lundi 29 février 2016

Heidegger antisémite ? Et la philosophie dans tout ça ?

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L'oeuvre philosophique de Martin Heidegger, est, de l'avis général des spécialistes les mieux qualifiés ( Emmanuel Levinas, par exemple, ou Emmanuel Martineau ,un des traducteurs de Sein und Zeit ) un des sommets, sinon LE sommet de la philosophie au XXe siècle. La pensée de Heidegger a profondément influencé nombre de philosophes, français notamment : Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Levinas, Michel Foucault , Marcel Conche ...

Cependant, les liens de Heidegger avec le régime nazi sont connus  : nommé recteur de l'Université de Fribourg par le nouveau pouvoir, il fut membre du parti national-socialiste de 1933 à 1944.

Plus récemment, la publication en Allemagne d'une partie des Cahiers noirs, sorte de journal philosophique tenu par Heidegger entre 1931 et 1976, et resté inédit à sa mort, aurait mis en lumière son antisémitisme. "Aurait", car la signification réelle des passages incriminés (une quinzaine au total pour l'instant) fait encore l'objet d'âpres débats.

Le Monde des livres du 19 février 2016 a consacré une double page consacrée aux rapports de Heidegger avec les Juifs et avec la pensée juive. Dans un article intitulé Heidegger, le gâchis , Nicolas Weill ne mâche pas ses mots. L'antisémitisme de Heidegger, pour lui avéré, devrait conduire à " s'indigner face au formidable gâchis que représente une entreprise philosophique révolutionnaire qui aboutit à se vautrer dans le marais sanglant du nazisme ". On trouverait, selon lui, dans Les Cahiers noirs une justification du crime de masse et de la violence. Cependant, lui s'abstient de justifier cette allégation. Rendant compte de la récente biographie de Heidegger par Guillaume Payen, il fait grief au philosophe de s'être abstenu de paraître aux obsèques d'Edmund Husserl (d'origine juive), son maître pourtant "vénéré", ainsi qu'il le qualifie dans sa dédicace de Sein und Zeit, et d'avoir cessé de voir son ami Karl Jaspers, dont l'épouse était juive.

Et alors ? Des comportements que Nicolas Weill qualifie de "bassesse" sont mesquins peut-être, manifestations d'un arrivisme sans doute déplaisant, mais en quoi disqualifient-ils une pensée philosophique qui n'a rien à voir avec eux ? Nicolas Weill rapproche Heidegger du Bardamu de Céline, dont il partagerait le cynisme. Il paraît clair que, pour lui, Céline est disqualifié autant que Heidegger, moins à cause du cynisme d'un personnage qui lui ressemble comme un frère, qu'en raison de l'antisémitisme de l'auteur de Bagatelles pour un massacre. On comprend que, pour Nicolas Weill, un écrivain antisémite ne saurait être un grand écrivain, de même qu'un philosophe antisémite ne saurait être un grand philosophe.

Nicolas Weill accuse Heidegger "d'avoir imputé aux Juifs la responsabilité la plus grave à ses yeux : tenir le monde prisonnier de la métaphysique qu'il voulait, lui, dépasser ". C'est là, me semble-t-il jouer sur les mots, et de façon malhonnête. Tous les Juifs ne portent manifestement pas cette responsabilité. Ce que visent la critique et le rejet de Heidegger, c'est en effet une métaphysique, dont la première manifestation se trouve dans le judaïsme religieux, inventeur du monothéisme. Lorsque, comme l'écrit Nicolas Weill, " Heidegger se retourne contre la religion romaine avant de rompre avec la religion tout court par un geste nietzschéen ", il est logique qu'il remonte aux sources du monothéisme, c'est-à-dire à la théologie judaïque. Je ne vois pas où se niche l'antisémitisme dans ce rejet. L'accusation de Nicolas Weill est aussi absurde que s'il accusait de racisme celui qui rejette le platonisme, le marxisme, le nietzschéisme ou le freudisme.

Selon Nicolas Weill, Peter Trawny, qui fut le premier à révéler partiellement le contenu des Cahiers noirs, aurait "montré" que l'antisémitisme est au coeur de la pensée de Heidegger. On aimerait connaître les arguments de Trawny au service de cette prétendue démonstration. Weill, malheureusement, n'en souffle mot. D'autres, cependant, tels Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, reprocheraient au contraire à Trawny de défendre en sous-main Heidegger. L'affaire semble passablement embrouillée et obscure, et le verdict définitif pas près de tomber.

Ce qui est patent en tout cas, c'est que personne avant la découverte des Cahiers noirs, n'avait eu l'idée que l'antisémitisme pouvait se loger au coeur des oeuvres philosophiques de Heidegger, et notamment des plus connues, publiées bien avant l'arrivée des nazis au pouvoir, Être et Temps (Sein und Zeit), publié en 1926, et Qu'est-ce que la métaphysique ? ( 1929 ).

La double page du Monde des livres contient aussi un entretien de Roger Pol-Droit avec Daniel Sibony qui, de son côté, entend annexer Heidegger à la pensée... juive !  Pour lui, " Heidegger est sans cesse ventriloqué par la pensée biblique ". En somme, logiquement, pour Sibony, inutile de lire Heidegger : lisez plutôt l'Ancien Testament ! Significative me paraît cette remarque de l'écrivain psychanalyste : " Des jeunes lisent Heidegger et y découvrent une pensée de l'être. Au lieu de leur dire : " Arrêtez cette lecture, c'était un salaud ! " , je leur montre comment elle dérive de la texture biblique ". En somme, Sibony conseille aux jeunes lecteurs tentés de lire Heidegger directement : ne commettez pas cette imprudence, lisez d'abord l'éclairante interprétation que j'en propose. On ne saurait se dispenser, surtout si l'on est jeune, de consulter l'interprète "autorisé" : toute une conception, assez répugnante, de l'éveil à la vie intellectuelle. Manifestement, l'idée qu'un jeune lecteur pourrait se faire son opinion par lui-même et sans intermédiaire ni interprète ne plaît pas à Sibony. Cet éminent exégète du judaïsme religieux ferait d'ailleurs bien de se demander si lui-même n'est pas, bien plus que Heidegger, " ventriloqué par la pensée biblique " !

