mardi 29 mars 2016

Le bonheur dans le crime

En 2015, année particulièrement faste (pour leurs commanditaires et auteurs), les attentats islamistes en France auront fait un peu moins de 150 morts. Ce chiffre peut paraître impressionnant. Il l'est nettement moins dès qu'on le compare à ceux des principales causes de décès : accidents de la route (3464 morts en 2015), suicides (plus de 10 000 morts), cancers (près de 150 000 morts), maladies cardio-vasculaires (près de 150 000 morts). Il est même très inférieur au nombre de victimes de violences conjugales (plus de 200), de noyades (plus de 400) ou d'homicides (plus de 700).

Si je compte bien, la probabilité de décéder dans un attentat islamiste en France est d'environ  1 / 400 000 : c'est dérisoire.

Ce qui frappe pourtant, c'est la disproportion flagrante entre la réalité du danger terroriste et l'angoisse dans laquelle notre collectivité nationale est plongée du fait de ces actions terroristes. Convenons-en : les desperados de Daech n'ont aucune chance d'ébranler sérieusement notre société, pas plus que la société européenne, ne serait-ce que parce que leurs actions ont pour principal effet de resserrer les liens entre les membres de la communauté nationale, c'est-à-dire l'immense majorité des citoyens de ce pays, quelles que soient leurs préférences religieuses ou idéologiques, ainsi que de pousser à améliorer les dispositifs de prévention et de répression.

Et pourtant, voyez comme ces ennemis de l'intérieur, qui n'étaient encore, il y a peu, qu'une poignée de délinquants de bas étage, doublés de fanatiques moyenâgeux, nous tiennent, nous manipulent, nous vampirisent. Et voici que, sinistres sorciers brandissant, tels de dérisoires épouvantails, quelques fagots de cadavres, ils suscitent, presque à l'infini, discours, commentaires et débats, attisant d'individuelles et collectives irrépressibles angoisses, d'individuelles et collectives hallucinations, nous persuadant de voir en eux, qui ne sont que des nains, de monstrueux géants

Ces jours-ci , je relis (ou découvre) des textes d'Henri Michaux, dont l'actualité ne manque pas de me saisir en dépit de leur tonalité apparemment fantastique, par exemple celui-ci :

" En ce pays, où la force magique naturelle est grande, où la ruse et la technique la développent, les délicats et les nerveux doivent prendre des précautions particulières pour garder leur autonomie.
  Même des gens importants, des manières de personnages m'ont dit dans des moments de sincérité, démasquant leur peur : " Est-ce bien moi ? Ne remarquez-vous rien ..., rien d'étranger en moi ? " Tant ils ont peur d'être occupés par autrui ou commandés en mannequins par des collègues plus forts. "

       ( Au pays de la magie , in Ailleurs)

Ainsi nos Mages pulvérisés ne le sont peut-être pas autant qu'ils s'efforcent de nous le faire croire pour mieux nous occuper, tout prêts qu'ils sont à ressusciter sous d'autres, mais semblables, apparences, faussement, ironiquement souriantes, placides et barbues, pour mieux se re-pulvériser, ravivant nos terreurs, et ainsi de suite ...

Ce qui nous effraie sans doute le plus, c'est l'extrême concentration et obstination de ces assassins. Au cours de ma vie déjà longue, j'ai fomenté mille et un crimes, y compris des attentats  sanglants, dictés par les formes de fanatisme religieux ou politique les plus infectes. Mais, étant on ne peut plus dispersé et tête-en-l'air, je ne suis jamais passé à l'action, comme d'ailleurs sans doute la plupart d'entre nous. Tandis que ces kamikaze islamistes, tout indique que ce sont des gens excessivement dangereux parce qu'excessivement concentrés et enfoncés dans un projet criminel uniforme, univoque.

Comme on aimerait que leur détection préventive soit imparable, grâce à la méthode que dans un autre livre, Henri Michaux décrit ainsi :

" Dans la chambre de détection des crimes à venir, on recherche qui va tuer, qui est sur la pente de tuer.
  Le dossier constitué est secret. L'examiné lui-même l'ignore, inconscient des pensées en bourgeon trouvées en lui.
  Avant d'entrer dans la chambre des projets secrets, on passe dans la chambre des provocations. L'action de celle-ci facilite l'action de celle-là.
  Est décelé comme le plus dangereux l'homme aux pensées élaboratrices d'un seul crime. Il faut le faire arrêter promptement avant qu'il ne puisse agir, tandis que tel autre, chez qui on a trouvé cent crimes en herbe, véritablement papillonnant dans le meurtre, ne présente pratiquement pas de danger, n'arrivant pas à se fixer. Grâce à cette tuerie intérieure même il se maintient dans une heureuse activité jusqu'à un âge avancé.
  Aussi le laisse-t-on en paix, se gardant bien de lui jamais communiquer son dossier, car, ou il est à peine conscient de son état, ou il croit innocemment que tout le monde est pareillement tueur.
  Non, jamais il ne faut lui révéler son mal qui pourrait lui donner un coup, sans aucun profit en contrepartie, lui enlevant son allure et son entrain qui plaît tellement à ses amis et à sa famille. "

               ( Ici, Poddema , in Ailleurs)

Hier matin, passant devant la terrasse d'un café, j'ai repéré un couple, des gens à peu près de mon âge. Ils m'ont repéré eux aussi et m'ont regardé. Que pensaient-ils de moi ? Est-ce qu'ils étaient déjà en train de me vampiriser ? Je me souviens qu'elle me regardait un peu rêveusement tout en mâchant un croissant. Je me suis arrêté, me suis penché vers eux, et leur ai dit : " Vos gueules sont si somptueusement ignobles qu'elles font comprendre immédiatement l'utilité de la kalachnikov. "

Mais non. Je l'ai pensé très fort mais je n'ai rien dit. J'ai passé mon chemin en gardant en moi ce cri de haine, pour mieux m'empoisonner. Comme on voudrait parfois qu'un tel poison soit foudroyant. L'effet kamikaze, en somme.

