lundi 29 février 2016

Heidegger antisémite ? Et la philosophie dans tout ça ?

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L'oeuvre philosophique de Martin Heidegger, est, de l'avis général des spécialistes les mieux qualifiés ( Emmanuel Levinas, par exemple, ou Emmanuel Martineau ,un des traducteurs de Sein und Zeit ) un des sommets, sinon LE sommet de la philosophie au XXe siècle. La pensée de Heidegger a profondément influencé nombre de philosophes, français notamment : Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Levinas, Michel Foucault , Marcel Conche ...

Cependant, les liens de Heidegger avec le régime nazi sont connus  : nommé recteur de l'Université de Fribourg par le nouveau pouvoir, il fut membre du parti national-socialiste de 1933 à 1944.

Plus récemment, la publication en Allemagne d'une partie des Cahiers noirs, sorte de journal philosophique tenu par Heidegger entre 1931 et 1976, et resté inédit à sa mort, aurait mis en lumière son antisémitisme. "Aurait", car la signification réelle des passages incriminés (une quinzaine au total pour l'instant) fait encore l'objet d'âpres débats.

Le Monde des livres du 19 février 2016 a consacré une double page consacrée aux rapports de Heidegger avec les Juifs et avec la pensée juive. Dans un article intitulé Heidegger, le gâchis , Nicolas Weill ne mâche pas ses mots. L'antisémitisme de Heidegger, pour lui avéré, devrait conduire à " s'indigner face au formidable gâchis que représente une entreprise philosophique révolutionnaire qui aboutit à se vautrer dans le marais sanglant du nazisme ". On trouverait, selon lui, dans Les Cahiers noirs une justification du crime de masse et de la violence. Cependant, lui s'abstient de justifier cette allégation. Rendant compte de la récente biographie de Heidegger par Guillaume Payen, il fait grief au philosophe de s'être abstenu de paraître aux obsèques d'Edmund Husserl (d'origine juive), son maître pourtant "vénéré", ainsi qu'il le qualifie dans sa dédicace de Sein und Zeit, et d'avoir cessé de voir son ami Karl Jaspers, dont l'épouse était juive.

Et alors ? Des comportements que Nicolas Weill qualifie de "bassesse" sont mesquins peut-être, manifestations d'un arrivisme sans doute déplaisant, mais en quoi disqualifient-ils une pensée philosophique qui n'a rien à voir avec eux ? Nicolas Weill rapproche Heidegger du Bardamu de Céline, dont il partagerait le cynisme. Il paraît clair que, pour lui, Céline est disqualifié autant que Heidegger, moins à cause du cynisme d'un personnage qui lui ressemble comme un frère, qu'en raison de l'antisémitisme de l'auteur de Bagatelles pour un massacre. On comprend que, pour Nicolas Weill, un écrivain antisémite ne saurait être un grand écrivain, de même qu'un philosophe antisémite ne saurait être un grand philosophe.

Nicolas Weill accuse Heidegger "d'avoir imputé aux Juifs la responsabilité la plus grave à ses yeux : tenir le monde prisonnier de la métaphysique qu'il voulait, lui, dépasser ". C'est là, me semble-t-il jouer sur les mots, et de façon malhonnête. Tous les Juifs ne portent manifestement pas cette responsabilité. Ce que visent la critique et le rejet de Heidegger, c'est en effet une métaphysique, dont la première manifestation se trouve dans le judaïsme religieux, inventeur du monothéisme. Lorsque, comme l'écrit Nicolas Weill, " Heidegger se retourne contre la religion romaine avant de rompre avec la religion tout court par un geste nietzschéen ", il est logique qu'il remonte aux sources du monothéisme, c'est-à-dire à la théologie judaïque. Je ne vois pas où se niche l'antisémitisme dans ce rejet. L'accusation de Nicolas Weill est aussi absurde que s'il accusait de racisme celui qui rejette le platonisme, le marxisme, le nietzschéisme ou le freudisme.

Selon Nicolas Weill, Peter Trawny, qui fut le premier à révéler partiellement le contenu des Cahiers noirs, aurait "montré" que l'antisémitisme est au coeur de la pensée de Heidegger. On aimerait connaître les arguments de Trawny au service de cette prétendue démonstration. Weill, malheureusement, n'en souffle mot. D'autres, cependant, tels Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, reprocheraient au contraire à Trawny de défendre en sous-main Heidegger. L'affaire semble passablement embrouillée et obscure, et le verdict définitif pas près de tomber.