Daniel Sibony et Nicolas Weill, tout comme Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, sont Juifs et assez représentatifs de la position de nombreux intellectuels juifs dès qu'il s'agit d'interpréter et d'évaluer des penseurs (Heidegger) ou des artistes (Céline) antisémites avérés ou putatifs. Leurs accès de fureur, leurs anathèmes, leurs amalgames hâtifs et injustes sont compréhensibles, certes. Mais il ne s'ensuit pas que l'amateur de philosophie ou de littérature, surtout s'il est jeune, doive se dispenser de lire, avant tout commentaire plus ou moins autorisé ou orienté, les ouvrages philosophiques majeurs de Heidegger et les romans de Céline. Pour un Nicolas Weill, qui est Juif, l'antisémitisme d'un Heidegger ou d'un Céline est impossible à mettre entre parenthèses, et, tenant compte de la particularité de son point de vue, je puis l'admettre. Mais pour moi, qui ne suis pas Juif, situation que je partage avec l'immense majorité des lecteurs, et dont les avantages manifestes l'emportent de très loin, à mes yeux, sur ses hypothétiques inconvénients, cette opération est tout-à-fait possible, et je m'en trouve bien, car elle me permet de ne pas mélanger les torchons avec les serviettes et d'admirer sans réserve le génie d'un Céline ou d'un Heidegger dans les textes où il se manifeste avec le plus d'éclat, en portant sur eux un regard beaucoup plus serein que celui dont un Nicolas Weill semble capable . Du reste, Nicolas Weill lui-même ne se laisse-t-il pas aller à qualifier le travail de Heidegger d' " entreprise philosophique révolutionnaire " ? Quel éloge !

Jeune, je me suis régalé à lire Voyage au bout de la nuit et Qu'est-ce que la métaphysique ?, où je n'ai trouvé aucune trace d'antisémitisme et qui restent pour moi deux très grands textes. Je me régale à lire Être et temps, où je n'en trouve pas davantage. Nicolas Weill peut bien continuer de cracher tant qu'il voudra sur Heidegger, l'homme et le penseur : ça me laisse froid. Je ne dois pas être le seul.

Lisez Heidegger, dans le texte, et sans intermédiaire !


Martin Heidegger , Être et Temps , traduction de François Vezin  ( Gallimard / Bibliothèque de philosophie )

Martin Heidegger , Être et temps , traduction en ligne d'Emmanuel Martineau. Voir le lien ci-dessous :

t.m.p.free.fr/textes/Heidegger_etre_et_temps.pdf


( Posté par : gérard-Jean, avatar eugènique agréé )


vendredi 26 février 2016

Comme le temps passe

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Sous l'évier, un bac nous sert à stocker les vieux journaux en attente de corvée de pluches. Comme nous ne pluchons pas tous les jours, les vieux canards s'entassent en attente de -- pluchaison -- plumaison, et c'est toujours le dessus du bac que nous prélevons. Le résultat, c'est qu'au fond dorment des antiquités que j'ai découvertes l'autre jour dans une pulsion de rangement :

" Le Conseil national syrien hésite à passer la main. Le CNS, qui vient d'élire le chrétien Georges Sabra à sa tête, pourrait se fondre dans un gouvernement provisoire " ( Le Monde du 12/11/2010)

Qui se souvient du Conseil National Syrien et de ses rêves de gouvernement provisoire ? Qui se souvient de Georges Sabra ?

" Les responsables politiques cherchent à prévenir une nouvelle flambée de violence en Côte d'Ivoire. " Les manifestations de rue sont interdites ", a averti le président Gbagbo " ( Le Monde du 30/10/2005)

Je suis sûr qu'il a été écouté : président, ça en jette.

" A Morgon, le désarroi des agriculteurs face à une crise sans précédent " ( Le Monde du 7/02/2010 )

Mais c'est qu'ils auraient tendance à insister, les bougres !

" Daniel Cohn-Bendit invite Rama Yade, les Verts sont furieux " ( Le Monde du 30/07/2012 )

Déjà les Verts voyaient rouge ! Il est vrai que depuis 68, Cohn-Bendit s'est taillé une solide réputation de provocateur.

" Avec le gaz de schiste, la France est bénie des dieux "  ( Michel Rocard dans Le Monde du 12/11/2012 )

Elle l'est toujours, en théorie. Surtout si on ne l'exploite pas.

Notices nécrologiques de Bruno Cremer et de Philippe Avron ( Le Monde du 11/08/2010 )

Tiens, Philippe Avron est mort. Six ans déjà, ça sert de trier le bac à pluches. Je le revois sur la scène de Chaillot, au milieu des années 60, dans le rôle du géomètre de La Folle de Chaillot, tout de blanc vêtu ; j'ai encore dans l'oreille sa voix de fausset. C'était la grande époque de Vilar.

" Reprise annoncée des négociations directes entre Israéliens et Palestiniens " ( Le Monde du 23/08/2010)

Eh bien, voilà qui est réconfortant. On attend toujours la suite.

" La déchéance de la nationalité est une habileté tacticienne, mais un danger pour la République "
   ( par Géraldine Muhlmann, dans Le Monde du 11/08/2010 )

Comme quoi il n'est jamais trop tôt pour s'instruire. Au  fait, c'était un projet de Sarko, il me semble. Décidément, on lui aura tout piqué.

" Vente du navire Mistral. La Russie se décide à organiser un appel d'offre, la France reste confiante  "  ( Le Monde du 23 /08/2010 )

Confiance ! On va le décrocher cet appel d'offre. Vive nos amis Russes. Vive Poutine !

" De Bucarest, Dominique Strauss-Kahn appelle les Vingt-Sept à la discipline " ( Le Monde du 1er avril 2010 )

Un premier avril, ça ne s'invente pas !

C'était l'époque où le citoyen naïf croyait à la capacité d'autodiscipline de Dodo le Saumâtre.


Gardons nos vieux journaux ! On y trouve de quoi méditer, tout en y perdant quelques illusions.


( Posté par : Babal , avatar eugènique agréé )

Ne confondons pas Philippe Avron avec Christiane Minazzoli

lundi 22 février 2016

" Meursault, contre-enquête " (Kamel Daoud) : l'ébauche maladroite d'un grand roman

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Mis en cause par un collectif d'universitaires sociologues qui lui reprochent d'alimenter l'islamophobie ambiante par l'interprétation qu'il a donnée des événements de Cologne, Kamel Daoud (dans Le Monde du 20 février) annonce son retrait du débat public. Tant mieux : ça lui évitera de soutenir des thèses simplistes, comme le lui reproche, dans le même numéro du Monde, son ami Adam Shatz. Ce retrait ressemble toutefois à une dérobade peu glorieuse : quand on a lancé un débat, on devrait avoir le cran de le soutenir. Après Onfray, Daoud lancerait-il une mode ? Vous n'êtes pas d'accord avec moi et vous le dites ? Vilains ! Puisque c'est ça, je me retire sous ma tente !

