidément m'agrée.

Certes, Lucrèce se contente de dire que tel est le voeu de la nature. Il ne dit pas que l'homme soit capable de l'exaucer. Tout montre au contraire que presque tous les hommes s'acharnent à s'en éloigner. Au fond, Lucrèce rejoint Joyce-Carol pour nous donner le conseil suivant : au moins, tâchons de ne pas en rajouter. Ce qui semble, en effet, à la portée de tout un chacun. Quoique ...

On retrouve, ce me semble, la même sagesse modeste et sans prétention chez la grand-mère de Sartre ; selon l'auteur des Mots, sa formule favorite, expression de tout un art de vivre, était : " Glissez, mortels, n'appuyez pas " . Quand on observe le train du monde, on ne peut pas dire que son mot d'ordre mobilise les foules.


( Posté par : Babal , avatar eugènique agréé )



dimanche 3 janvier 2016

Maïmonide : le rabbin qui inventa le sous-homme

1307 -



L'autre jour, mon libraire est parvenu à me convaincre de faire l'emplette d'un essai récemment paru chez Gallimard, Lumières du Moyen-Âge  / Maïmonide philosophe. J'ai un peu oublié ses arguments mais le titre de l'ouvrage m'avait séduit. Ce n'est pas que j'ignorais complètement que le Moyen-Âge eût connu ses lumières qui, même si elles étaient fort différentes des Lumières du XVIIIe siècle, n'en furent pas moins admirables ; j'ai lu Duby, Le Goff et quelques autres. Cependant, il s'agissait d'un Moyen-Âge que je connaissais fort mal : celui du monde arabo-musulman et de quelques uns de ses penseurs, Al-Fârâbî notamment (872-950) , commentateur de Platon et d'Aristote. Mais le livre est principalement consacré à une autre figure, non moins  prestigieuse, Juif celui-là, grand rabbin de la communauté juive d'Egypte, Maïmonide, qui vécut plus de  deux siècles plus tard (1138-1204), et qui fut influencé par la pensée d'Al-Fârâbî.  Maïmonide naquit à Cordoue et mourut au Caire ; cela nous rappelle qu'au Moyen-Âge, le monde arabo-musulman fut (en y mettant les nuances nécessaires) beaucoup plus tolérant que les pays chrétiens à l'égard des Juifs. Il ne l'est plus guère aujourd'hui, depuis l'implantation en terre musulmane de l'Etat d'Israël.

J'avoue qu'avant d'ouvrir l'essai que lui consacre Pierre Bourest, Maïmonide n'était guère pour moi qu'un nom. Mais il n'est jamais trop tard pour s'instruire : j'ai fait mienne la devise de Jean-Jacques : je deviens vieux en apprenant toujours.

L'ouvrage de Bourest n'est pas une biographie de Maïmonide et envisage, semble-t-il ( je ne l'ai pas encore lu en entier), surtout un de ses livres, dont il traduit le titre par Le Guide des perplexes ( Le Guide des égarés semble la traduction plus usuelle ; la nuance n'est pas petite ). Le peu que je sais de cet ouvrage me le fait considérer comme la tentative d'un théologien un peu plus retors que les autres pour réconcilier avec les exigences de la raison le bazar mythologique de la Torah et du Talmud, considéré a priori comme vrai. Nous voilà loin, me semble-t-il, d'une authentique entreprise philosophique, et à des années-lumière d'un Platon, d'un Aristote ou d'un Spinoza. Si lumières il y a, leur éclat ne me paraît pas dépasser  celui d'une chandelle fumeuse. Tel n'est pas, semble-t-il, le point de vue de l'essayiste, qui tente plutôt de montrer que Maïmonide, surtout connu en effet comme un théologien, n'en fut pas moins aussi un philosophe, confronté à un problème qui fut celui de son temps : celui des rapports entre raison et loi religieuse au sein d'une société théocratique. Tel  serait, selon Pierre Bourest, le mérite de Maïmonide (et, avant lui, celui d'Al-Fârâbî, mais aussi celui d'Avicenne  et d'Averroès, sans doute  le plus audacieux et le plus moderne de tous) : celui d'avoir tenté de penser loyalement ce problème, en faisant droit aux exigences de la raison, et c'est ce mérite qui vaudrait qu'on le considère comme un authentique philosophe. Certains exégètes du Guide des perplexes, auraient même repéré, dans cet ouvrage non exempt d'ésotérisme, des symptômes d'athéisme, à tout le moins d'agnosticisme.