Heureusement (malheureusement ?), ce poison ne conserve sa pleine puissance que quelques minutes. Ensuite, elle faiblit peu à peu, puis disparaît.

Je suis sûr que si, maintenant, je rencontrais ce couple, je lui sourirais. Il me viendrait des paroles aimables, amicales, chaleureuses.

Il réside bien là, le pouvoir mortifère et fatal des kamikaze islamistes : dans cette obstination obtuse, dans cette incapacité à changer d'état d'esprit, de visée, à changer son fusil d'épaule, dans cette morne uniformité, cette navrante univocité, ce gel interne ...

" Je n'ai guère fait de mal à personne dans la vie. Je n'en avais que l'envie. Je n'en avais bientôt plus l'envie. J'avais satisfait mon envie.
  Dans la vie on ne réalise jamais ce qu'on veut. Eussiez-vous par un meurtre heureux supprimé vos cinq ennemis, ils vous créeront encore des ennuis. Et c'est le comble, venant de morts et pour la mort desquels on s'est donné tant de mal. Puis il y a toujours dans l'exécution quelque chose qui n'a pas été parfait, au lieu qu'à ma façon je peux les tuer deux fois, vingt fois et davantage. Le même homme chaque fois me livre sa gueule abhorrée que je lui rentrerai dans ses épaules jusqu'à ce que mort s'ensuive, et, cette mort accomplie et l'homme déjà froid, si un détail m'a gêné, je le relève séance tenante et le rassassine avec les retouches appropriées.
  C'est pourquoi dans le réel, comme on dit, je ne fais de mal à personne ; même pas à mes ennemis.
  Je les garde pour mon spectacle, où, avec le soin et le désintéressement voulu (sans lequel il n'est pas d'art), et avec les corrections et les répétitions convenables, je leur fais leur affaire.
  Aussi très peu de gens ont-ils eu à se plaindre de moi sauf s'ils ont grossièrement venus se jeter dans mon chemin. Et encore ...
  Mon coeur vidé périodiquement de sa méchanceté s'ouvre à la bonté et l'on pourrait presque me confier une fillette quelques heures. Il ne lui arriverait sans doute rien de fâcheux. Qui sait ? elle me quitterait même à regret ... "

Un peu plus loin, Michaux nous livre le secret d'une pente irrépressible à la diversité, d'une inépuisable capacité à nous relancer sans cesse vers un ailleurs de nous-mêmes, efficace antidote à la pauvreté mentale de tous les fanatismes :

"                                                   COMME LA MER 

  Souvent il arrive que je me jette en avant comme la mer sur la plage. Mais je ne sais encore que faire. Je me jette en avant, je reviens en arrière, je me jette à nouveau en avant.
  
  Mon élan qui grandit va bientôt trouver forme. Il le faut. L'amplitude du mouvement me fait haleter  (non des poumons, mais d'une respiration uniquement psychique).
  Sera-ce un meurtre ? Sera-ce une onde miséricordieuse sur le Monde ? On ne sait pas encore. Mais c'est imminent.
  J'attends, oppressé, le déferlement de la vague préparatoire.
  Voilà le moment arrivé ...
  ça été l'onde de joie, cette fois, l'étalement de bienveillance. "

Admirable texte qui décrit, comme je ne l'ai jamais lu nulle part ailleurs, le mouvement de l'activité psychique, le dédoublement d'une conscience dont l'instance observatrice (et méditative) bénéficie d'un tout petit coup d'avance ( " J'attends, oppressé " ) pour appréhender, sinon le contenu, du moins la nature  de ce qui est en train de se passer, de ce qui va se passer... C'est donc cela que nous appelons la pensée ? C'est donc cela que nous appelons la volonté ? De quoi l'avenir immédiat de notre pensée, de notre désir, sera-t-il fait ? Nous n'en savons rien.

          ( Liberté d'action, in  La Vie dans les plis )


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )


Aquarelle de Henri Michaux







samedi 26 mars 2016

Pourquoi des avatars ? Pourquoi des pseudos ?

1331 -


A vrai dire, ce n'est pas trop clair pour moi. Le goût et l'habitude s'en sont installés peu à peu. Ils me sont venus de mes interventions sur la République des livres, le site de Pierre Assouline ; j'y changeais souvent de pseudos, et la plupart de mes avatars en ont hérité. Je me suis imaginé que chacun de ces noms pouvait donner naissance à un personnage correspondant à un des aspects de ma personnalité. Ainsi, j'ai généralement confié à Angélique Chanu la critique théâtrale et cinématographique, à SgrA° les billets touchant aux sciences, à Marcel le degré zéro de l'humour, à Onésiphore de Prébois (modeste témoignage d'admiration pour Giono) les billets traitant de la montagne et de la nature. Mais ces "personnages" sont restés à l'état d'esquisses très élémentaires. Ma veine romanesque ne doit pas être très  développée. Peut-être est ai-je simplement trouvé là une façon  d'échapper un peu à un moi que je trouve par trop uniforme et pesant. Je ne me reconnais aucun talent littéraire, mais on sait que certains écrivains ont multiplié les pseudonymes ; ils n'ont généralement pas donné leurs raisons. Pour moi, adopter un pseudo, c'est toujours se réfugier dans la fiction. Même s'il ne correspond à aucune personnalité bien précise, le pseudo est toujours l'amorce d'un personnage de fiction. Vian a dû quelque peu se rêver en Vernon Sullivan, et Romain Gary en Emile Ajar. Loin de moi, évidemment, la prétention de me comparer à ces illustres. Pourtant, le potentiel fictionnel de tout pseudo ne doit pas être négligé, même par un modeste amateur tel que moi.

