dimanche 3 janvier 2016

Maïmonide : le rabbin qui inventa le sous-homme

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L'autre jour, mon libraire est parvenu à me convaincre de faire l'emplette d'un essai récemment paru chez Gallimard, Lumières du Moyen-Âge  / Maïmonide philosophe. J'ai un peu oublié ses arguments mais le titre de l'ouvrage m'avait séduit. Ce n'est pas que j'ignorais complètement que le Moyen-Âge eût connu ses lumières qui, même si elles étaient fort différentes des Lumières du XVIIIe siècle, n'en furent pas moins admirables ; j'ai lu Duby, Le Goff et quelques autres. Cependant, il s'agissait d'un Moyen-Âge que je connaissais fort mal : celui du monde arabo-musulman et de quelques uns de ses penseurs, Al-Fârâbî notamment (872-950) , commentateur de Platon et d'Aristote. Mais le livre est principalement consacré à une autre figure, non moins  prestigieuse, Juif celui-là, grand rabbin de la communauté juive d'Egypte, Maïmonide, qui vécut plus de  deux siècles plus tard (1138-1204), et qui fut influencé par la pensée d'Al-Fârâbî.  Maïmonide naquit à Cordoue et mourut au Caire ; cela nous rappelle qu'au Moyen-Âge, le monde arabo-musulman fut (en y mettant les nuances nécessaires) beaucoup plus tolérant que les pays chrétiens à l'égard des Juifs. Il ne l'est plus guère aujourd'hui, depuis l'implantation en terre musulmane de l'Etat d'Israël.

J'avoue qu'avant d'ouvrir l'essai que lui consacre Pierre Bourest, Maïmonide n'était guère pour moi qu'un nom. Mais il n'est jamais trop tard pour s'instruire : j'ai fait mienne la devise de Jean-Jacques : je deviens vieux en apprenant toujours.

L'ouvrage de Bourest n'est pas une biographie de Maïmonide et envisage, semble-t-il ( je ne l'ai pas encore lu en entier), surtout un de ses livres, dont il traduit le titre par Le Guide des perplexes ( Le Guide des égarés semble la traduction plus usuelle ; la nuance n'est pas petite ). Le peu que je sais de cet ouvrage me le fait considérer comme la tentative d'un théologien un peu plus retors que les autres pour réconcilier avec les exigences de la raison le bazar mythologique de la Torah et du Talmud, considéré a priori comme vrai. Nous voilà loin, me semble-t-il, d'une authentique entreprise philosophique, et à des années-lumière d'un Platon, d'un Aristote ou d'un Spinoza. Si lumières il y a, leur éclat ne me paraît pas dépasser  celui d'une chandelle fumeuse. Tel n'est pas, semble-t-il, le point de vue de l'essayiste, qui tente plutôt de montrer que Maïmonide, surtout connu en effet comme un théologien, n'en fut pas moins aussi un philosophe, confronté à un problème qui fut celui de son temps : celui des rapports entre raison et loi religieuse au sein d'une société théocratique. Tel  serait, selon Pierre Bourest, le mérite de Maïmonide (et, avant lui, celui d'Al-Fârâbî, mais aussi celui d'Avicenne  et d'Averroès, sans doute  le plus audacieux et le plus moderne de tous) : celui d'avoir tenté de penser loyalement ce problème, en faisant droit aux exigences de la raison, et c'est ce mérite qui vaudrait qu'on le considère comme un authentique philosophe. Certains exégètes du Guide des perplexes, auraient même repéré, dans cet ouvrage non exempt d'ésotérisme, des symptômes d'athéisme, à tout le moins d'agnosticisme.

C'est  ainsi que s'esquisse pour moi, jusqu'à plus ample information (c'est-à-dire jusqu'à ce que j'aie fini de le lire), l'axe principal de la recherche de Pierre Bourest.  Quant à moi, cependant, je regrette qu'il n'ait pas assorti le sous-titre de son ouvrage -- "Maïmonide philosophe" -- d'un point d'interrogation éminemment... philosophique. Tout historien de la philosophie, comme tout philosophe, devrait observer une élémentaire prudence.