C'est  ainsi que s'esquisse pour moi, jusqu'à plus ample information (c'est-à-dire jusqu'à ce que j'aie fini de le lire), l'axe principal de la recherche de Pierre Bourest.  Quant à moi, cependant, je regrette qu'il n'ait pas assorti le sous-titre de son ouvrage -- "Maïmonide philosophe" -- d'un point d'interrogation éminemment... philosophique. Tout historien de la philosophie, comme tout philosophe, devrait observer une élémentaire prudence.

Poursuivant ma lecture de cet ouvrage passablement difficile (du moins pour moi), je me dis que, pour être effectivement en mesure d'évaluer la pertinence des analyses de Bourest, il faudrait au moins avoir lu  attentivement les deux ouvrages de Maïmonide auxquels il se réfère le plus souvent, le Mishneh Torah  et le Guide des perplexes, et posséder, au surplus, en amont, une solide connaissance de la Torah et du Talmud, ce qui fait beaucoup, surtout pour quelqu'un  qui, comme moi, est à peu près complètement étranger à cet univers spirituel. Autrement, on risque de s'y perdre un peu et de mal saisir les enjeux et leur exacte portée. Au demeurant, l'entreprise de Bourest s'éclaire mieux, ce me semble, si on commence à la lire ... par la fin, en prenant connaissance de ses conclusions, intitulées par lui Envoi.

Et justement, comme, avant d'ouvrir ce livre, je ne  savais à peu près rien de l'oeuvre et des préoccupations intellectuelles de Maïmonide (d'une manière générale d'ailleurs, tout ce que je sais, c'est que je ne sais à peu près rien), j'ai consulté la notice de l'encyclopédie en ligne Wikipedia et, au chapitre (relativement succinct) le Philosophe, j'ai eu la surprise de lire, sous la plume de l'éminent théologien, les lignes suivantes :

" Tous les hommes qui n'ont aucune croyance religieuse ni spéculative ni traditionnelle, comme les derniers des Turcs à l'extrême nord, les nègres à l'extrême sud et ceux qui leur ressemblent dans nos climats, ceux-là sont à considérer comme des animaux irraisonnables ; je ne les place point au rang des hommes, car ils occupent parmi les êtres un rang inférieur à celui de l'homme et supérieur à  celui du singe, puisqu'ils ont la figure et les linéaments de l'homme et un discernement au-dessus de celui du singe. "

Sans en avoir la preuve, j'imagine que cette traduction est exacte. Si  c'est le cas, ce texte, pour le moins gênant, fait, selon moi, du prestigieux grand rabbin du Caire un des inventeurs du racisme.

Passons sur l'affirmation pour le moins hasardeuse que "les derniers des Turcs à l'extrême nord" et "les nègres à l'extrême sud" n'ont "aucune croyance religieuse ni spéculative ni traditionnelle". Elle procède sans doute de la conviction que les croyances païennes ne sont pas d'authentiques croyances religieuses et que seules doivent être considérées comme telles les croyances monothéistes, en l'occurrence les trois religions du Livre, judaïsme, christianisme et islam. L'insupportable vient ensuite. Sans états d'âme, Maïmonide exclut en effet de l'humanité tous ceux qui n'ont aucune croyance religieuse -- non seulement les païens, mais aussi les agnostiques et les athées, qu'il vise peut-être d'ailleurs au premier chef. Ceux-là ne sont que "des animaux irraisonnables". Mais Maïmonide précise ensuite sa pensée en assignant aux incroyants une place intermédiaire entre les hommes et les animaux : il est en effet tout de même bien obligé de reconnaître qu' "ils ont la figure et les linéaments de l'homme et un discernement au-dessus de celui du  singe ".