Il est vrai que Daoud fait l'objet, dans son pays, d'une fatwa lancée contre lui par un imam intégriste. On lui pardonnera donc.

Kamel Daoud annonce qu'il va désormais se consacrer exclusivement à la littérature. Tant mieux : ça lui permettra peut-être de faire des bouquins un peu plus réussis que le très médiocre Meursault , contre-enquête, son premier roman, très médiocre à mes yeux mais pourtant couronné par plusieurs prix. Il me semble que, pour expliquer la faveur dont jouit Kamel Daoud auprès d'une partie de l'intelligentsia française, doivent entrer en ligne de compte des considérations extra-littéraires, qui expliquent aussi sans doute le succès qu'a rencontré auprès d'une partie de la critique le dernier livre de Boualem Sansal. On sait gré en effet  à ces deux écrivains algériens de leurs positions hostiles aux progrès de la bigoterie islamiste et de l'intolérance qui s'installe dans leur pays. C'est en effet tout à leur honneur. Cela ne devrait pourtant pas, à mon sens, occulter les critères littéraires et artistiques qui, s'agissant de la promotion d'un roman, devraient primer. Or il me semble que, sur ce terrain, dans le cas du roman de Kamel Daoud, le compte n'y est pas.

L'idée, pourtant, ne manquait pas d'intérêt. Le récit se présente en effet comme une sorte de suite du récit de Meursault dans L'Etranger, mais tenu par le frère cadet de sa victime, l'Arabe qu'il a tué sur la plage. Dans le récit de Camus, cet Arabe reste anonyme ; dans celui de Daoud, le narrateur lui restitue un nom et un semblant de biographie.

Daoud a le mérite d'insister sur le gros point aveugle, ou du moins problématique, du récit de Camus : quelle place accordait-il à la situation coloniale qui prévalait dans l'Algérie de 1942 ? De fait, dans L'Etranger, seuls les Européens  semblent jouir du privilège d'avoir un nom et un prénom. Les Arabes, eux, restent anonymes, confondus dans une masse collective qui paraît profondément étrangère aux protagonistes ou seconds rôles du roman.

Mais c'est à peu près le seul détail où Daoud touche juste. A un autre moment, il commet, selon moi, un grossier contresens. Voici le passage :

" J'ai vu récemment un groupe de Français devant un bureau de tabac à l'aéroport. Tels des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts. Pourtant, maintenant, c'est une histoire finie. C'est ce que disait leur silence. "

Ces Français sont des pieds-noirs ou de simples touristes. La scène se passe des années après l'indépendance. La phrase mise en italiques par Daoud est recopiée d'une scène de L'Etranger où ce sont des Arabes qui regardent ainsi des Européens pieds-noirs. Le commentaire du narrateur est étrange : il interprète le silence des voyageurs (et sans doute aussi leur singulier regard) comme la manifestation extérieure de la conscience d'une histoire finie ; or c'est le contraire -- une histoire qui n'est  pas finie -- qui devrait être vrai, puisque ce groupe d'Européens semble reproduire à l'identique, en se la réappropriant, l'attitude des Arabes dans le récit de Camus ; mais cette attitude était inséparable d'une situation coloniale et du clivage des communautés qu'elle produisait ; après l'indépendance, cette situation n'existe plus ; ainsi le regard porté par les voyageurs européens sur les Arabes présents dans l'aéroport ne saurait être la reproduction identique d'un regard qui ne s'expliquait que par la situation coloniale. Il y a là comme un collage maladroit et infondé.

Le narrateur de Meursault, contre-enquête imagine que le corps de son frère a inexplicablement disparu après le meurtre. Il nous dit aussi que Meursault, le narrateur de L'Etranger, une fois libéré de prison, a arrangé à sa guise son récit des événements : par exemple, tout ce qu'il nous dit de la mort de sa mère et de l'enterrement, il l'aurait entièrement imaginé.

Certaines de ces inventions semblent motivées  par le souci de Kamel Daoud de prendre en compte les implications d'une situation coloniale dont Camus aurait sous-estimé l'importance. De fait, on peut se demander s'il était vraisemblable que, dans l'Algérie de 1942, un Européen fût condamné à mort pour le meurtre d'un Arabe, d'autant que, dans le  cas de Meursault, la légitime défense pouvait être invoquée. De même, "on" aurait pu dissimuler le corps de la victime pour mettre fin aux poursuites. Mais en inventant ces prolongements du récit de Camus, Daoud s'installe et nous installe dans une situation inconfortable et confuse. Ses inventions posent d'abord le problème du coëfficient de vérité du récit : le narrateur, qui s'adresse à un interlocuteur présenté comme un enquêteur, sans qu'on sache s'il est Européen ou Algérien, raconte-t-il des événements supposés avoir effectivement eu lieu ou lui arrive-t-il de fabuler ? Il est difficile de trancher.

Elles posent surtout le problème du niveau de compréhension du récit de Camus par Daoud : Camus publie L'Etranger en 1942, en pleine guerre ; or il est fort peu probable qu'à l'époque il ait jugé judicieux d'insister sur ce qui pouvait séparer les deux communautés au lieu de les rapprocher ; il fallait donc que Meursault soit condamné à mort ET exécuté pour le meurtre d'une victime parfaitement identifiée. Bien sûr, la principale raison d'être de cette condamnation à mort et de cette exécution dont l'imminence inéluctable ne fait aucun doute pour le lecteur, c'est qu'elles parachèvent le sens de cette histoire, exactement comme le "Je suis encore vivant !" de Caligula au moment de son assassinat parachève le sens de la pièce.

Du coup, on a l'impression gênante que, pour faire passer ses inventions, Daoud force la signification du récit de Camus. Le propos de celui-ci n'était nullement, au premier chef de dénoncer une situation coloniale qui n'est, dans le roman, qu'une toile de fond. Tout lecteur de L'Etranger sait qu'il y est question de toute autre chose. Encore une fois, pour le lecteur, il ne fait aucun doute que Meursault, une fois condamné à mort, sera exécuté. En inventant cette histoire de condamné libéré, Daoud fausse complètement la signification et la portée du récit de Camus, qui nous raconte le cheminement d'un homme vers sa vérité. On ne peut pas faire dire à ce récit ce qu'il ne dit pas. On ne peut pas non plus sans risque lui donner des prolongements qu'il n'appelle pas.