Si le pseudo génère un personnage fictif, il s'ensuit que ce qu'il dit relève aussi, peu ou prou, de la fiction, comme les propos que tiennent les personnages de roman. C'est sans doute un inconvénient si l'on tient à être pris au sérieux. Ce l'est moins si l'on ne se prend pas trop au sérieux. Et puis, c'est une précaution utile au cas où de mauvais coucheurs vous accuseraient de dérapage. Il n'y a personne au pseudo que vous demandez. En tout cas, je le répète, tout ce qui a été et sera publié ici doit être considéré comme relevant de la fiction. Le référent (au sens linguistique du terme) à la réalité de tout ce qui est nommé, raconté, décrit, évoqué, sous quelque angle que ce soit, sur ce blog est systématiquement problématique.

Il va de soi qu'Eugène est lui-même un pseudo. Comme je l'ai dit en commençant, je l'ai choisi en hommage à un écrivain qui m'a beaucoup marqué. Je m'appelle Jean. Pas Jacques. Jacques, comme l'a si bien montré mon Eugène éponyme et tutélaire, c'est la soumission. Très peu pour moi.

Je m'appelle Jean ? Mais Jean n'est rien d'autre qu'un nième pseudo, au référent non moins problématique que celui ( ou ceux ) d'Eugène, etc.


Jacques ou la soumission, par J.M.A.T.T.


mercredi 23 mars 2016

Quand la réalité rejoint la fiction

1330 -


On ne saurait trop remercier Antenne 2 et l'impayable Elise Lucet pour la qualité du spectacle qu'ils (parmi d'autres) nous ont offert toute la journée d'hier. J'ai noté un net progrès sur l'immédiat après-13 novembre qui, je dois dire, nous avait laissés, Josette et moi, un peu sur notre faim.

Il est vrai que l'Elise et son équipe ont été grandement aidés par les flopées de caméras de surveillance et, surtout, d'enregistrements  effectués in vivo sur leurs portables par des bénévoles de plus en plus nombreux. C'était vraiment (presque) comme si on y était. Grâce à ces avancées de la vidéo sur le vif (et surtout sur le mort ) et, bien entendu, aux efficaces interventions de nos artificiers / kamikaze islamistes, on s'achemine vivement et sûrement vers cette société du spectacle prédite naguère par Guy Debord.

Dans la préface de son Voyage en Grande Garabagne (1936), Henri Michaux écrivait :

" Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cela passe déjà.
   Il traduit aussi le Monde, celui qui voulait s'en échapper. Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.
   Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera partout bientôt... Naturels comme les plantes, les insectes, naturels comme la faim, l'habitude, l'âge, l'usage, les usages, la présence de l'inconnu tout près du connu. "

Naturels comme la haine ... On se convaincra de la pertinence de cet avertissement en relisant le premier de ces voyages imaginaires , celui chez les Hacs, peuple affamé de spectacles, surtout cruels. Le compte-rendu ethnographique du narrateur s'achève ainsi :

"  Ce jour-là, ils noyèrent le chef de cabinet et trois ministres. La populace était déchaînée. La famine de tout un hiver les avait poussés à bout. Je craignis un moment qu'ils n'en vinssent à piller notre quartier qui est le plus riche. " Non, non, me dit-on. N'ayez aucune peur à ce sujet. C'est visiblement le spectacle numéro 90 avec ses annexes naturelles le 82 et le 84, et les spectacles généraux. Mais pour être sûr, on va demander.
   L'un consulte son père, l'autre sa grand-mère ou un fonctionnaire de première classe. C'était bien ça. " Cependant, mieux valait ne pas sortir, me dit-on, sauf avec quelques solides molosses, à cause des lâchers d'ours et de loups, vers les 4 heures, qui font partie du numéro 76 . " La semaine suivante, comme la situation empirait et qu'on ne faisait toujours rien contre la famine, je jugeai qu'on risquait de voir prochainement quelques spectacles dans les 80. Mes amis ne firent qu'en rire. Mais mon malaise fut le plus fort, et je quittai, peut-être pour toujours, le pays des Hacs. "

Convenons que ce texte est d'une saisissante actualité, comme le démontreraient quelques menues adaptations, du genre :

"  Ce jour-là, ils assassinèrent le chef de l'Etat et son premier ministre. Ce n'était là que le début d'un spectacle qui portait le numéro 92, et qui se continuait par une explosion-kamikaze dans le hall du principal aéroport de la capitale, suivie par le mitraillage d'une centaine de Juifs dans une synagogue ..."

Etc. etc. Est-il temps pour nous de quitter, peut-être pour toujours, le pays des Hacs ? Ce serait dommage, vu le haut niveau de qualité des spectacles. D'autant que les Hacs, c'est nous, et qu'à la différence du narrateur-ethnographe de Michaux, nous ne jouissons pas tous de la liberté de prendre nos cliques et nos claques quand bon nous semble, même quand ça commence à sentir fort le roussi.

On ne mesurerait pas toute la portée du texte de Michaux si l'on ne voyait pas que les Hacs, en amateurs de théâtre avertis, assument tous les rôles à la fois : acteurs, spectateurs, bourreaux et victimes. Sommes-nous condamnés, comme eux, à rester enfermés entre les quatre murs-miroirs d'une prison qui ressemble à l'enfer ? Quatre côtés ? A vrai dire, trois suffiraient : bourreaux, victimes, spectateurs. On me dira que nihil novi sub sole et que déjà, au temps de la crucifixion du Christ, cette trinité marquait les trois sommets du triangle où s'inscrit  (pour toujours ?) la misère de notre condition et de nos sociétés.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )


Lithographie de Henri Michaux


dimanche 20 mars 2016

De Michaux à Barthes : deux barbares au Japon

1329 -


Un barbare au Japon n'est sans doute pas le chapitre le plus convaincant de Un barbare en Asie, de Henri Michaux. Le lecteur risque d'être heurté par l'antipathie qui colore plus d'une remarque, surtout au début. Par exemple :

