jeudi 18 février 2016

"Ecuador" (Henri Michaux) : portrait de l'artiste en cheval

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Il paraît que la famille d'Alfredo Gangotena fut choquée par le tableau que brossa Henri Michaux du pays de son ami dans Ecuador . Ceux qui, en revanche, avaient toutes les raisons de s'en louer (moyennant quelques réserves, peut-être), c'étaient les animaux et les plantes. Dès l'enfance, Michaux fut un passionné d'entomologie (même s'il ne donnait pas ce nom à sa passion  pour les insectes) et toute sa vie il fréquenta les jardins botaniques et zoologiques. Les animaux et les plantes fantastiques qu'on rencontre dans ses Notes de zoologie et dans ses Notes de botanique sont nés de l'observation assidue des animaux réels.

Dans Ecuador , seul texte de Michaux, avec Un barbare en Asie, qu'on puisse qualifier de réaliste, bien que ce journal de voyage prenne bien des libertés avec les conventions usuelles du journal de voyage, les animaux et les plantes évoqués sont des animaux et des plantes réels, mais l'imagination du poète, guidée par un profond don d'empathie, nous les fait voir sous un jour neuf, singulier, et pourtant profondément vrai.

Au cours de son séjour en Equateur, Michaux passa beaucoup de temps à cheval, pour des déplacements d'une longueur et d'une durée considérables. C'était à l'époque le mode de déplacement usuel, dans un pays où les routes goudronnées et les automobiles étaient encore bien rares. On lit dans Ecuador plusieurs textes directement inspirés de ces chevauchées. Michaux y manifeste son intérêt et sa sympathie pour les chevaux, comme dans celui-ci :

" [...] Nous revînmes par un vent terrible. Les chevaux étaient heureux et rapides. Ils reconnaissaient le chemin, et cette vallée du Patate leur rappelait évidemment de plus émouvants souvenirs qu'à moi, et Dieu sait comme ils avaient songé à ce retour dont personne ne les pouvait avertir, et comme ils avaient tripoté cette idée dans leur tête. Nous revînmes par un vent inouï.
   Parfois mon cheval s'arrêtait à un  tournant (pour l'horizon ?) ou devant un agave au bord du chemin, ou près d'une pierre, et il semblait réfléchir, prendre dans sa mémoire, se demander si c'était bien là son pays où souffle le vent. "

Ou celui-ci :

" Beau cheval blanc (mais le blanc de son oeil est rose),
Cheval géant à la tête exaltée,
Combien plus grand que le mien qui  faiblit doit être ton estomac,
Ton coeur considérable,
Tes muscles fessiers qui m'ont bahuté toute une journée dans la montagne.
Haute vague quadrupède, tu m'as tellement secoué, roulé, anéanti !
On t'a remisé enfin à l'écurie.
Et moi je fus au lit.
Mais ta grande houle de trot et de galop m'a emporté toute la nuit (comme une tentative qu'aurait entreprise la folie sur moi
Cheval à la tête de bataille,
Cheval très grand,
Ne soupçonnes-tu pas, de ton côté, comme mon coeur est petit ?
Peut-être as-tu entendu, frappant sur ta robe, ses petits coups trop rapides ?
Il flanche, je te dis, grand cheval infatigable,
Il flanche, et cependant aujourd'hui tu vas me reprendre en croupe, faible et saoul.
Je ne t'en veux pas, non. 
Mais ça va mal tourner pour moi, cheval infatigable. "

Depuis l'enfance, Michaux souffrait d'insuffisance cardiaque. Si petit, si faible, confronté au cheval géant. Epuisé, il voit venir la fin, et le dit, dans un des plus beaux poèmes qu'il ait écrits :

" Rends-toi, mon coeur.
Nous avons assez lutté,
Et que ma vie s'arrête,
On n'a pas été des lâches,
On a fait ce qu'on a pu.

Oh ! Mon âme,
Tu pars ou tu restes,
Il faut te décider,
Ne me tâte pas ainsi les organes,
Tantôt avec attention, tantôt avec égarement,
Tu pars ou tu restes,
Il faut te décider.
Moi, je n'en peux plus.