Par ailleurs l'attitude du narrateur de Meursault, contre enquête à l'égard du narrateur de l'Etranger est pour le moins fluctuante : d'abord plutôt hostile, il en vient, vers la fin du roman, à s'identifier plus ou moins explicitement à lui, pour deux raisons : d'abord, il est traité comme un étranger à l'intérieur de sa propre communauté, non pour n'avoir pas pleuré à la mort de sa mère, mais pour ne pas s'être joint à temps aux groupes armés en lutte pour l'indépendance ; ensuite en raison de son refus de s'aligner sur les croyances religieuses de la masse de ses compatriotes : cette identification culmine dans un passage où, citant en italiques, presque sans le modifier, le passage célèbre de la visite de l'aumônier à Meursault dans sa prison, il se substitue à ce dernier, faisant sienne sa profession de ... non-foi, tandis qu'à l'aumônier se substitue un imam ! On a d'ailleurs l'impression que la véritable raison d'être du roman est là : il s'agissait d'y déverser, vers la fin du livre, une dénonciation de l'islamisation de la société algérienne. Il est possible que ce soient ces pages-là qui aient surtout retenu l'attention des jurys qui ont récompensé le livre, occultant ses plus manifestes faiblesses.

Une de ces faiblesses du récit de Daoud, c'est que cette évolution de son personnage n'est pas clairement mise en lumière. Elle ne s'inscrit pas non plus clairement dans le temps. Pourtant, l'un des points forts et originaux du livre est que le narrateur, né vers 1935, a connu la période coloniale, puis l'indépendance et les événements qui l'ont suivie de près, puis l'évolution de la société algérienne jusqu'aux premières années du XIXe siècle ; le moins qu'on puisse dire est que le romancier n'exploite pas ce filon avec la rigueur et le souffle qui auraient pu donner un grand roman. On ne peut d'ailleurs se défendre, en lisant ce récit brouillon, qu'il y avait là tous les ingrédients d'un très grand livre. L'histoire de l'Algérie depuis les années trente jusqu'à nos jours pouvait en effet être évoquée à travers la destinée d'un personnage à la fois acteur et témoin. Le résultat aurait pu être passionnant, à condition d'être porté par l'imagination puissante d'un grand romancier.

Mais Meursault, contre-enquête n'est qu'un roman  raté. Sa plus grande faiblesse,  c'est peut-être son écriture. Sur ce terrain,  l'auteur jouait gros, puisqu'il  prétendait prendre le relais d'un roman dont l'écriture, d'un éclat magistral, a fait l'admiration de générations de lecteurs. Confrontée à une aussi prestigieuse référence, l'écriture de Kamel Daoud, banale, journalistique, parfois racoleuse, ne fait vraiment pas le poids.


Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête    ( Actes Sud )


( Posté par :  Artémise de Fez  , avatar eugènique agréé )


jeudi 18 février 2016

"Ecuador" (Henri Michaux) : portrait de l'artiste en cheval

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Il paraît que la famille d'Alfredo Gangotena fut choquée par le tableau que brossa Henri Michaux du pays de son ami dans Ecuador . Ceux qui, en revanche, avaient toutes les raisons de s'en louer (moyennant quelques réserves, peut-être), c'étaient les animaux et les plantes. Dès l'enfance, Michaux fut un passionné d'entomologie (même s'il ne donnait pas ce nom à sa passion  pour les insectes) et toute sa vie il fréquenta les jardins botaniques et zoologiques. Les animaux et les plantes fantastiques qu'on rencontre dans ses Notes de zoologie et dans ses Notes de botanique sont nés de l'observation assidue des animaux réels.

Dans Ecuador , seul texte de Michaux, avec Un barbare en Asie, qu'on puisse qualifier de réaliste, bien que ce journal de voyage prenne bien des libertés avec les conventions usuelles du journal de voyage, les animaux et les plantes évoqués sont des animaux et des plantes réels, mais l'imagination du poète, guidée par un profond don d'empathie, nous les fait voir sous un jour neuf, singulier, et pourtant profondément vrai.

Au cours de son séjour en Equateur, Michaux passa beaucoup de temps à cheval, pour des déplacements d'une longueur et d'une durée considérables. C'était à l'époque le mode de déplacement usuel, dans un pays où les routes goudronnées et les automobiles étaient encore bien rares. On lit dans Ecuador plusieurs textes directement inspirés de ces chevauchées. Michaux y manifeste son intérêt et sa sympathie pour les chevaux, comme dans celui-ci :

" [...] Nous revînmes par un vent terrible. Les chevaux étaient heureux et rapides. Ils reconnaissaient le chemin, et cette vallée du Patate leur rappelait évidemment de plus émouvants souvenirs qu'à moi, et Dieu sait comme ils avaient songé à ce retour dont personne ne les pouvait avertir, et comme ils avaient tripoté cette idée dans leur tête. Nous revînmes par un vent inouï.
   Parfois mon cheval s'arrêtait à un  tournant (pour l'horizon ?) ou devant un agave au bord du chemin, ou près d'une pierre, et il semblait réfléchir, prendre dans sa mémoire, se demander si c'était bien là son pays où souffle le vent. "

Ou celui-ci :

" Beau cheval blanc (mais le blanc de son oeil est rose),
Cheval géant à la tête exaltée,
Combien plus grand que le mien qui  faiblit doit être ton estomac,
Ton coeur considérable,
Tes muscles fessiers qui m'ont bahuté toute une journée dans la montagne.
Haute vague quadrupède, tu m'as tellement secoué, roulé, anéanti !
On t'a remisé enfin à l'écurie.
Et moi je fus au lit.
Mais ta grande houle de trot et de galop m'a emporté toute la nuit (comme une tentative qu'aurait entreprise la folie sur moi
Cheval à la tête de bataille,
Cheval très grand,
Ne soupçonnes-tu pas, de ton côté, comme mon coeur est petit ?
Peut-être as-tu entendu, frappant sur ta robe, ses petits coups trop rapides ?
Il flanche, je te dis, grand cheval infatigable,
Il flanche, et cependant aujourd'hui tu vas me reprendre en croupe, faible et saoul.
Je ne t'en veux pas, non. 
Mais ça va mal tourner pour moi, cheval infatigable. "

Depuis l'enfance, Michaux souffrait d'insuffisance cardiaque. Si petit, si faible, confronté au cheval géant. Epuisé, il voit venir la fin, et le dit, dans un des plus beaux poèmes qu'il ait écrits :

" Rends-toi, mon coeur.
Nous avons assez lutté,
Et que ma vie s'arrête,
On n'a pas été des lâches,
On a fait ce qu'on a pu.