" Les hommes sont sans rayonnement, douloureux, ravagés et secs, serviteurs de X, de Z ou de la papatrie ...
   Les femmes, l'air de servantes (toujours servir), les jeunes, de jolies soubrettes.
   Trapues, courtes, costaudes.
   D'une gentillesse sans émotion.
   De caractère semblable au corps : une grande nappe indifférente et insensible, et puis un petit rien chatouilleux et sentimental.
   Un rire fou et superficiel, où l'oeil disparaît comme cousu, un habillement de bossue, une coiffure tarabiscotée (la coiffure de geisha), pleine de calculs, de travail, de symbolisme, et d'un ensemble benêt.
   Une cuirasse comprimant et aplatissant la poitrine, un coussin dans le dos, fardée et poudrée, elle constitue la création malheureuse et typique de ce peuple d'esthètes et de sergents qui n'a rien pu laisser dans son état naturel.
   Des maisons grises, aux pièces vides et glacées, tracées et mesurées selon un ordre dur et intransigeant. "

C'est peu de dire qu'au premier contact, Michaux est passé à côté du théâtre japonais :

" Aucun acteur au monde n'est aussi braillard que le Japonais avec un résultat aussi maigre. [...] Les acteurs japonais sont les êtres les plus grinçants de toute l'Asie. [...] Un jour, je vis un acteur représenter l'ivresse. Il me fallut du temps avant de comprendre. Il avait composé son morceau en prenant à un ivrogne ceci, à l'autre cela, à un tel la défaillance de la parole, à l'autre celle du geste, ou de l'action, ou de la mémoire, et avec ces bouts avait composé un habit d'arlequin de l'ivresse qui ne correspondait à aucun ivrogne possible, qui n'avait aucun centre, aucune vérité et avait été réuni comme par un homme qui ne saurait pas ce que c'est que l'ivresse, et ne pourrait se la représenter intérieurement. "

La musique japonaise , "faussement grave et déchirante, d'un déchirement nerveux et d'un suraigu grand-guignolesque", ne trouve pas davantage aux yeux du visiteur de 1932.

Du visiteur de 1932. La date est importante. Michaux visite un Japon en pleine phase de militarisation, qui vient d'envahir la Mandchourie. " Peuple prisonnier de son île, de son masque, de ses conventions, de sa police, de sa discipline, de ses paquetages et de son cordon de sécurité " , tel apparaissait le peuple japonais à Michaux, en 1932. L'impression ne manquait sans doute pas de justesse.

De tous les livres de Michaux, Un barbare en Asie a sans doute été le plus retravaillé au fil du temps, et tout particulièrement Un barbare au Japon. En 1984, il en fait précéder le texte d'un avertissement en forme de mea culpa :

"  Je relis ce barbare-là avec gêne, avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable.
    De ces fâcheuses impressions d'un voyageur déçu, reste peut-être par-ci par-là une notation "historique" pour des lecteurs qui voudront retrouver quelque chose d'une de ces singulières périodes d'avant-guerre, que dans la suite on n'arrive plus à ressentir, à imaginer même, tant "l'air du temps", un air particulièrement chargé, leur a conféré de signification pesante, englobante et déviante.
   Ce Japon d'aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé. "

De fait, même si, dans le détail du texte, il est difficile de repérer corrections et ajouts, les dernières pages du chapitre laissent paraître beaucoup plus d'indulgence et même d'admiration, à propos d'aspects de la culture japonaise qui avaient fait précédemment l'objet des critiques les plus acerbes.

" Un éther pur et glacé règne entre les objets qu'il dessine ; son extraordinaire pureté est arrivée à faire croire merveilleusement clair leur pays où il pleut énormément.
   Plus claires seraient encore si c'est possible leur musique, leurs voix de jeunes filles, pointues et déchirantes, sorte d'aiguilles à tricoter dans l'espace musical.
   Comme c'est loin de nos orchestres à vagues de fond , où dernièrement est apparu ce noceur sentimental appelé saxophone.
   Ce qui me glaçait tellement au théâtre japonais, c'était encore ce vide, qu'on aime pour finir et qui fait mal d'abord, qui est autoritaire, et les personnages immobiles, situés aux deux extrémités de la scène, gueulant et se déchargeant alternativement, avec une tension proprement effroyable, sorte de bouteilles de Leyde vivantes. "

" Au Japon [...] tout fut toujours net, sans surcharge. On ne peint même pas les maisons, ni les chambres, on ne tapisse pas, on ne connaît pas ce genre de prétention.
   Le même matériau pour tous, riches ou pauvres, et qui n'est jamais laid : le bois.
   Evidemment, la géométrie moderne est froide. Celle du Japon le fut toujours. Mais ils l'ont toujours aimée...  D'ailleurs le Japon qui "imite" n'imite pas n'importe quoi. Il n'a pas imité le style 1900 à la molle complaisance de bourgeois satisfait. Cette idée n'est venue à aucun Japonais. Mais le style ultramoderne est fait pour lui, ou plutôt était le sien avec d'autres matériaux. "


L'auteur de L'Empire des signes (1970) n'a pas eu, lui, à s'empêtrer dans ces contradictions. C'est sans doute dans les années 60, en effet, que Roland Barthes a découvert un Japon réconcilié avec ce que sa culture a de meilleur. Il lui consacre un de ses ouvrages les plus attachants et les plus pénétrants. Autant la compréhension de la culture japonaise a d'abord été difficile pour Michaux, en grande partie à cause du contexte politique, autant l'empathie de Barthes paraît immédiate et lui inspire quelques unes des pages les plus séduisantes et les plus convaincantes qu'il ait jamais écrites, que ce soit à propos de l'écriture japonaise, du haïku ou du théâtre traditionnel , en particulier le Bunraku, théâtre de marionnettes . On voudrait tout citer :