Seigneurs de la Mort
Je ne vous ai ni blasphémés ni applaudis.
Ayez pitié de moi, voyageur déjà de tant de voyages sans valise,
Sans maître non plus, sans richesse, et la gloire s'en fut ailleurs,
Vous êtes puissants assurément et drôles par-dessus tout,
Ayez pitié de cet homme affolé qui avant de franchir la barrière vous crie déjà son nom,
Prenez-le au vol,
Et puis, qu'il se fasse à vos tempéraments et à vos moeurs, s'il se peut,
Et s'il vous plaît de l'aider, aidez-le, je vous prie. "


 C'est pourtant le cheval qui va mourir, d'une crise cardiaque sans doute :

" A peine on venait de sortir
Tout à coup il est mort
Il a voulu sauter
Et il est mort.
Moi j'allais devant
Je ne pouvais rien voir
Puis Gustave m'a rejoint.
" Et ton cheval ? ", fis-je étonné.
" Voilà -- il explique -- il voulut sauter
Et tout d'un coup il est mort
Je n'ai eu que le temps de me dégager. "
Ah ! ...
Cependant  on est pressé ; nous sommes attendus à l'étape.
Il faut galoper, on arrive, voici le camion.
Il faut repartir tout de suite.
Gustave est embarrassé. Ce n'a pas été sa faute.
Le cheval frémit d'abord. Tout aussitôt il tomba.
Nous assis à l'arrière, les jambes ballantes, en dehors
Le chemin prend de la hauteur.
" Voyez cette tache, c'est lui
Là : il est mort à la croix des deux chemins. "
Le chemin prend de la hauteur.
Cependant un grand nuage descend vers la vallée,
Descend, estdéjà sous nous,
Tout de suite se met au travail, avec tact,
Mais grandement,
Ensevelit le cheval mort,
Sous des hectares de blancheur, en hauteur comme en largeur
Et avec lui tous les chevaux encore vivants,
Les poulains, les boeufs et les moutons de toutes races
Et l'hacienda jusqu'à ses bains et sa réserve d'eau-de-vie.
Nous avons franchi un col,
Nous nous éloignons de plus en plus,
C'est de l'autre côté, par là, que le cheval est mort.
Gustave ne sait pas s'il est mort les yeux ouverts ou fermés
Entrouverts, croit-il.
Troisième étape, et encore se presser, le train va partir.
Alors Gustave ... un gran caballito, dit-il, et c'est tout.
(Ce qui dit à la fois un cheval de race, et un sacré bon petit cheval, et l'affection qu'il avait pour lui.)
C'est bien ça, pense chacun et beaucoup plus, mais comment s'exprimer convenablement sur un cheval ?

Cheval couleur de blé, au panache de lait et de vent,
Cheval, jamais tranquille, à la tête piochante de perpétuelle dénégation,
De protestations, de refus d'obéissance, réitérées-malgré- tout-voilà,
D'intentions de violence toutes prochaines non dissimulées-on-verra-bien,
A l'affût activement du mystère de l'air,
A la tête nageante dans celui-ci trop léger pour le soutenir,
Constamment trahi par lui, nageant toujours,
Avec un aspect de courage si émouvant, tellement inutile.
Toi que même les autres chevaux
N'approchaient qu'avec un certain air.
Un gran caballito, voilà, et il est mort.  "


" Comment s'exprimer convenablement sur un cheval ? " : c'est le défi que Michaux a voulu relever, et pas seulement à propos des chevaux, mais aussi des chiens et d'autres animaux. Essayer de comprendre leurs façons d'être, de sentir, de penser, essayer de peindre leurs moeurs avec justesse et respect, leurs moeurs aussi singulières et dignes d'intérêt que celles des groupes humains, comme celles des chiens :

" Souvent je regarde les chiens, non par vice, plutôt avec méditation. mais les passants me surveillent, cela gêne mes pensées, et je passe mon chemin.
   Le chien a une place à part dans l'ordre des mammifères. Les chiennes lui sont un monde, que dans sa vie entière il n'arrivera pas à connaître.
   Il a affaire à toutes les formes, à toutes les tailles, quinze ou vingt fois comme la sienne ! Voici une géante. Il ne se rebute pas. son imagination érotique le porte à toutes les escalades, à toutes les pénétrations. Il aura affaire aussi à des naines, à des sortes de bébés.
   Aussi le voit-on  fortement occupé de cette affaire, et qu'une vieille dévote casse son parapluie sur le dos de l'impudique, il n'en garde pas moins son idée, qui est profonde et largement ramifiée. "

Textes de connivence... Au reste, ce magnifique poème inspiré par la mort du cheval prend des allures d'autoportrait. Ce cheval "jamais tranquille, à la tête piochante de perpétuelle dénégation, / De protestations, de refus d'obéissance, réitérées-malgré tout-voilà, / d'intentions de violences toutes prochaines non dissimulées-on-verra-bien, / a l'affût activement du mystère de l'air ",  c'est lui.

" Dans quelque cent ans, j'ai confiance, le monde sera large. Enfin ! On communiquera avec les animaux, on leur parlera. [...] Qu'elle est étroite, cette parole... Aimez-vous les uns les autres, s'il s'agit des hommes seulement. Que ce sera bon, comme j'aurais voulu connaître ça, parler à un chien, lui demander un peu tout ce qu'il pense, et ces impressions variées, et si même il nous parle du produit de son intestin, tout nous intéresse. "


Henri Michaux,  Ecuador      ( Gallimard )


( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé )




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