Ce qui est patent en tout cas, c'est que personne avant la découverte des Cahiers noirs, n'avait eu l'idée que l'antisémitisme pouvait se loger au coeur des oeuvres philosophiques de Heidegger, et notamment des plus connues, publiées bien avant l'arrivée des nazis au pouvoir, Être et Temps (Sein und Zeit), publié en 1926, et Qu'est-ce que la métaphysique ? ( 1929 ).

La double page du Monde des livres contient aussi un entretien de Roger Pol-Droit avec Daniel Sibony qui, de son côté, entend annexer Heidegger à la pensée... juive !  Pour lui, " Heidegger est sans cesse ventriloqué par la pensée biblique ". En somme, logiquement, pour Sibony, inutile de lire Heidegger : lisez plutôt l'Ancien Testament ! Significative me paraît cette remarque de l'écrivain psychanalyste : " Des jeunes lisent Heidegger et y découvrent une pensée de l'être. Au lieu de leur dire : " Arrêtez cette lecture, c'était un salaud ! " , je leur montre comment elle dérive de la texture biblique ". En somme, Sibony conseille aux jeunes lecteurs tentés de lire Heidegger directement : ne commettez pas cette imprudence, lisez d'abord l'éclairante interprétation que j'en propose. On ne saurait se dispenser, surtout si l'on est jeune, de consulter l'interprète "autorisé" : toute une conception, assez répugnante, de l'éveil à la vie intellectuelle. Manifestement, l'idée qu'un jeune lecteur pourrait se faire son opinion par lui-même et sans intermédiaire ni interprète ne plaît pas à Sibony. Cet éminent exégète du judaïsme religieux ferait d'ailleurs bien de se demander si lui-même n'est pas, bien plus que Heidegger, " ventriloqué par la pensée biblique " !

Daniel Sibony et Nicolas Weill, tout comme Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen, sont Juifs et assez représentatifs de la position de nombreux intellectuels juifs dès qu'il s'agit d'interpréter et d'évaluer des penseurs (Heidegger) ou des artistes (Céline) antisémites avérés ou putatifs. Leurs accès de fureur, leurs anathèmes, leurs amalgames hâtifs et injustes sont compréhensibles, certes. Mais il ne s'ensuit pas que l'amateur de philosophie ou de littérature, surtout s'il est jeune, doive se dispenser de lire, avant tout commentaire plus ou moins autorisé ou orienté, les ouvrages philosophiques majeurs de Heidegger et les romans de Céline. Pour un Nicolas Weill, qui est Juif, l'antisémitisme d'un Heidegger ou d'un Céline est impossible à mettre entre parenthèses, et, tenant compte de la particularité de son point de vue, je puis l'admettre. Mais pour moi, qui ne suis pas Juif, situation que je partage avec l'immense majorité des lecteurs, et dont les avantages manifestes l'emportent de très loin, à mes yeux, sur ses hypothétiques inconvénients, cette opération est tout-à-fait possible, et je m'en trouve bien, car elle me permet de ne pas mélanger les torchons avec les serviettes et d'admirer sans réserve le génie d'un Céline ou d'un Heidegger dans les textes où il se manifeste avec le plus d'éclat, en portant sur eux un regard beaucoup plus serein que celui dont un Nicolas Weill semble capable . Du reste, Nicolas Weill lui-même ne se laisse-t-il pas aller à qualifier le travail de Heidegger d' " entreprise philosophique révolutionnaire " ? Quel éloge !

Jeune, je me suis régalé à lire Voyage au bout de la nuit et Qu'est-ce que la métaphysique ?, où je n'ai trouvé aucune trace d'antisémitisme et qui restent pour moi deux très grands textes. Je me régale à lire Être et temps, où je n'en trouve pas davantage. Nicolas Weill peut bien continuer de cracher tant qu'il voudra sur Heidegger, l'homme et le penseur : ça me laisse froid. Je ne dois pas être le seul.

Lisez Heidegger, dans le texte, et sans intermédiaire !


Martin Heidegger , Être et Temps , traduction de François Vezin  ( Gallimard / Bibliothèque de philosophie )

Martin Heidegger , Être et temps , traduction en ligne d'Emmanuel Martineau. Voir le lien ci-dessous :

t.m.p.free.fr/textes/Heidegger_etre_et_temps.pdf


( Posté par : gérard-Jean, avatar eugènique agréé )


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