" Dans notre art théâtral, l'acteur feint d'agir, mais ses actes ne sont jamais que des gestes : sur la scène, rien que du théâtre, et cependant du théâtre honteux. Le Bunraku , lui , (c'est sa définition), sépare l'acte du geste : il montre le geste, il laisse voir l'acte, il expose à la fois l'art et le travail, réserve à chacun d'eux son écriture. La voix (et il n'y a alors aucun risque à la laisser atteindre les régions excessives de sa gamme), la voix est doublée d'un vaste volume de silence, où s'inscrivent avec d'autant plus de finesse, d'autres traits, d'autres écritures. Et ici, il se produit un effet inouï : loin de la voix et presque sans mimique, ces écritures silencieuses, l'une transitive, l'autre gestuelle, produisent une exaltation aussi spéciale, peut être, que l'hyperesthésie intellectuelle que l'on attribue à certaines drogues. La parole étant, non pas purifiée (le Bunraku n'a aucun souci d'ascèse), mais, si l'on peut dire, massée sur le côté du jeu, les substances empoisonnées du théâtre occidental sont dissoutes : l'émotion n'inonde plus, ne submerge plus, elle devient lecture, les stéréotypes disparaissent sans que, pour autant, le spectacle verse dans l'originalité, la "trouvaille". Tout cela rejoint, bien sûr, l'effet de distance recommandé par Brecht. Cette distance, réputée chez nous impossible, inutile ou dérisoire, et abandonnée avec empressement, bien que Brecht l'ait très précisément située au centre de la dramaturgie révolutionnaire (et ceci explique sans doute cela), cette distance, le Bunraku fait comprendre comment elle peut fonctionner : par le discontinu des codes, par cette césure imposée aux différents traits de la représentation, en sorte que la copie élaborée sur la scène soit, non point détruite, mais comme brisée, striée, soustraite à la contagion métonymique de la voix et du geste, de l'âme et du corps qui englue notre comédien ".

Aucun Occidental n'aura jamais mieux parlé que Barthes, de l'art du haïku, auquel il consacre des pages admirables. C'est qu'il fait jouer une clé dont Michaux, à ma connaissance, ne se sert pas : l'influence décisive du bouddhisme Zen, dont le haïku, art aux antipodes de notre conception de la poésie, est la manifestation directe, comme le Bunraku et l'architecture japonaise en sont d'autres expressions :

" Empire des signes ? Oui, si l'on entend que ces signes sont vides et que le rituel est sans dieu. Regardez le cabinet des signes (qui était l'habitat mallarméen), c'est-à-dire, là-bas, toute vue, urbaine, domestique, rurale, et pour mieux voir comment il est fait, donnez-lui pour exemple le corridor de Shikidai : tapissé de jours, encadré de vide et n'encadrant rien, décoré sans doute, mais de telle sorte que la figuration (fleurs, arbres, oiseaux, animaux) soit enlevée, sublimée, déplacée loin du front de la vue, Il n'y a en lui de place pour aucun meuble (mot bien paradoxal puisqu'il désigne ordinairement une propriété fort peu mobile, dot on fait tout pour qu'elle dure : chez nous, le meuble a une vocation immobilière, alors qu'au Japon, la maison, souvent déconstruite, est à peine plus qu'un élément mobilier); dans le corridor, comme dans l'idéale maison japonaise, privé de meubles (ou aux meubles raréfiés), il n'y a aucun lieu qui désigne la moindre propriété : ni siège, ni lit ni table d'où le corps puisse se constituer en sujet (ou maître) d'un espace : le centre est refusé (brûlante frustration pour l'homme occidental, nanti partout de son fauteuil, de son lit, propriétaire d'un emplacement domestique). Incentré, l'espace est aussi réversible : vous pouvez retourner le corridor de Shikidai et rien ne se passera, sinon une inversion sans conséquence du haut et du bas, de la droite et de la gauche : le contenu est congédié sans retour : que l'on passe, traverse ou s'asseye à même le plancher (ou le plafond, si vous retournez l'image), il n'y a rien à saisir . "

De même que l'empreinte judéo-chrétienne explique notre conception du théâtre, de la poésie ou notre habitat, le Zen est au coeur de la culture japonaise, qu'il illumine de part en part.                                                            

                                                                           *

Additum -   A propos de barbare au Japon, j'en ai oublié un troisième : Claudel.


Henri Michaux, Un barbare en Asie  (Gallimard /  Bibliothèque de la Pléiade, tome 1)

Roland Barthes,  L'Empire des signes    ( Flammarion / Champs )

Henri Michaux  , Plume au plafond  (in Un certain Plume  ( Gallimard )

Paul ClaudelConnaissance de l'Est   ( Gallimard )


Sur Michaux, on peut lire aussi sur ce blog :

Histoires de murs : de Melville à Michaux  ( 10/03/2016 )

Portrait de l'artiste en cheval  (18/02/2016)

" Nuit de noces " ( Henri Michaux ) : la rencontre du sage  (16/01/2011 )

Michaux sur le chemin de la mort   ( 11/01/2011 )


Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )







vendredi 18 mars 2016

Marc Aurèle : l'empereur honnête homme

1328 -


Au temps où, avec quelques élèves, en forêt domaniale de l'Estérel, nous dégagions les modestes vestiges d'une huilerie gallo-romaine, occupée au long du IIème siècle, nous trouvâmes une monnaie de bronze frappée à l'effigie de Faustine la Jeune, la fille d'Antonin le Pieux et l'épouse de Marc-Aurèle. C'est même cette monnaie qui nous fournit un terminus post quem pour ce site ; dépendant probablement d'une grande villa située à quelques kilomètres, il est un modeste témoin, parmi tant d'autres, de la prospérité de la Provence au siècle des Antonins. L'arrière-pays du golfe de Fréjus était à l'époque couvert de cultures, notamment d'oliveraies, sur des terres qu'ensuite, et pour près de deux millénaires, la forêt et le maquis ont reprises, jusqu'à une époque toute récente (les années soixante du siècle dernier), quand se sont multipliés lotissements et résidences.

Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, écrites en grec, nous a laissé le portrait de son beau-père et prédécesseur, Antonin le Pieux :

" Agis en tout comme disciple d'Antonin : vois son effort pour conformer ses actes à la raison, son égalité en toute chose, sa piété, sa physionomie calme, sa douceur, son mépris d'une vaine réputation, son désir de saisir les réalités ; il n'aurait rien laissé passer, sans en avoir d'abord une vue nette et une idée claire ; il supportait les reproches injustes, sans y répondre par des reproches ; il ne mettait de hâte en rien ; il n'admettait pas les calomnies, mais il appréciait avec exactitude les caractères et les actes. Il n'était ni injurieux ni poltron ni soupçonneux ni phraseur ; il se contentait de peu pour son habitation, ses couvertures, son vêtement, sa nourriture et son service ; il était laborieux et patient ; grâce à la simplicité de son régime, il pouvait rester jusqu'au soir, sans même avoir besoin de rendre les résidus de ses aliments en dehors de l'heure habituelle ; il était sûr et constant dans ses amitiés ; il supportait qu'on s'opposât en toute franchise à ses opinions et il était content si on lui montrait un meilleur parti ; il était pieux sans superstition ; puisse la dernière heure survenir pour toi avec une conscience aussi pure que la sienne . "

Portrait fidèle d'Antonin  le Pieux, portrait du chef d'Etat idéal, autoportrait indirect de Marc Aurèle lui-même, portrait de l'honnête homme que chacun peut prendre pour guide de sa propre vie, peut-être ce portrait est-il tout cela à la fois. On comprend en le lisant pourquoi le IIe siècle fut l'âge d'or de la Rome impériale. Contrairement aux empereurs Julio-Claudiens, orgueilleux descendants des plus fameuses gentes aristocratiques de la Rome républicaine, les Antonins surent conserver (sauf le dernier, Commode, qui semble avoir marché plutôt sur les traces de Néron) un sens de la mesure et de l'équilibre qu'ils doivent sans doute à leurs origines plus modestes, à une ascension sociale beaucoup plus récente, à une éducation soignée, dispensée par des précepteurs influencés par le stoïcisme. Les Pensées de Marc Aurèle, significativement écrites en grec, témoignent de l'étendue de sa culture ;  il regrette de ne plus pouvoir, par manque de temps, accorder à la lecture autant de place que dans sa jeunesse.

Cette éthique de l'honnête homme et du bon prince qu'incarna si bien Antonin le Pieux, Marc Aurèle y revient souvent au long des Pensées pour moi-même, comme à un leitmotiv favori, par exemple dans ce passage du livre X :

" Une fois fixés ces noms, bon, consciencieux, véridique, prudent, bienveillant, magnanime, tâche de ne pas en changer ; et si tu les perds, reviens vite à eux. Prudent désigne, souviens-t'en,  l'attention minutieuse au détail, qui ne se laisse pas distraire ; bienveillant, l'accueil fait volontiers à ce que nous attribue la nature universelle ; magnanime, l'effort de notre pensée pour surmonter le mouvement, doux ou rude, de la chair, l'opinion, la mort et choses pareilles. [...] Transporte-toi donc dans ce petit nombre de noms ; si tu peux y rester, restes-y ; c'est comme si tu avais émigré dans les îles des Bienheureux ; si tu t'aperçois que tu bronches et que tu es à bout de forces, aie le courage d'aller dans un coin où tu te domineras, ou même quitte tout à fait la vie, sans colère, simplement, librement, discrètement, ayant fait au moins dans ta vie ce seul acte, la quitter ainsi. "

Car à quoi bon vivre, si ce n'est pour répondre à la vocation de l'homme tel que la nature a voulu qu'il soit : un être raisonnable et sociable. La raison, faculté reine, d'essence divine, guide l'homme sur le chemin de la vérité, de la mesure, de la bienveillance, de la bienfaisance envers ses frères humains.

Or "le mal et le bien d'un être raisonnable et sociable n'est pas dans ce qu'il éprouve, mais dans ce qu'il fait, de même que la vertu et le vice ne sont pas dans les sentiments, mais dans les actes. " L'éthique de Marc Aurèle est une éthique de l'action, et de l'action dans le présent. Nous n'avons aucune prise ni sur le passé ni sur le futur. Ils ne sont que néant. Seul existe le présent, seul terrain de l'action parce que seul terrain de notre réalité d'êtres vivants. Les Pensées ne cessent de nous rappeler l'insignifiance de l'existence humaine dans sa brièveté, vouée à l'oubli. " La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporel dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L'âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine. Pour résumer, au total, les choses du corps s'écoulent comme un fleuve ; les choses de l'âme ne sont que songe et fumée, la vie est une guerre et un séjour étranger ; la renommée qu'on laisse, un oubli ".

Donc, "agir, parler et penser comme si, dès maintenant, tu pouvais cesser de vivre ".

" Respecte ta faculté de juger ; il y a tout en elle pour que le jugement de ta raison ne perde plus sa conformité à la nature et à la constitution d'un animal raisonnable. [...] Jette donc tout, ne garde que ce peu de chose. Et encore souviens-toi que chacun ne vit que dans l'instant présent, dans le moment ; le reste, c'est le passé ou un obscur avenir. Petite est donc l'étendue de la vie ; petit, le coin de terre où l'on vit ; petite, la plus longue renommée dans la postérité ; elle dépend de la succession de petits hommes qui vont mourir très vite et qui ne connaissent ni eux-mêmes ni ceux qui sont morts il y a longtemps. "

Bien que, sur le terrain de la physique et de la métaphysique, Marc Aurèle hésite visiblement à trancher entre l'idéalisme de Platon et des Stoïciens et l'atomisme matérialiste de Démocrite et d'Epicure, il penche cependant vers un quasi dualisme qui accorde à l'esprit-raison, faculté divine, la primauté sur le corps. Le corps : " tout cela, c'est de la saleté, du sang impur dans un sac ".

Pour lui, l'esprit guidé par la raison est toujours capable d'évacuer toute pensée induite par les vices et les faiblesses qui entraveraient son aspiration à la vertu et à la sagesse.