Poursuivant ma lecture de cet ouvrage passablement difficile (du moins pour moi), je me dis que, pour être effectivement en mesure d'évaluer la pertinence des analyses de Bourest, il faudrait au moins avoir lu  attentivement les deux ouvrages de Maïmonide auxquels il se réfère le plus souvent, le Mishneh Torah  et le Guide des perplexes, et posséder, au surplus, en amont, une solide connaissance de la Torah et du Talmud, ce qui fait beaucoup, surtout pour quelqu'un  qui, comme moi, est à peu près complètement étranger à cet univers spirituel. Autrement, on risque de s'y perdre un peu et de mal saisir les enjeux et leur exacte portée. Au demeurant, l'entreprise de Bourest s'éclaire mieux, ce me semble, si on commence à la lire ... par la fin, en prenant connaissance de ses conclusions, intitulées par lui Envoi.

Et justement, comme, avant d'ouvrir ce livre, je ne  savais à peu près rien de l'oeuvre et des préoccupations intellectuelles de Maïmonide (d'une manière générale d'ailleurs, tout ce que je sais, c'est que je ne sais à peu près rien), j'ai consulté la notice de l'encyclopédie en ligne Wikipedia et, au chapitre (relativement succinct) le Philosophe, j'ai eu la surprise de lire, sous la plume de l'éminent théologien, les lignes suivantes :

" Tous les hommes qui n'ont aucune croyance religieuse ni spéculative ni traditionnelle, comme les derniers des Turcs à l'extrême nord, les nègres à l'extrême sud et ceux qui leur ressemblent dans nos climats, ceux-là sont à considérer comme des animaux irraisonnables ; je ne les place point au rang des hommes, car ils occupent parmi les êtres un rang inférieur à celui de l'homme et supérieur à  celui du singe, puisqu'ils ont la figure et les linéaments de l'homme et un discernement au-dessus de celui du singe. "

Sans en avoir la preuve, j'imagine que cette traduction est exacte. Si  c'est le cas, ce texte, pour le moins gênant, fait, selon moi, du prestigieux grand rabbin du Caire un des inventeurs du racisme.

Passons sur l'affirmation pour le moins hasardeuse que "les derniers des Turcs à l'extrême nord" et "les nègres à l'extrême sud" n'ont "aucune croyance religieuse ni spéculative ni traditionnelle". Elle procède sans doute de la conviction que les croyances païennes ne sont pas d'authentiques croyances religieuses et que seules doivent être considérées comme telles les croyances monothéistes, en l'occurrence les trois religions du Livre, judaïsme, christianisme et islam. L'insupportable vient ensuite. Sans états d'âme, Maïmonide exclut en effet de l'humanité tous ceux qui n'ont aucune croyance religieuse -- non seulement les païens, mais aussi les agnostiques et les athées, qu'il vise peut-être d'ailleurs au premier chef. Ceux-là ne sont que "des animaux irraisonnables". Mais Maïmonide précise ensuite sa pensée en assignant aux incroyants une place intermédiaire entre les hommes et les animaux : il est en effet tout de même bien obligé de reconnaître qu' "ils ont la figure et les linéaments de l'homme et un discernement au-dessus de celui du  singe ".

On sait quel nom, dans l'Allemagne des années trente, certains donneront à cette espèce intermédiaire : celui d' untermenschen (sous-hommes) . Au-dessous des humains jouissant de leur pleine humanité, au-dessus des animaux, les incroyants ne sont pas autre chose que des sous-hommes. En scindant les humains entre humains authentiques et sous-humains, Maïmonide invente le discours raciste.

La faiblesse d'un tel discours saute aux yeux : on se demande notamment quelle peut bien être, dans un tel schéma,  la place réservée aux convertis ; peut-être, par on ne sait quel miracle, de sous-humains qu'ils étaient, se trouvent-ils ... convertis en humains à part entière . On peut surtout, sans autre forme de procès, le retourner contre celui qui le tient et affirmer que tous ceux qui ont une croyance religieuse spéculative et traditionnelle sont des animaux irraisonnables. De fait, quelques siècles plus tard, le discours sera retourné contre les coreligionnaires de Maïmonide. Le Juif Maïmonide est l'inventeur de la catégorie de sous-homme dans laquelle les nazis inscriront les Juifs.

