lundi 22 février 2016

" Meursault, contre-enquête " (Kamel Daoud) : l'ébauche maladroite d'un grand roman

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Mis en cause par un collectif d'universitaires sociologues qui lui reprochent d'alimenter l'islamophobie ambiante par l'interprétation qu'il a donnée des événements de Cologne, Kamel Daoud (dans Le Monde du 20 février) annonce son retrait du débat public. Tant mieux : ça lui évitera de soutenir des thèses simplistes, comme le lui reproche, dans le même numéro du Monde, son ami Adam Shatz. Ce retrait ressemble toutefois à une dérobade peu glorieuse : quand on a lancé un débat, on devrait avoir le cran de le soutenir. Après Onfray, Daoud lancerait-il une mode ? Vous n'êtes pas d'accord avec moi et vous le dites ? Vilains ! Puisque c'est ça, je me retire sous ma tente !

Il est vrai que Daoud fait l'objet, dans son pays, d'une fatwa lancée contre lui par un imam intégriste. On lui pardonnera donc.

Kamel Daoud annonce qu'il va désormais se consacrer exclusivement à la littérature. Tant mieux : ça lui permettra peut-être de faire des bouquins un peu plus réussis que le très médiocre Meursault , contre-enquête, son premier roman, très médiocre à mes yeux mais pourtant couronné par plusieurs prix. Il me semble que, pour expliquer la faveur dont jouit Kamel Daoud auprès d'une partie de l'intelligentsia française, doivent entrer en ligne de compte des considérations extra-littéraires, qui expliquent aussi sans doute le succès qu'a rencontré auprès d'une partie de la critique le dernier livre de Boualem Sansal. On sait gré en effet  à ces deux écrivains algériens de leurs positions hostiles aux progrès de la bigoterie islamiste et de l'intolérance qui s'installe dans leur pays. C'est en effet tout à leur honneur. Cela ne devrait pourtant pas, à mon sens, occulter les critères littéraires et artistiques qui, s'agissant de la promotion d'un roman, devraient primer. Or il me semble que, sur ce terrain, dans le cas du roman de Kamel Daoud, le compte n'y est pas.

L'idée, pourtant, ne manquait pas d'intérêt. Le récit se présente en effet comme une sorte de suite du récit de Meursault dans L'Etranger, mais tenu par le frère cadet de sa victime, l'Arabe qu'il a tué sur la plage. Dans le récit de Camus, cet Arabe reste anonyme ; dans celui de Daoud, le narrateur lui restitue un nom et un semblant de biographie.

Daoud a le mérite d'insister sur le gros point aveugle, ou du moins problématique, du récit de Camus : quelle place accordait-il à la situation coloniale qui prévalait dans l'Algérie de 1942 ? De fait, dans L'Etranger, seuls les Européens  semblent jouir du privilège d'avoir un nom et un prénom. Les Arabes, eux, restent anonymes, confondus dans une masse collective qui paraît profondément étrangère aux protagonistes ou seconds rôles du roman.

Mais c'est à peu près le seul détail où Daoud touche juste. A un autre moment, il commet, selon moi, un grossier contresens. Voici le passage :

" J'ai vu récemment un groupe de Français devant un bureau de tabac à l'aéroport. Tels des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts. Pourtant, maintenant, c'est une histoire finie. C'est ce que disait leur silence. "

Ces Français sont des pieds-noirs ou de simples touristes. La scène se passe des années après l'indépendance. La phrase mise en italiques par Daoud est recopiée d'une scène de L'Etranger où ce sont des Arabes qui regardent ainsi des Européens pieds-noirs. Le commentaire du narrateur est étrange : il interprète le silence des voyageurs (et sans doute aussi leur singulier regard) comme la manifestation extérieure de la conscience d'une histoire finie ; or c'est le contraire -- une histoire qui n'est  pas finie -- qui devrait être vrai, puisque ce groupe d'Européens semble reproduire à l'identique, en se la réappropriant, l'attitude des Arabes dans le récit de Camus ; mais cette attitude était inséparable d'une situation coloniale et du clivage des communautés qu'elle produisait ; après l'indépendance, cette situation n'existe plus ; ainsi le regard porté par les voyageurs européens sur les Arabes présents dans l'aéroport ne saurait être la reproduction identique d'un regard qui ne s'expliquait que par la situation coloniale. Il y a là comme un collage maladroit et infondé.

Le narrateur de Meursault, contre-enquête imagine que le corps de son frère a inexplicablement disparu après le meurtre. Il nous dit aussi que Meursault, le narrateur de L'Etranger, une fois libéré de prison, a arrangé à sa guise son récit des événements : par exemple, tout ce qu'il nous dit de la mort de sa mère et de l'enterrement, il l'aurait entièrement imaginé.