" Souviens-toi que ta volonté raisonnable devient invincible, lorsque, ramassée sur elle-même, elle se contente d'elle-même, ne faisant rien qu'elle ne veuille, même si sa résistance n'est pas raisonnée. Que sera-ce donc lorsqu'elle emploie la raison et l'examen dans ses jugements ? Aussi la pensée libérée des passions est une forteresse ; il n'y a rien de plus solide en l'homme ; elle est un refuge où il est imprenable. "

C'est un idéal que décrit là Marc Aurèle, non la réalité des choses. L'exemple d'Hadrien chez qui, sur la fin, la maladie altéra gravement sa capacité à gouverner en prince raisonnable et sage montre à quel point un tel idéal est à peu près inatteignable. Je trouve plus convaincante  la position de l'épicurisme, telle qu'elle est présentée par Lucrèce, pour qui la première condition de la sérénité, c'est l'absence de souffrance physique.


Avec Marc Aurèle, la philosophie antique jette ses derniers feux. Encore un peu plus d'un siècle et le triomphe du christianisme sonnera son glas, pour plus d'un millénaire. Heureusement, la Renaissance, si bien nommée, a mis fin à cette longue période de régression de la pensée libre, et depuis, nous pouvons à nouveau puiser dans ces merveilles et nous en inspirer pour conduire notre vie. Les sagesses antiques, qu'il s'agisse du stoïcisme ou  de l'épicurisme, sont des sagesses à hauteur d'homme. Se passant du secours douteux de toute "Révélation", elles sont le produit du libre effort des hommes pour penser leur condition. C'est pourquoi elles restent actuelles. Elles n'ont pas fini de nous attirer et de nous interpeller.


Marc Aurèle,  Pensées  , traduit du grec par Emile Bréhier  ( Folio / sagesses )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )


mercredi 16 mars 2016

L'agneau et le loup

1328 -


Sur sa République des livres, Pierre Assouline consacrait un récent billet à La Déposition, un livre de Pascale-Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au Monde. Elle y relate le procès de Maurice Agnelet, à l'issue duquel l'accusé fut condamné à trente ans de prison pour l'assassinat d'Agnès Le Roux.

Aujourd'hui encore, l'intéressé clame son innocence, et trouve des défenseurs.

Il m'apparaît évident, pourtant, que Maurice Agnelet est bien l'assassin d'Agnès Le Roux et la raison de son crime est pour moi tout aussi évidente : Maurice Agnelet a tué Agnès Le Roux par esprit de contradiction !

Pour être plus précis, il l'a tuée pour échapper à la cruelle fatalité inscrite dans son patronyme. Qu'on daigne un instant imaginer, Messieurs les Jurés, les moqueries incessantes endurées par le malheureux dès la maternelle à cause de ce nom : Agnelet ! Cela ne doit-il pas finir un jour ou l'autre par la démangeaison de jouer un peu, à son tour, au grand méchant loup, ne serait-ce qu'une fois ? La brebis Agnès se retrouva sur sa route un jour qu'il n'y tenait plus, et voilà.

On ne saurait surestimer l'influence du patronyme  sur une destinée. J'en sais quelque chose. C'est à cause du mien que je suis devenu un athée définitif et enragé,  moi à qui, dès l'âge de cinq ans, on en accola une à mon patronyme, et même deux. Avant, non : c'est le genre de vanne, en effet, qui, à l'époque, pouvait vous expédier fissa dans les locaux de la Gestapo ou de la Milice : " Alors, comme ça, on s'y intéresse tant que ça, à ce petit bourg de Lorraine ? -- Moi, mais pas du tout. -- Tiens donc. Expédiez-moi ça à la baignoire, ça lui rafraîchira les idées. " Mais après, alors là,  je n'y coupai plus, et plutôt deux fois qu'une. Et en plus, je me devais de m'estimer hautement honoré.

C'est ce satané patronyme qui, plus tard, m'a barré la route d'une carrière politique : mon coeur, en effet, penchait vers les cocos. Mais avec un blaze pareil, les camarades reniflaient le social-traître à cent mètres. Dans le camp adverse, en revanche, ça faisait vraiment trop pléonasme.

J'aurais pu espérer que la mort du principal responsable mettrait fin à la fatalité. Au contraire. Ses obsèques, nationales en plus, là où il n'aurait pas fallu, donnèrent, on s'en doute, une occasion longtemps attendue par mes persécuteurs qui s'en donnèrent à coeur joie !

Aujourd'hui encore, il s'en trouve (en général des gens de ma génération, mais pas toujours) pour me la servir. Le plus fort, c'est qu'ils croient l'avoir inventée !

Ô destinée !

( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique préféré )

Et l'autre, alors ?

dimanche 13 mars 2016

Maigret et les spiritueux

1327 -


La chaîne D8 diffuse régulièrement l'après-midi des épisodes de la série des Maigret, où Bruno Cremer incarne le célèbre commissaire. Au fil de ces épisodes, ce qui sidère le téléspectateur, c'est l'incroyable nombre de verres, petits verres, chopes, ingurgités par le héros en compagnie de ses partenaires, appartenant à tous les milieux sociaux. Cela va du vin rouge à la bière en passant par divers alcools forts -- cognac, whisky, calva, goutte paysanne etc. Il n'y a guère que le pastaga que je n'aie pas repéré ; cela doit tenir au fait que la plupart des épisodes ont pour cadre divers endroits de la France du Nord de la Loire. La série aurait été sponsorisée par le syndicat des producteurs de vins et spiritueux que cela ne m'étonnerait pas plus que ça.

Si, pendant le tournage,  l'acteur principal se tapait effectivement toutes ces boissons alcoolisées, je m'explique mieux qu'il ait connu une fin relativement prématurée. Une fois, la taulière lui demande : " Je vous prépare votre café -- Ouais, un petit verre de vin blanc, s'il vous plaît ", qu'il lui répond !

On peut se demander si les divers metteurs en scène de la série ont pointé la consommation d'alcool à toutes les occasions comme un trait sociologique pertinent permettant de situer fortement l'action dans la France des années cinquante. Si l'on ajoute l'éternelle pipe du protagoniste, on est frappé du côté rétro de la série à une époque où la lutte contre la consommation excessive d'alcool et de tabac est à l'ordre du jour.