Une société théocratique monothéiste telle que celle dans laquelle vivait Maïmonide et dont il était, au moins au sein de sa communauté, un des plus éminents représentants est une société totalitaire, ou tend du moins fortement à l'être. A cet égard, les nazis n'ont innové qu'en inventant un totalitarisme païen. Le trait distinctif du totalitarisme , quelle que soit l'idéologie dont il se réclame, est la violence extrême dont il use pour rejeter et éliminer ceux qui ne se plient pas à ses lois ou qu'il estime inaptes à s'y plier.

Même s'ils ont pratiqué l'esclavage, ni les Grecs ni les Romains (ni, à ma connaissance, les Egyptiens) n'ont jamais songé à exclure de l'humanité les Barbares auxquels ils étaient confrontés et qu'ils soumirent ; c'est ce qui facilita d'ailleurs leur assimilation. Aucun penseur de l'antiquité païenne n'a jamais songé à théoriser le concept de sous-humanité. " Cette abomination était réservée à des dévots prêcheurs d'humilité et de patience ", aurait dit Voltaire.

Cette prise de position de Maïmonide exclut, à mon avis, qu'on puisse le considérer comme un philosophe, à la différence d'un Al-Fârâbî par exemple. Selon ce dernier en effet, le critère de l'activité philosophique est la pratique de la dialectique, qu'enseignèrent Platon et Aristote. Or on ne peut pas dialoguer avec quelqu'un qu'on a exclu d'emblée du cercle des humains, avant même d'avoir entendu ses raisons. En excluant a priori les incroyants du cercle des humains, Maïmonide s'exclut d'emblée du cercle des philosophes.

On peut se demander si la "modernité" de Maïmonide ne réside pas malheureusement dans sa radicale intolérance ;  on la retrouve aujourd'hui en effet chez les plus intolérants sectateurs de Mahomet : les islamistes du "califat".

J'attends donc Pierre Bourest au tournant de ses raisons : Maïmonide me paraît bien être  un des inventeurs du racisme mais, après tout, Martin Heidegger, qui fut un des thuriféraires du nazisme, n'en est pas moins considéré par d'aucuns, pour de très valables raisons, comme un authentique philosophe !

En consultant les index très précis de son livre, j'ai constaté que Pierre Bourest fait effectivement allusion (page 419) au texte de Maïmonide cité par Wikipedia (apparemment dans la même traduction), mais en édulcorant fortement son côté déplaisant. Il écrit : "Certains propos de Maïmonide à ce sujet ont quelque chose de choquant pour le lecteur moderne" (c'est le moins qu'on puisse dire), "mais ne l'étaient sans doute pas pour ses contemporains" (voire), "en sorte que l'on peut gommer un peu pour aller à l'essentiel". Gommer, dans le cas de Pierre Fourest, consiste à ne citer que le début du texte (jusqu'à "animaux irraisonnables") en passant sous silence les dernières remarques, les plus inquiétantes. Il admet cependant un peu plus loin que cette distinction entre humains à part entière et sous-humains constitue, chez Maïmonide, "une véritable catégorie anthropologique". Diable ! L'anthropologue Maïmonide me paraît partir de bases pour le moins discutables.

Et si le seul philosophe authentique  qui ait jamais existé avait été Socrate, le seul qui, si l'on en  croit les dialogues platoniciens, fit, à ses risques et périls, rigoureusement usage de l'outil philosophique par excellence, la dialectique, c'est-à-dire le dialogue loyal avec l'autre, le premier venu en principe, au service d'une recherche en commun et sans  a priori de la vérité ? Déjà, chez son plus éminent disciple, Platon, la dialectique n'est plus que mimée et tourne en rhétorique. Il est vrai que, comme on le voit dans les dialogues "socratiques" de Platon, la recherche en commun de la vérité, laissant de côté l'urgence de la résolution des problèmes pratiques (politiques notamment), débouche le plus souvent sur une aporie. Cependant, le but de l'enquête philosophique n'est pas de parvenir à des certitudes à la noix de coco et, de toute façon, l'aporie vaut sans aucun doute mieux que les énormités péremptoires et mortifères telles que celle que servit un jour à ses lecteurs le savant rabbin Maïmonide.

Il est vrai que, dès Socrate, la dialectique pure et dure en a pris un coup, puisque ce n'est pas au quidam sorti de la foule et  bardé de ses idées reçues que Socrate s'adresse, mais aux jeunes gens les mieux éduqués d'Athènes, voire à telle vedette intellectuelle du monde grec, comme Protagoras. On reste entre soi.

