samedi 6 février 2016

Balzac et Proust, peintres du "grand" monde

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Proust, on le sait, était un grand admirateur de Balzac. L'une des manifestations indirectes de cette admiration, c'est le brillant pastiche de Balzac qui ouvre L'affaire Lemoine (dans Pastiches et mélanges). On peut jeter plus d'un pont entre les deux sommes romanesques. A la recherche du temps perdu est aussi, une comédie humaine, comédie de la vie sociale tout aussi lucide, brillante, passionnante que l'oeuvre de Balzac.

Un des points communs forts des deux oeuvres, c'est le regard porté sur le "grand" monde, le monde de l'aristocratie. Fascination éprouvée, à coup sûr, par ces deux écrivains, de condition bourgeoise, pour le côté de Guermantes chez l'un, pour le monde des duchesses, marquises et autres vicomtesses chez l'autre, qui finira d'ailleurs, après avoir été l'amant de la marquise de Castries, par couronner l'ascension sociale d'une dynastie d'origine paysanne en épousant, sur le tard, sa comtesse. L'identification secrète de Balzac au monde de l'aristocratie me paraît très forte, même s'il garde toujours sa lucidité. Le résultat, c'est que, s'agissant des moeurs de l'aristocratie, la comédie humaine, c'est chez Proust plutôt que chez Balzac qu'on la trouve ! La différence me semble particulièrement sensible quand on considère les personnages féminins. C'est une affaire d'empathie. L'empathie de Balzac pour une madame de Mortsauf, une madame de Beauséant, et même pour une duchesse de Langeais me semble manifeste. Elle permet au romancier de creuser sous le niveau de la comédie mondaine pour atteindre une vérité des êtres, une vérité passionnée, passionnelle parfois, qui était sans aucun doute aussi la vérité de Balzac lui-même. Cette empathie ne concerne d'ailleurs pas que les personnages féminins mais aussi les personnages masculins les plus proches de leur créateur, un Rastignac, un Rubempré, un Vandenesse, dans lesquels il se projette et se reconnaît. C'est là, à coup sûr, le secret du pouvoir bouleversant de tant de pages de la Comédie humaine.

On chercherait en vain une telle empathie chez le narrateur de A la recherche du temps perdu pour les gens du monde qu'il fréquente, que ce soit la duchesse Oriane de Guermantes, le baron de Charlus ou même Robert de Saint-Loup. Il est vrai que même une Albertine restera un mystère pour lui. Il réserve son empathie pour quelques proches, sa mère, sa grand-mère.

Ce n'est pas dû, évidemment, à une quelconque sécheresse de coeur du narrateur. C'est plutôt une question de point de vue adopté par le romancier lui-même. Balzac reste le type même du romancier omniscient, libre de se projeter dans divers personnages, d'entrer dans la conscience de tous ses personnages. Chez Proust, le choix d'un narrateur unique (Swann n'étant que la préfiguration de ce narrateur) -- ce que l'on appelle la focalisation interne -- lui interdit d'aller plus loin que ce que le narrateur voit, entend, et que les conjectures qu'il tire de ses contacts avec le réel extérieur. Ce qui fondera, un peu plus tard, la critique que Sartre adressera à Mauriac romancier, lui reprochant de se prendre pour Dieu le Père, c'est en vérité le précédent proustien. Mais Balzac, déjà, s'était pris pour Dieu le Père. Ce choix peut paraître un peu abusif mais présente quelques avantages.

La révolution proustienne, c'est la promotion radicale de l'intériorité d'un sujet conscient. Le réel "extérieur" est entièrement filtré par une conscience unique, comme cela est d'ailleurs vrai pour chacun d'entre nous. Notre connaissance du monde extérieur n'est jamais qu'une interprétation, chaque fois différente de celles de tous les autres sujets conscients. Notre conscience est à la fois notre poste d'observation, notre forteresse, notre prison. L'époque de Proust (et de Céline, dont le principe romanesque est très proche, sinon identique) est aussi celle de la théorie de la relativité, de la physique des quanta, du principe d'incertitude de Werner Heisenberg. Marcel observant Albertine ressemble au physicien observant un électron : il ne peut connaître à la fois sa position  et sa vitesse ! Mais déjà Schopenhauer avait dit magnifiquement tout ça dans Le monde comme volonté et comme représentation.

Une des scènes les plus révélatrices de la difficulté d'interpréter correctement le comportement des autres est celle où Charlus, qui a convoqué un soir le narrateur chez lui (je crois que c'est dans Sodome et Gomorrhe mais n'en suis pas sûr) lui fait une violente scène de dépit amoureux à laquelle la cible de l'agression, sur le moment, ne comprend strictement rien, l'interprétant comme procédant d'un désir pervers et quelque peu sadique de l'humilier, et dont il ne comprendra que beaucoup plus tard la secrète signification. De même les actes et les pensées intimes d'Albertine lui échappent, comme c'était déjà le cas d'Odette pour Swann. Toute la Recherche peut être lue comme une vaste méditation sur l'impossibilité de connaître vraiment les autres. Il y a sur ce point un pessimisme proustien auquel s'oppose manifestement un solide optimisme balzacien.


( Posté par J.-C. Azerty , avatar eugènique agréé )






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