Oh ! Mon âme,
Tu pars ou tu restes,
Il faut te décider,
Ne me tâte pas ainsi les organes,
Tantôt avec attention, tantôt avec égarement,
Tu pars ou tu restes,
Il faut te décider.
Moi, je n'en peux plus.

Seigneurs de la Mort
Je ne vous ai ni blasphémés ni applaudis.
Ayez pitié de moi, voyageur déjà de tant de voyages sans valise,
Sans maître non plus, sans richesse, et la gloire s'en fut ailleurs,
Vous êtes puissants assurément et drôles par-dessus tout,
Ayez pitié de cet homme affolé qui avant de franchir la barrière vous crie déjà son nom,
Prenez-le au vol,
Et puis, qu'il se fasse à vos tempéraments et à vos moeurs, s'il se peut,
Et s'il vous plaît de l'aider, aidez-le, je vous prie. "


 C'est pourtant le cheval qui va mourir, d'une crise cardiaque sans doute :

" A peine on venait de sortir
Tout à coup il est mort
Il a voulu sauter
Et il est mort.
Moi j'allais devant
Je ne pouvais rien voir
Puis Gustave m'a rejoint.
" Et ton cheval ? ", fis-je étonné.
" Voilà -- il explique -- il voulut sauter
Et tout d'un coup il est mort
Je n'ai eu que le temps de me dégager. "
Ah ! ...
Cependant  on est pressé ; nous sommes attendus à l'étape.
Il faut galoper, on arrive, voici le camion.
Il faut repartir tout de suite.
Gustave est embarrassé. Ce n'a pas été sa faute.
Le cheval frémit d'abord. Tout aussitôt il tomba.
Nous assis à l'arrière, les jambes ballantes, en dehors
Le chemin prend de la hauteur.
" Voyez cette tache, c'est lui
Là : il est mort à la croix des deux chemins. "
Le chemin prend de la hauteur.
Cependant un grand nuage descend vers la vallée,
Descend, estdéjà sous nous,
Tout de suite se met au travail, avec tact,
Mais grandement,
Ensevelit le cheval mort,
Sous des hectares de blancheur, en hauteur comme en largeur
Et avec lui tous les chevaux encore vivants,
Les poulains, les boeufs et les moutons de toutes races
Et l'hacienda jusqu'à ses bains et sa réserve d'eau-de-vie.
Nous avons franchi un col,
Nous nous éloignons de plus en plus,
C'est de l'autre côté, par là, que le cheval est mort.
Gustave ne sait pas s'il est mort les yeux ouverts ou fermés
Entrouverts, croit-il.
Troisième étape, et encore se presser, le train va partir.
Alors Gustave ... un gran caballito, dit-il, et c'est tout.
(Ce qui dit à la fois un cheval de race, et un sacré bon petit cheval, et l'affection qu'il avait pour lui.)
C'est bien ça, pense chacun et beaucoup plus, mais comment s'exprimer convenablement sur un cheval ?

Cheval couleur de blé, au panache de lait et de vent,
Cheval, jamais tranquille, à la tête piochante de perpétuelle dénégation,
De protestations, de refus d'obéissance, réitérées-malgré- tout-voilà,
D'intentions de violence toutes prochaines non dissimulées-on-verra-bien,
A l'affût activement du mystère de l'air,
A la tête nageante dans celui-ci trop léger pour le soutenir,
Constamment trahi par lui, nageant toujours,
Avec un aspect de courage si émouvant, tellement inutile.
Toi que même les autres chevaux
N'approchaient qu'avec un certain air.
Un gran caballito, voilà, et il est mort.  "


" Comment s'exprimer convenablement sur un cheval ? " : c'est le défi que Michaux a voulu relever, et pas seulement à propos des chevaux, mais aussi des chiens et d'autres animaux. Essayer de comprendre leurs façons d'être, de sentir, de penser, essayer de peindre leurs moeurs avec justesse et respect, leurs moeurs aussi singulières et dignes d'intérêt que celles des groupes humains, comme celles des chiens :

" Souvent je regarde les chiens, non par vice, plutôt avec méditation. mais les passants me surveillent, cela gêne mes pensées, et je passe mon chemin.
   Le chien a une place à part dans l'ordre des mammifères. Les chiennes lui sont un monde, que dans sa vie entière il n'arrivera pas à connaître.
   Il a affaire à toutes les formes, à toutes les tailles, quinze ou vingt fois comme la sienne ! Voici une géante. Il ne se rebute pas. son imagination érotique le porte à toutes les escalades, à toutes les pénétrations. Il aura affaire aussi à des naines, à des sortes de bébés.
   Aussi le voit-on  fortement occupé de cette affaire, et qu'une vieille dévote casse son parapluie sur le dos de l'impudique, il n'en garde pas moins son idée, qui est profonde et largement ramifiée. "

Textes de connivence... Au reste, ce magnifique poème inspiré par la mort du cheval prend des allures d'autoportrait. Ce cheval "jamais tranquille, à la tête piochante de perpétuelle dénégation, / De protestations, de refus d'obéissance, réitérées-malgré tout-voilà, / d'intentions de violences toutes prochaines non dissimulées-on-verra-bien, / a l'affût activement du mystère de l'air ",  c'est lui.

" Dans quelque cent ans, j'ai confiance, le monde sera large. Enfin ! On communiquera avec les animaux, on leur parlera. [...] Qu'elle est étroite, cette parole... Aimez-vous les uns les autres, s'il s'agit des hommes seulement. Que ce sera bon, comme j'aurais voulu connaître ça, parler à un chien, lui demander un peu tout ce qu'il pense, et ces impressions variées, et si même il nous parle du produit de son intestin, tout nous intéresse. "


Henri Michaux,  Ecuador      ( Gallimard )


( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé )




lundi 15 février 2016

La nouvelle Salomé

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J'offrirai les langueurs de ma danse la plus érotique et les faveurs de mon corps brûlant à qui m'apportera sur un plateau d'argent :

- les oreilles et la queue d'un agriculteur français au bord de la faillite

- la peau des couilles d'un bonnet rouge breton

- un pot de rillettes à base de  militant CGT dégraissé et découenné

-  un candidat au djihad de moins de vingt ans pour le faire bouffer vivant par un cochon de moins de trois ans.