Certaines de ces inventions semblent motivées  par le souci de Kamel Daoud de prendre en compte les implications d'une situation coloniale dont Camus aurait sous-estimé l'importance. De fait, on peut se demander s'il était vraisemblable que, dans l'Algérie de 1942, un Européen fût condamné à mort pour le meurtre d'un Arabe, d'autant que, dans le  cas de Meursault, la légitime défense pouvait être invoquée. De même, "on" aurait pu dissimuler le corps de la victime pour mettre fin aux poursuites. Mais en inventant ces prolongements du récit de Camus, Daoud s'installe et nous installe dans une situation inconfortable et confuse. Ses inventions posent d'abord le problème du coëfficient de vérité du récit : le narrateur, qui s'adresse à un interlocuteur présenté comme un enquêteur, sans qu'on sache s'il est Européen ou Algérien, raconte-t-il des événements supposés avoir effectivement eu lieu ou lui arrive-t-il de fabuler ? Il est difficile de trancher.

Elles posent surtout le problème du niveau de compréhension du récit de Camus par Daoud : Camus publie L'Etranger en 1942, en pleine guerre ; or il est fort peu probable qu'à l'époque il ait jugé judicieux d'insister sur ce qui pouvait séparer les deux communautés au lieu de les rapprocher ; il fallait donc que Meursault soit condamné à mort ET exécuté pour le meurtre d'une victime parfaitement identifiée. Bien sûr, la principale raison d'être de cette condamnation à mort et de cette exécution dont l'imminence inéluctable ne fait aucun doute pour le lecteur, c'est qu'elles parachèvent le sens de cette histoire, exactement comme le "Je suis encore vivant !" de Caligula au moment de son assassinat parachève le sens de la pièce.

Du coup, on a l'impression gênante que, pour faire passer ses inventions, Daoud force la signification du récit de Camus. Le propos de celui-ci n'était nullement, au premier chef de dénoncer une situation coloniale qui n'est, dans le roman, qu'une toile de fond. Tout lecteur de L'Etranger sait qu'il y est question de toute autre chose. Encore une fois, pour le lecteur, il ne fait aucun doute que Meursault, une fois condamné à mort, sera exécuté. En inventant cette histoire de condamné libéré, Daoud fausse complètement la signification et la portée du récit de Camus, qui nous raconte le cheminement d'un homme vers sa vérité. On ne peut pas faire dire à ce récit ce qu'il ne dit pas. On ne peut pas non plus sans risque lui donner des prolongements qu'il n'appelle pas.

Par ailleurs l'attitude du narrateur de Meursault, contre enquête à l'égard du narrateur de l'Etranger est pour le moins fluctuante : d'abord plutôt hostile, il en vient, vers la fin du roman, à s'identifier plus ou moins explicitement à lui, pour deux raisons : d'abord, il est traité comme un étranger à l'intérieur de sa propre communauté, non pour n'avoir pas pleuré à la mort de sa mère, mais pour ne pas s'être joint à temps aux groupes armés en lutte pour l'indépendance ; ensuite en raison de son refus de s'aligner sur les croyances religieuses de la masse de ses compatriotes : cette identification culmine dans un passage où, citant en italiques, presque sans le modifier, le passage célèbre de la visite de l'aumônier à Meursault dans sa prison, il se substitue à ce dernier, faisant sienne sa profession de ... non-foi, tandis qu'à l'aumônier se substitue un imam ! On a d'ailleurs l'impression que la véritable raison d'être du roman est là : il s'agissait d'y déverser, vers la fin du livre, une dénonciation de l'islamisation de la société algérienne. Il est possible que ce soient ces pages-là qui aient surtout retenu l'attention des jurys qui ont récompensé le livre, occultant ses plus manifestes faiblesses.

Une de ces faiblesses du récit de Daoud, c'est que cette évolution de son personnage n'est pas clairement mise en lumière. Elle ne s'inscrit pas non plus clairement dans le temps. Pourtant, l'un des points forts et originaux du livre est que le narrateur, né vers 1935, a connu la période coloniale, puis l'indépendance et les événements qui l'ont suivie de près, puis l'évolution de la société algérienne jusqu'aux premières années du XIXe siècle ; le moins qu'on puisse dire est que le romancier n'exploite pas ce filon avec la rigueur et le souffle qui auraient pu donner un grand roman. On ne peut d'ailleurs se défendre, en lisant ce récit brouillon, qu'il y avait là tous les ingrédients d'un très grand livre. L'histoire de l'Algérie depuis les années trente jusqu'à nos jours pouvait en effet être évoquée à travers la destinée d'un personnage à la fois acteur et témoin. Le résultat aurait pu être passionnant, à condition d'être porté par l'imagination puissante d'un grand romancier.

Mais Meursault, contre-enquête n'est qu'un roman  raté. Sa plus grande faiblesse,  c'est peut-être son écriture. Sur ce terrain,  l'auteur jouait gros, puisqu'il  prétendait prendre le relais d'un roman dont l'écriture, d'un éclat magistral, a fait l'admiration de générations de lecteurs. Confrontée à une aussi prestigieuse référence, l'écriture de Kamel Daoud, banale, journalistique, parfois racoleuse, ne fait vraiment pas le poids.


Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête    ( Actes Sud )


( Posté par :  Artémise de Fez  , avatar eugènique agréé )


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