lundi 11 janvier 2016

Pour faire exister la Lune

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Il n'y a guère, de passage sur le site de Pierre Assouline, La Républiques des livres , je regardais, en haut du billet à lui consacré, la face de lune, sur fond bleuté vaguement nocturne, de l'écrivain algérien Kamel Daoud. Et je songeais à cette question lue l'autre jour dans un magazine scientifique : la Lune existe-t-elle si on ne la regarde pas ?

On peut répondre résolument que non . telle ne serait pas ma réponse. Je suis plutôt d'avis que, tant que je ne la regarde pas, il existe pour moi un faisceau de présomptions, de probabilités relativement quantifiables, pour qu'elle n'existe pas, ou que, depuis plus ou moins longtemps (cinq minutes par exemple), elle n'existe plus. En tout cas, tant que je ne l'ai pas vue reparaître à l'horizon crépusculaire, rien ne m'assure en effet qu'elle existe.

Ce n'est en effet qu'en établissant une relation "directe" avec un objet extérieur quel qu'il soit (casserole, chaîne de montagnes ou être vivant) que nous pouvons nous assurer qu'il existe, et seulement tant que dure cette relation sensorielle.  Quand elle cesse, nous ne disposons plus d'aucune preuve irréfutable de son existence.

Pour en revenir à Kamel Daoud, rien ne m'assurait évidemment, au moment où je lisais son interview par Assouline, qu'il existait, qu'il était vivant ou qu'il était mort. Ce n'est qu'en le voyant en chair et en os ( comme on dit), en lui parlant, que j'aurais eu l'assurance de cette existence. Et encore : à la condition d'avoir la certitude que je n'avais pas affaire à un sosie, à un imposteur. Quant au livre "de" Kamel Daoud  (Meursault contre enquête) , je ne pourrai établir de relation indiscutable avec son auteur pour l'instant supposé tant qu'on ne m'aura pas prouvé par A+B que cet auteur est bien Kamel Daoud (ce qui n'est pas demain la veille).

Bien entendu, ce qui vaut pour Kamel Daoud vaut pour n'importe qui. J'ai pensé tout à l'heure à un de mes amis, que j'ai rencontré l'autre jour. Mais qu'est-ce qui me prouve qu'à l'heure qu'il est, il existe ? Rien. Il en va de même pour mes trois enfants et mes trois petits-enfants : entre deux visites et deux coups de téléphone, tout se passe comme s'ils n'existaient pas pour moi, surtout lorsque, comme c'est le cas les trois-quarts du temps, je ne pense pas à eux. Pourtant, je les aime ou, du moins, fais profession de les aimer, quand j'y pense. Quant à ma femme, qui, au moment où j'écris ces lignes, regarde la télévision au rez-de-chaussée, rien ne me prouve qu'elle soit encore vivante. Et ce n'est pas en pensant à elle que je la fais exister, pas plus que je ne fais exister mes enfants, mes petits-enfants, mes amis ou un écrivain que je n'ai jamais rencontré en pensant à eux. Ce serait prêter à ma pensée un pouvoir qu'elle n'a pas. Tout ce qu'elle peut faire, en l'absence des intéressés, c'est combiner des informations parcellaires puisées dans le stock de la mémoire : quelques images, quelques impressions fixées au fil du temps ; peu de chose, en tout état de cause.

Le fameux principe d'incertitude de Werner Heisenberg, ainsi que la démonstration par le même que l'électron n'a aucune existence tant qu'il n'a pas interagi avec une particule de matière (un photon), me paraissent tout-à-fait applicables à l'univers macroscopique, et notamment à nos relations avec cet univers ainsi qu'avec nos semblables. Nous n'avons de preuves tangibles de l'existence du réel extérieur que celles que nous en donnent les contacts sensoriels (toujours transitoires) que nous établissons avec lui, et seulement au moment où nous les établissons.

C'est pourquoi, faute de mieux, l'information, sous quelque forme qu'elle nous parvienne, et à condition que sa véracité soit suffisamment établie, permet de pallier les insuffisances criantes de notre relation avec le monde. Le XXe siècle aura été le siècle de la révolution de l'information, et cette révolution se continue. On nous dit parfois que nous sommes saturés d'informations, que cette saturation nuit à la réflexion. Il n'en est rien. Quand on songe à l'infinie complexité du vaste monde, il faut bien reconnaître que la quantité d'informations qui nous en parviennent reste dérisoire. Nous ne serons jamais assez riches d'informations. Notre conscience n'est pas autre chose qu'une machine à traiter l'information ; une machine insatiable, avide sans cesse d'informations nouvelles, d'informations fraîches prenant la place des informations obsolètes. Sans circulation ni régulation de l'information, toute vie sociale est impossible.

Prétendre contrôler, canaliser, censurer l'information a toujours été l'attitude des serviteurs de régimes politiques ou d'idéologies tyranniques ou potentiellement tyranniques : la faiblesse de leur propre argumentaire conduit ces gens-là à tenter de freiner le brassage et la confrontation des informations.




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