- une famille de colons israéliens installés en Cisjordanie aux fins de livraison à Daech tous frais payés

- la totalité de la population israélienne pour la réinstaller au Birobidjan (70 km² mais ont peut se serrer; on se tiendra chauds)

- un cheminot de la région Sud-Est (syndicaliste de préférence) pour l'attacher sur les rails

- un académicien français récemment élu pour lui enfoncer son identité malheureuse dans  le... dans le...

- un lot d'islamistes radicaux pour leur enfoncer le Coran dans le... dans le...

- un zemmour pour lui botter le... lui botter le...

- un Kim Jong-un pour lui enfoncer son ogive intercontinentale dans le.. dans le...

- un cadre de la SNCF convaincu de dissimulation de preuves pour lui  défoncer la gueule à coups de traverse

- une famille si tant bien française venue admirer les vagues par grande tempête sur une jetée bretonne, histoire de lui faire boire le bouillon, à cette palanquée de connards. "Albert, le p'tit dernier y s'est noyé -- Penses-tu ! encore un boat people syrien "

Et j'en dirais  et j'en dirais
Tant y a sur terre d'abrutis
Toujours prêts à gâcher la vie
De la citoyenne effarée
  

Mais je sens qu'il est temps que j'arrête là cette liste. Même une  infatigable danseuse telle que moi connaît ses limites.

En revanche, ce que je ne connais pas, c'est la limite des effets toxiques des actualités télévisuelles.

( Posté par Népomucène Lebauf, avatar eugènique subi )


Eugène dit -

Népomucène, vous me faites chier. C'est le mot. Je ne vois pas autre chose à dire. Ah si : faites-vous soigner.

Népomucène Lebauf dit -

J'ajoute à la liste :

- L'attaché au Ministère de l'Education  Nationale qui a gâché le dernier discours de la ministre en se précipitant au premier rang pour demander "Oui, madame la Ministre ? Vous m'avez demandé, madame la Ministre ? " au moment où elle en était à sa péroraison : " Et je ne manquerai pas de conclure en rappelant le mot d'ordre auquel mes prédécesseurs et moi-même restons fidèles : Eduquons ! Eduquons ! ". 

Pour lui apprendre à réfléchir avant de réagir.

J'ajouterais bien encore un supporter corse de Bastia, mais ça commence à faire beaucoup, peut-être.

Ah mais si ! Ajoutons ! Ajoutons !

Pour lui greffer un nationaliste corse ! Comme ça, les footeux auront des supporters siamois. Tu me diras, s'agissant des Corses, on le savait déjà.


samedi 13 février 2016

Le jour du Saigneur

1318 -


Ce dimanche, à l'émission Le Jour du Seigneur, la messe dominicale est retransmise en direct de la chapelle d'une maison de  retraite. Au premier rang, des pensionnaires en fauteuil roulant, dont certains sont en état de décrépitude avancée.

Le prêtre implore Dieu de  délivrer les fidèles assemblés de toutes les souffrances. C'est la grâce qu'on leur souhaite.

Cependant, je me dis que, s'il faisait le voeu que la mort en délivre certains le plus vite possible des souffrances inhérentes à la condition humaine, ça reviendrait à peu près au même.

Cependant Baudelaire écrivit :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés.

En somme, plus tu en chies et plus longtemps, plus tu te rapproches de Dieu.

Ce fut la conviction de quelques grands mystiques, un Bernard de Clairvaux par exemple.

Il semble que l'Eglise d'aujourd'hui se soit éloignée de cette façon de voir les choses. L'idée serait plutôt : Dieu est bon, il ne peut pas vouloir que certains de nos soeurs et frères en bavent plus que de raison ni plus que la moyenne surtout quand leur âge avancé multiplie leur vulnérabilité. C'est une vision tempérée de nos rapports avec le divin.

Je songe aux vers de Lucrèce :

                                               [...] Nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi utqui
corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur
iucundo sensu cura semota metuque ?

" Comment ne pas voir que ce que la nature exige à grands abois, c'est seulement ceci : que soit de la douleur débarrassé le corps, et que l'esprit jouisse d'un sentiment de joie, une fois chassés la peur et le souci ? "

On n'est pas loin de la prière de ce prêtre, finalement.


Deus sive Natura , disait Spinoza ...



( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )




mercredi 10 février 2016

La bataille du circonflexe

1317 -


" Si tu m'crois pas, hey !
T'aar ta gueule à la récré ! "


Recommandée par l'Académie Française depuis près de vingt ans, une réforme partielle de l'orthographe devrait enfin être appliquée dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire à la rentrée de septembre 2016. Mais avec beaucoup de précautions. Il est en effet hors de question de sanctionner les élèves qui s'en tiendraient à l'ancienne norme. On peut gager que cette prudente disposition donnera plus de fil à retordre aux enseignants, qui devront jongler entre l'ancienne norme et la nouvelle norme, qu'aux élèves, qui auront tôt fait de s'adapter à cette dernière.

Parmi les mesures prévues, la suppression, dans un grand nombre de cas, de l'accent circonflexe.

Cette éventualité a immédiatement suscité une levée de boucliers assez comique dans les rangs de ceux qui sautent sur toutes les occasions de rompre des lances avec le pouvoir actuel, criant à la trahison, au reniement de nos valeurs. On a pu lire, dans les colonnes du Point un article furibard de Gabriel Matzneff, et Pierre Assouline, dans un récent billet de sa République des livres, s'est fendu d'un billet un peu plus mesuré mais néanmoins nettement hostile à cette réforme, applaudi, bien entendu, par son fidèle lectorat de droite.

Je crains, quant à moi, que l'enjeu de cette lutte  ne soit dérisoire, et je  pense que la suppression d'un grand nombre d'accents circonflexes devrait contribuer à faciliter l'apprentissage de notre langue écrite.

Dans la langue française, l'accent circonflexe peut prendre deux valeurs :

- celle d'un signe diacritique, censé modifier la prononciation d'une voyelle de l'alphabet, selon la définition donnée par le TLF. En réalité, il ne  modifie rien du tout : c'est l'usage qui fait loi, et, plus  d'une fois, la prononciation consacrée par l'usage ne fait aucun cas de la présence d'un circonflexe. De plus, divers mots admettent deux prononciations d'une de leurs voyelles surmontée du circonflexe.