On sait quel nom, dans l'Allemagne des années trente, certains donneront à cette espèce intermédiaire : celui d' untermenschen (sous-hommes) . Au-dessous des humains jouissant de leur pleine humanité, au-dessus des animaux, les incroyants ne sont pas autre chose que des sous-hommes. En scindant les humains entre humains authentiques et sous-humains, Maïmonide invente le discours raciste.

La faiblesse d'un tel discours saute aux yeux : on se demande notamment quelle peut bien être, dans un tel schéma,  la place réservée aux convertis ; peut-être, par on ne sait quel miracle, de sous-humains qu'ils étaient, se trouvent-ils ... convertis en humains à part entière . On peut surtout, sans autre forme de procès, le retourner contre celui qui le tient et affirmer que tous ceux qui ont une croyance religieuse spéculative et traditionnelle sont des animaux irraisonnables. De fait, quelques siècles plus tard, le discours sera retourné contre les coreligionnaires de Maïmonide. Le Juif Maïmonide est l'inventeur de la catégorie de sous-homme dans laquelle les nazis inscriront les Juifs.

Une société théocratique monothéiste telle que celle dans laquelle vivait Maïmonide et dont il était, au moins au sein de sa communauté, un des plus éminents représentants est une société totalitaire, ou tend du moins fortement à l'être. A cet égard, les nazis n'ont innové qu'en inventant un totalitarisme païen. Le trait distinctif du totalitarisme , quelle que soit l'idéologie dont il se réclame, est la violence extrême dont il use pour rejeter et éliminer ceux qui ne se plient pas à ses lois ou qu'il estime inaptes à s'y plier.

Même s'ils ont pratiqué l'esclavage, ni les Grecs ni les Romains (ni, à ma connaissance, les Egyptiens) n'ont jamais songé à exclure de l'humanité les Barbares auxquels ils étaient confrontés et qu'ils soumirent ; c'est ce qui facilita d'ailleurs leur assimilation. Aucun penseur de l'antiquité païenne n'a jamais songé à théoriser le concept de sous-humanité. " Cette abomination était réservée à des dévots prêcheurs d'humilité et de patience ", aurait dit Voltaire.

Cette prise de position de Maïmonide exclut, à mon avis, qu'on puisse le considérer comme un philosophe, à la différence d'un Al-Fârâbî par exemple. Selon ce dernier en effet, le critère de l'activité philosophique est la pratique de la dialectique, qu'enseignèrent Platon et Aristote. Or on ne peut pas dialoguer avec quelqu'un qu'on a exclu d'emblée du cercle des humains, avant même d'avoir entendu ses raisons. En excluant a priori les incroyants du cercle des humains, Maïmonide s'exclut d'emblée du cercle des philosophes.

On peut se demander si la "modernité" de Maïmonide ne réside pas malheureusement dans sa radicale intolérance ;  on la retrouve aujourd'hui en effet chez les plus intolérants sectateurs de Mahomet : les islamistes du "califat".

J'attends donc Pierre Bourest au tournant de ses raisons : Maïmonide me paraît bien être  un des inventeurs du racisme mais, après tout, Martin Heidegger, qui fut un des thuriféraires du nazisme, n'en est pas moins considéré par d'aucuns, pour de très valables raisons, comme un authentique philosophe !

En consultant les index très précis de son livre, j'ai constaté que Pierre Bourest fait effectivement allusion (page 419) au texte de Maïmonide cité par Wikipedia (apparemment dans la même traduction), mais en édulcorant fortement son côté déplaisant. Il écrit : "Certains propos de Maïmonide à ce sujet ont quelque chose de choquant pour le lecteur moderne" (c'est le moins qu'on puisse dire), "mais ne l'étaient sans doute pas pour ses contemporains" (voire), "en sorte que l'on peut gommer un peu pour aller à l'essentiel". Gommer, dans le cas de Pierre Fourest, consiste à ne citer que le début du texte (jusqu'à "animaux irraisonnables") en passant sous silence les dernières remarques, les plus inquiétantes. Il admet cependant un peu plus loin que cette distinction entre humains à part entière et sous-humains constitue, chez Maïmonide, "une véritable catégorie anthropologique". Diable ! L'anthropologue Maïmonide me paraît partir de bases pour le moins discutables.