Le célèbre "tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien" de Socrate est généralement compris comme l'expression de son immense modestie. C'est une interprétation réductrice. Au vrai, cette formule est le fondement même de toute enquête philosophique digne de ce nom. Descartes retrouvera cet état d'esprit lorsqu'il décidera  de faire table rase de ce que, jusque là, il croyait savoir. Une enquête philosophique, quel qu'en soit l'objet, ne saurait se fonder sur des "certitudes" admises a priori comme vraies, sans examen. C'est pourquoi il me paraît difficile de considérer Maïmonide comme un philosophe puisque, quelle que soit la subtilité de ses réflexions, il considère a priori comme vraie la révélation mosaïque et se contente de s'en faire l'exégète. Maïmonide reste pour moi un théologien dont les spéculations frôlent les spéculations proprement philosophiques sans jamais les rejoindre. Mais combien de gens, hier et aujourd'hui proclamés "philosophes" sont en réalité dans le même cas, dont l'enquête repose sur des postulats non soumis à l'examen ?

Quoi qu'il en soit, au long de ce détour par les intellectuels de haut vol du monde arabo-musulman médiéval, Pierre Bourest pose des questions qui, aujourd'hui restent actuelles et pendantes, comme celle des rapports entre le philosophe et la foule de ses contemporains et, plus essentiellement, celle de la nature de l'enquête philosophique, de ses conditions de possibilité, de ses visées, de ses modalités. Il semble, à le lire, que, pour se rapprocher du mieux qu'il pouvait, compte tenu des contraintes de son époque, d'une authentique démarche philosophique, Maïmonide ait dû, fort souvent, avoir recours aux ressources des ruses intellectuelles les plus sophistiquées. Mais pour en juger, il faudrait, encore une fois, avoir lu de lui au moins les deux ouvrages cités plus haut, puis relire le livre de Bourest !

Pierre Bourest , Lumières du Moyen-Âge / Maïmonide philosophe   ( NRF essais / Gallimard )


Additum -

On peut tout de même douter que Maïmonide ait inventé le sous-homme. On lit par exemple dans les Pensées de Marc-Aurèle :

" Corps, âme, esprit : au corps, les sensations ; à l'âme les penchants, à l'esprit les dogmes. L'impression des objets sous forme de représentation appartient aussi aux bêtes ; le mouvement produit par les penchants appartient aux animaux, aux androgynes, à Phalaris, à Néron ".

Même si ce texte de l'empereur-philosophe n'est pas aussi clair que celui de Maïmonide, il semble esquisser lui aussi une hiérarchie des êtres. Un Néron semble classé par lui plutôt du côté des animaux que du côté de l'homme à part entière. Et si la tentation d'exclure son semblable mal-pensant et mal-vivant du cercle des vrais humains était aussi ancienne que l'humanité? Lévi-Strauss nous dit que ses chers Nambikwara traitaient aimablement les membres des tribus étrangères d' "oeufs de pou ".

Additum 2 -

A propos de Néron, comment le prince célébré, au début de son règne, par son précepteur Sénèque, pour sa douceur et son humanité a-t-il été installé après sa mort et pour des siècles dans le rôle du monstre considéré par Marc-Aurèle comme infra-humain, tel est l'objet de l'enquête menée par Donatien Grau dans son essai publié chez Gallimard : Néron en Occident / Une figure de l'histoire .

( Posté par : SgrA°, avatar eugènique agréé )

Moïse Maïmonide



1 commentaire:

Anonyme a dit…

C’est chez Platon que Socrate ne discute qu’avec ses pairs. Si l’on en croit un témoignage rapporté par Diogène Laërce (II, 21),
‹ […] Socrate, ayant compris que l’étude du monde ne nous était d’aucun profit, laissa de côté la physique, pour étudier la morale ; qu’il en discutait dans les boutiques et sur la place publique, déclarant rechercher « ce qui est bien et ce qui est mal dans les maisons ». Souvent, au cours de ses recherches, il discutait avec véhémence, lançait les poings en avant, ou s’arrachait les cheveux, ne se souciant aucunement des rires qu’il soulevait, les supportant au contraire avec calme. Un jour même, il reçut un coup de pied sans se fâcher, et comme on s’en étonnait, il dit : « Si c’était un âne qui m’avait frappé, lui intenterais-je un procès ? » ›