- celle d'un marqueur étymologique; dans ce cas, le circonflexe est la trace d'une lente évolution phonologique.

A l'aide d'un exemple, reprenons les deux cas dans l'ordre inverse.

Le mot aumône s'écrit avec le circonflexe. Le signe est d'abord la trace d'une évolution phonologique ancienne : la disparition d'un [s] ancien suivi de consonne, disparition souvent accompagnée de celle d'une voyelle brève intercalée entre le [s] et les deux consonnes. Beaucoup de mots français portant un circonflexe sur une de leurs voyelles sont le produit de cette évolution ( être, maître, paître etc. ).

Dans le cas de aumône, le mot vient en effet du latin chrétien elemosina, lui-même copie du grec ééléèmosunè , dont Anatole France met un équivalent francisé dans la bouche de son Monsieur Bergeret : élémosyne, à propos d'une confrontation entre justice et charité.

Les adversaires de la réforme crient à la trahison, pour ne pas dire à l'acte antipatriotique : la suppression du circonflexe contribuerait à nous faire oublier les racines de notre langue. C'est vraiment absurde ! Quel locuteur, quel lecteur, quel scripteur, songe à l'origine étymologique de aumône en le prononçant, en le lisant, en l'écrivant, A part une  poignée d'agrégés de lettres classiques, je ne vois vraiment pas qui. En réalité, celles et ceux qui s'intéressent à l'étymologie d'un mot ont toujours la ressource de consulter un dictionnaire suffisamment informé (le TLF  en ligne par exemple). La disparition de TOUS les accents circonflexes n'ayant d'autre signification que celle d'une trace de l'évolution ancienne du  mot ne gênerait personne et simplifierait grandement et utilement l'écriture du français.

Envisageons  maintenant la valeur diacritique, censée indiquer la prononciation du mot. Dans le cas de aumône, cette valeur est nulle : En effet, comme l'indique avec précision le TLF, le mot est couramment prononcé de deux façons : soit avec un [O] ouvert, soit avec un [O] fermé. C'est le cas de beaucoup d'autres mots : si, de fait, la présence ou l'absence du circonflexe indique une différence de prononciation entre infâme et infamie, il n'en va pas de même, par exemple, pour grâce et gracieux.

Pour reprendre le cas du [O] ouvert, nombre de mots français qui le contiennent ne comportent pas de circonflexe : si dans le vocabulaire médical symptôme en porte un (trace étymologique), ce n'est le cas ni de glaucome ni de syndrome etc. C'est aussi le cas de très nombreux mots des lexiques scientifiques : glucose, lactose etc.

Dans le cas du [E] et du [A] ouvert ou fermé, qui verrait un inconvénient au remplacement du circonflexe par un accent grave ? Si être s'écrivait ètre, si pâtre s'écrivait pàtre ou tout simplement patre,  qui en ferait une maladie ? Pas moi en tout cas.

Le maintien du circonflexe ne se justifie vraiment à la rigueur que par le souci de distinguer deux homonymes : les cas sont rares.

Vive l'enterrement du circonflexe, où Margot sans circonflexe) ne pleurera point !


Additum -

L'orthographe "normalisée" du  français (depuis que ce travail de normalisation a cours, du moins officiellement)  a toujours accompagné avec beaucoup de retard l'évolution de la langue parlée. Or, dans cette affaire, c'est l'usage et la commodité des locuteurs qui devrait faire loi. Une foultitude d'usages orthographiques de notre langue ne sont pas autre chose que des archaïsmes. Raymond Queneau avait clairement perçu ce décalage, ainsi que ses implications sociologiques et politiques. Les libertés orthographiques de Zazie dans le métro sont plus que jamais d'actualité. La langue écrite est le domaine privilégié des sacralisations abusives et des interdits frileux. Rien de plus conservateur. Rien de plus réactionnaire. Pas étonnant que les actuelles réactions furibardes à une réforme pourtant bien limitée émanent des rangs de la droite la plus crispée sur des nostalgies passéistes. Pendant ce temps, nos jeunes (des banlieues ou pas) s'adonnent quotidiennement, à coups de SMS et de twitts, à réinventer l'ortograf du français. Tant mieux.


Posté par : gérard-Jean , avatar eugènique agréé )


samedi 6 février 2016

Balzac et Proust, peintres du "grand" monde

1316 -


Proust, on le sait, était un grand admirateur de Balzac. L'une des manifestations indirectes de cette admiration, c'est le brillant pastiche de Balzac qui ouvre L'affaire Lemoine (dans Pastiches et mélanges). On peut jeter plus d'un pont entre les deux sommes romanesques. A la recherche du temps perdu est aussi, une comédie humaine, comédie de la vie sociale tout aussi lucide, brillante, passionnante que l'oeuvre de Balzac.

Un des points communs forts des deux oeuvres, c'est le regard porté sur le "grand" monde, le monde de l'aristocratie. Fascination éprouvée, à coup sûr, par ces deux écrivains, de condition bourgeoise, pour le côté de Guermantes chez l'un, pour le monde des duchesses, marquises et autres vicomtesses chez l'autre, qui finira d'ailleurs, après avoir été l'amant de la marquise de Castries, par couronner l'ascension sociale d'une dynastie d'origine paysanne en épousant, sur le tard, sa comtesse. L'identification secrète de Balzac au monde de l'aristocratie me paraît très forte, même s'il garde toujours sa lucidité. Le résultat, c'est que, s'agissant des moeurs de l'aristocratie, la comédie humaine, c'est chez Proust plutôt que chez Balzac qu'on la trouve ! La différence me semble particulièrement sensible quand on considère les personnages féminins. C'est une affaire d'empathie. L'empathie de Balzac pour une madame de Mortsauf, une madame de Beauséant, et même pour une duchesse de Langeais me semble manifeste. Elle permet au romancier de creuser sous le niveau de la comédie mondaine pour atteindre une vérité des êtres, une vérité passionnée, passionnelle parfois, qui était sans aucun doute aussi la vérité de Balzac lui-même. Cette empathie ne concerne d'ailleurs pas que les personnages féminins mais aussi les personnages masculins les plus proches de leur créateur, un Rastignac, un Rubempré, un Vandenesse, dans lesquels il se projette et se reconnaît. C'est là, à coup sûr, le secret du pouvoir bouleversant de tant de pages de la Comédie humaine.