Et si le seul philosophe authentique  qui ait jamais existé avait été Socrate, le seul qui, si l'on en  croit les dialogues platoniciens, fit, à ses risques et périls, rigoureusement usage de l'outil philosophique par excellence, la dialectique, c'est-à-dire le dialogue loyal avec l'autre, le premier venu en principe, au service d'une recherche en commun et sans  a priori de la vérité ? Déjà, chez son plus éminent disciple, Platon, la dialectique n'est plus que mimée et tourne en rhétorique. Il est vrai que, comme on le voit dans les dialogues "socratiques" de Platon, la recherche en commun de la vérité, laissant de côté l'urgence de la résolution des problèmes pratiques (politiques notamment), débouche le plus souvent sur une aporie. Cependant, le but de l'enquête philosophique n'est pas de parvenir à des certitudes à la noix de coco et, de toute façon, l'aporie vaut sans aucun doute mieux que les énormités péremptoires et mortifères telles que celle que servit un jour à ses lecteurs le savant rabbin Maïmonide.

Il est vrai que, dès Socrate, la dialectique pure et dure en a pris un coup, puisque ce n'est pas au quidam sorti de la foule et  bardé de ses idées reçues que Socrate s'adresse, mais aux jeunes gens les mieux éduqués d'Athènes, voire à telle vedette intellectuelle du monde grec, comme Protagoras. On reste entre soi.

Le célèbre "tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien" de Socrate est généralement compris comme l'expression de son immense modestie. C'est une interprétation réductrice. Au vrai, cette formule est le fondement même de toute enquête philosophique digne de ce nom. Descartes retrouvera cet état d'esprit lorsqu'il décidera  de faire table rase de ce que, jusque là, il croyait savoir. Une enquête philosophique, quel qu'en soit l'objet, ne saurait se fonder sur des "certitudes" admises a priori comme vraies, sans examen. C'est pourquoi il me paraît difficile de considérer Maïmonide comme un philosophe puisque, quelle que soit la subtilité de ses réflexions, il considère a priori comme vraie la révélation mosaïque et se contente de s'en faire l'exégète. Maïmonide reste pour moi un théologien dont les spéculations frôlent les spéculations proprement philosophiques sans jamais les rejoindre. Mais combien de gens, hier et aujourd'hui proclamés "philosophes" sont en réalité dans le même cas, dont l'enquête repose sur des postulats non soumis à l'examen ?

Quoi qu'il en soit, au long de ce détour par les intellectuels de haut vol du monde arabo-musulman médiéval, Pierre Bourest pose des questions qui, aujourd'hui restent actuelles et pendantes, comme celle des rapports entre le philosophe et la foule de ses contemporains et, plus essentiellement, celle de la nature de l'enquête philosophique, de ses conditions de possibilité, de ses visées, de ses modalités. Il semble, à le lire, que, pour se rapprocher du mieux qu'il pouvait, compte tenu des contraintes de son époque, d'une authentique démarche philosophique, Maïmonide ait dû, fort souvent, avoir recours aux ressources des ruses intellectuelles les plus sophistiquées. Mais pour en juger, il faudrait, encore une fois, avoir lu de lui au moins les deux ouvrages cités plus haut, puis relire le livre de Bourest !

Pierre Bourest , Lumières du Moyen-Âge / Maïmonide philosophe   ( NRF essais / Gallimard )


Additum -

On peut tout de même douter que Maïmonide ait inventé le sous-homme. On lit par exemple dans les Pensées de Marc-Aurèle :

" Corps, âme, esprit : au corps, les sensations ; à l'âme les penchants, à l'esprit les dogmes. L'impression des objets sous forme de représentation appartient aussi aux bêtes ; le mouvement produit par les penchants appartient aux animaux, aux androgynes, à Phalaris, à Néron ".

Même si ce texte de l'empereur-philosophe n'est pas aussi clair que celui de Maïmonide, il semble esquisser lui aussi une hiérarchie des êtres. Un Néron semble classé par lui plutôt du côté des animaux que du côté de l'homme à part entière. Et si la tentation d'exclure son semblable mal-pensant et mal-vivant du cercle des vrais humains était aussi ancienne que l'humanité? Lévi-Strauss nous dit que ses chers Nambikwara traitaient aimablement les membres des tribus étrangères d' "oeufs de pou ".