On chercherait en vain une telle empathie chez le narrateur de A la recherche du temps perdu pour les gens du monde qu'il fréquente, que ce soit la duchesse Oriane de Guermantes, le baron de Charlus ou même Robert de Saint-Loup. Il est vrai que même une Albertine restera un mystère pour lui. Il réserve son empathie pour quelques proches, sa mère, sa grand-mère.

Ce n'est pas dû, évidemment, à une quelconque sécheresse de coeur du narrateur. C'est plutôt une question de point de vue adopté par le romancier lui-même. Balzac reste le type même du romancier omniscient, libre de se projeter dans divers personnages, d'entrer dans la conscience de tous ses personnages. Chez Proust, le choix d'un narrateur unique (Swann n'étant que la préfiguration de ce narrateur) -- ce que l'on appelle la focalisation interne -- lui interdit d'aller plus loin que ce que le narrateur voit, entend, et que les conjectures qu'il tire de ses contacts avec le réel extérieur. Ce qui fondera, un peu plus tard, la critique que Sartre adressera à Mauriac romancier, lui reprochant de se prendre pour Dieu le Père, c'est en vérité le précédent proustien. Mais Balzac, déjà, s'était pris pour Dieu le Père. Ce choix peut paraître un peu abusif mais présente quelques avantages.

La révolution proustienne, c'est la promotion radicale de l'intériorité d'un sujet conscient. Le réel "extérieur" est entièrement filtré par une conscience unique, comme cela est d'ailleurs vrai pour chacun d'entre nous. Notre connaissance du monde extérieur n'est jamais qu'une interprétation, chaque fois différente de celles de tous les autres sujets conscients. Notre conscience est à la fois notre poste d'observation, notre forteresse, notre prison. L'époque de Proust (et de Céline, dont le principe romanesque est très proche, sinon identique) est aussi celle de la théorie de la relativité, de la physique des quanta, du principe d'incertitude de Werner Heisenberg. Marcel observant Albertine ressemble au physicien observant un électron : il ne peut connaître à la fois sa position  et sa vitesse ! Mais déjà Schopenhauer avait dit magnifiquement tout ça dans Le monde comme volonté et comme représentation.

Une des scènes les plus révélatrices de la difficulté d'interpréter correctement le comportement des autres est celle où Charlus, qui a convoqué un soir le narrateur chez lui (je crois que c'est dans Sodome et Gomorrhe mais n'en suis pas sûr) lui fait une violente scène de dépit amoureux à laquelle la cible de l'agression, sur le moment, ne comprend strictement rien, l'interprétant comme procédant d'un désir pervers et quelque peu sadique de l'humilier, et dont il ne comprendra que beaucoup plus tard la secrète signification. De même les actes et les pensées intimes d'Albertine lui échappent, comme c'était déjà le cas d'Odette pour Swann. Toute la Recherche peut être lue comme une vaste méditation sur l'impossibilité de connaître vraiment les autres. Il y a sur ce point un pessimisme proustien auquel s'oppose manifestement un solide optimisme balzacien.


( Posté par J.-C. Azerty , avatar eugènique agréé )






mardi 2 février 2016

Un athée définitif

1315 -


" Foi, semelle inusable pour qui n'avance pas "
                                                                                ( Henri Michaux )


Aux véhémentes objurgations de ceux (si, si, il y en a) qui m'adjurent de croire en dieu, je répondrai en refaisant le pari de Pascal, mais à l'envers :

Qu'est-ce que j'ai à gagner à croire en l'existence de dieu ( lequel, d'ailleurs, mais c'est une autre question) ?

Réponse : rien, puisque dieu n'existe pas.

CQFD .

Basta, et passons aux choses sérieuses.

                                                                    *

Emmanuel Carrère, dans Le Royaume, se dit sidéré " que des gens normaux, intelligents, puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées ".

Cependant, pour Carrère, qui est agnostique (à vrai dire je le suis aussi car je pense que notre connaissance ne peut franchir la barrière de la mort, au-delà de laquelle s'étendent les territoires qui nous resteront à jamais inconnus), la clé du succès historique du christianisme est dans la dimension tragique -- ignorée, selon lui, des philosophies antiques -- qu'introduit le mot de l'apôtre Paul : " Je ne fais pas le bien que j'aime, mais le mal que je hais ".

Sans doute, mais cette contradiction, ainsi que la possibilité de la résoudre, c'est, pour chacun d'entre nous, l'affaire de soi avec soi. Quant à définir ce qu'est le  bien et ce qu'est le mal, c'est une affaire purement humaine . Aucune "Révélation" ne peut nous éclairer là-dessus. Que le mal des uns ne soit pas celui des autres, et qu'il en aille de même pour le bien, c'est le lot des hommes sur  cette terre. On peut espérer qu'un jour, un consensus sur la question les réunira, mais faut sans doute pas rêver.



Le succès des religions "révélées" procède sans doute de l'extrême difficulté qu'ont la plupart des humains à admettre que l'amélioration de leur sort individuel et collectif sur cette Terre dépend d'eux et d'eux seuls, des efforts guidés par  leur raison, leur faculté et leur désir de connaître, leur sociabilité.

A l'égard de deux choses dans ma condition je ne me reconnais pas responsable : le fait d'être né ; le fait de devoir mourir. Plus précisément, je ne suis en rien la cause de ma naissance. En revanche, je puis être responsable de ma mort et assumer cette responsabilité (suicide ou euthanasie) ; décider d'abréger ma vie au jour et à l'heure que j'aurai fixés est mon droit absolu ;  mais dans tous les autres cas je ne suis en rien responsable de ma mort. Un croyant se dit qu'à sa mort, il lui faudra rendre des comptes à son Créateur et il oriente sa vie en fonction de cette croyance. Moi, à ma mort, je n'aurai de comptes à rendre à personne, sinon, la veille de ma mort éventuellement, à moi-même. Seul compte réellement pour moi, éphémère vivant que je suis, le moment présent. Peut-être, en effet, dans moins d'une minute, aurai-je cessé de vivre. Vie, mort : on ne va pas se gâcher le moment présent pour si peu.

Le vent se lève !...  Il faut tenter de vivre !

Sur la question du choix entre vivre ou mourir, je m'en tiens à la sagesse d'Henri Michaux :

  Qui a dormi avec un boa sent mauvais, néanmoins, il se relève content. Ah ! la vie, la vie quoi qu'on dise, la vie...
  Elle se noue, se dénoue. Quel plaisir dans ses mille dénouements !


Emmanuel Carrère,  Le Royaume   (P.O.L.)


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )


Georges de La Tour, la Madeleine à la veilleuse