Additum 2 -

A propos de Néron, comment le prince célébré, au début de son règne, par son précepteur Sénèque, pour sa douceur et son humanité a-t-il été installé après sa mort et pour des siècles dans le rôle du monstre considéré par Marc-Aurèle comme infra-humain, tel est l'objet de l'enquête menée par Donatien Grau dans son essai publié chez Gallimard : Néron en Occident / Une figure de l'histoire .

( Posté par : SgrA°, avatar eugènique agréé )

Moïse Maïmonide



vendredi 1 janvier 2016

Numérologie du Nouvel An

1306 -


Pour fêter dignement l'entrée dans la nouvelle année, combien faut-il de verres à table  devant chaque couvert ?

Réponse : 3

En effet, 2016 = 2 + 0 + 1 + 6 = 9

9 / 3 =  3 (nombre premier)

Dans mon cas, les trois verres ont été affectés comme suit :

-- verre n° 1 : Beaumes de Venise

-- verre n° 2 : Haut-Médoc

-- verre n° 3 : champagne

La question du verre à eau a été écartée comme non-pertinente.

Après le repas, lecture de Lumières du Moyen-Âge / Maïmonide philosophe , de Pierre Bouretz (Gallimard) . 9 pages lues / 3 =  3 pages comprises. Je découvre l'existence de Fârâbî, éminent spécialiste de Platon ( j'ai depuis longtemps fait mienne la devise de Jean-Jacques : je deviens vieux en apprenant toujours ).

Sommeil.

Je rêve que, le projet philosophique de Fârâbî et de Maïmonide tel qu'il est décrit par Pierre Bourré étant à la fois intellectuel et politique, je décide de lancer un nouveau parti politique. Etant né un 9 ( 9/3 = 3, nombre premier), je suis d'essence triple . Mon parti sera donc connu sous le sigle PFS  ( Père / Fils / Sancta simplicitas ).

La numérisation de ces trois lettres de l'alphabet donne en effet :

P = 16

F = 6

S = 19

16 + 6 + 19 = 41

41 est un nombre premier.

Or 4 - 1 = 3

CQFD.

Au réveil, je consulte l'article Maïmonide sur Wikipedia.

Sauf erreur, la numérisation des lettres de Wikipedia donne 81 (après addiction -- addition, merdre).

81 / 9 =  9

9 / 3 = 3

CQFD.

Je lis dans l'article de Wikipedia que Maïmonide a écrit :

" tous les hommes qui n'ont aucune croyance religieuse ni spéculative ni traditionnelle, comme les derniers des Turcs à l'extrême nord, les nègres à l'extrême sud et ceux qui leur ressemblent dans nos climats, ceux-là sont à considérer comme des animaux irraisonnables ; je ne les place point au rang des hommes, car ils occupent parmi les êtres un rang inférieur à celui de l'homme et supérieur à celui du singe, puisqu'ils ont la figure et les linéaments de l'homme et un discernement au-dessus de celui du singe. "

Mais qu'est-ce qui m'a foutu un foutu rabbin pareil ?

Maïmonide = zéro.

La question est : combien de verres Maïmonide avait-il bus avant de proférer une pareille ânerie -- au surplus non dépourvue de contradictions internes ?

Lumières du Moyen-Âge ou pas, Maïmonide n'en était pas une.

Autre question : qu'est-ce qui m'a pris de me laisser convaincre par mon foutu libraire de lui acheter (34 euros  -- 3 x 4 = 12 ; 12 / 4 = 3)  un pavé pareil  de 945 pages (9 + 4 + 5 = 18 : 18 / 6 = 3) dont 482 (4 + 8 + 2 = 14 ; 4 - 1 = 3) de notes et annexes sur un guignol de ce calibre  ?


Pierre Bouretz , Lumières du Moyen-Âge     ( NRF essais / Gallimard )


( Posté par : John Brown , avatar eugènique agréé )

Al-Fârâbî