N'ayant pas lu beaucoup de romans de Simenon, je n'ai pu vérifier si la consommation récurrente d'alcool en était un trait remarquable. Il serait intéressant, d'autre part, de comparer avec les séries interprétées par d'autres comédiens (Jean Richard, Gabin etc.)

Au demeurant, cette série parfaitement sinistre semble faite pour vous dégoûter de la France et des Français. L'oeil de Cremer, qui campe un Maigret massif et boutonneux fonctionnant au ralenti que lui imposent l'âge et l'embonpoint, le contraignant sans cesse à affaler son gros cul sur le premier siège venu pour y siffler un quelconque remontant, est aussi glauque que les personnalités et les rapports sociaux, généralement situés au sein d'une bourgeoisie dont le charme est encore plus discret que dans le film de Buñuel. Les décors semblent choisis pour vous faire regretter de ne pas être aveugle : banlieues crasseuses, bourgs de province désespérants, intérieurs décatis ou abusivement encaustiqués. Les paroles de la chanson de Dutronc, "Merde in France", vous reviennent en mémoire, histoire d'alléger un peu l'ambiance fétide. La France de Simenon revue par ses adaptateurs vous a une de ces gueules d'atmosphère qui vous donne une grosse envie de tropiques. Je m'étonne moins que Brel ait décidé de tout plaquer d'un coup pour fuir là-bas, fuir aux Marquises.

( Posté par : Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )


jeudi 10 mars 2016

De Melville à Michaux. : histoires de murs

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Les religions doivent sans aucun doute leur succès au fait qu'elles apportent des réponses en forme d'adoucissements, de consolations diverses au fait qu'il est à peu près impossible aux hommes d'accepter le monde tel qu'il est et les conditions de leur vie telles qu'elles sont : la lutte quotidienne pour la survie, la maladie, la souffrance, la mort. C'est pourquoi, pour Camus, le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide. La question est en effet de savoir si l'on va accepter de jouer le jeu d'une vie qui est, selon le mot de Schopenhauer, une entreprise qui ne couvre pas ses frais. C'est le sens du mot de Hamlet : " To be or not to be, that is the question ".

Bartleby the scrivener  (Bartleby le scribe), de Herman Melville, a pour sous-titre " Une histoire de Wall Street ". Wall Street, c'est la Rue du Mur, et ce mur, dans la nouvelle de Melville, est décrit dès les premières pages comme le symbole de ce que l'existence peut avoir de plus désespérant :

" Mes bureaux se trouvaient  à l'étage, au n°... de Wall Street. Ils donnaient d'un côté sur la paroi blanche d'une spacieuse cage vitrée qui parcourait l'édifice de haut en bas. On pouvait considérer cette vue comme un peu terne et manquant de ce que les paysagistes appellent le pittoresque, mais, s'il en était ainsi, la vue qui s'offrait à l'autre extrémité de mes locaux faisait du moins contraste avec elle. Dans cette direction, mes fenêtres donnaient librement sur un haut mur de briques noirci par l'âge et par une ombre éternelle ; lequel mur ne requérait point l'usage d'une longue-vue pour révéler ses beautés intrinsèques, car il se dressait à dix pieds de mes croisées pour le bénéfice de tout spectateur myope. Du fait que les maisons avoisinantes étaient très élevées et que mes bureaux se trouvaient au second étage, l'intervalle qui séparait ce mur du mien ressemblait fort à une énorme citerne carrée. "

C'est face à cette alléchante perspective que le narrateur va installer le bureau de son scribe. Convenons qu'ajouté à sa fastidieuse et répétitive tâche de copiste, pour un salaire de misère, ce spectacle a de quoi vous décourager de vivre. De quoi se flinguer.

On sait que la réponse de Bartleby à un avenir aussi muré est en effet le suicide, à cette nuance près qu'il s'agit d'un suicide différé, dont le dernier acte aura lieu au pied d'un autre mur, aussi sinistre que le premier, celui de l'hospice-prison des Tombes, puisque tel était le nom de l'hospice pour indigents de New York à l'époque de Melville. En attendant, Bartleby va se murer dans la célèbre réponse qu'il fera invariablement aux sollicitations de son patron : " I would prefer not to " ( "Je préférerais pas" ou "J'aimerais mieux pas" ou "Je préférerais ne pas le faire" ), réponse dans laquelle il n'est pas difficile de reconnaître un écho de la formule shakespearienne, " to be or not to be ".

Toute l'oeuvre d'Henri Michaux procède, elle aussi, de l'incapacité de son auteur à s'accommoder du monde tel qu'il est et de lui-même tel que ce monde prétend le modeler. Elle affirme un refus radical de ce monde. Elle s'inscrit contre lui : " Je contre, je contre, je contre ", clame furieusement Michaux dans un poème intitulé justement Contre !  (La nuit remue) . Pour autant, Michaux ne s'en va pas quêter le secours des religions, pas plus qu'il n'opte pour le suicide, même différé. Il s'agit au contraire, dans un processus dynamique sans cesse renouvelé, de faire concurrence à ce monde si désespérément pauvre en faisant appel aux armes de l'imaginaire. Il est question, dans un texte relativement peu connu de Michaux (présent seulement dans l'édition originale de Un certain Plume, non repris dans les éditions ultérieures, écarté parce que peut-être trop clairement autobiographique) d'un mur ( de deux murs, en fait ) dont le caractère désespérant n'a rien à envier au mur de Melville :

" Il habitait une chambre tout ce qu'il y a de plus modeste. Elle était vraiment trop étroite. Il sentait qu'elle allait le rendre fou. Un couloir allait à la porte. Un autre à la fenêtre, à angle droit. Le lit était dans l'angle des deux. On ne pouvait faire un pas sans se cogner aux murs. L'un d'eux, énorme demi cylindre, entrait tant qu'il pouvait, coinçant l'armoire contre le lit. Cette armoire triste et mal foutue était vraiment faite en bois mort ; un bois exsangue et minéralisé.
  Cette armoire, donc, s'aidant de la force de son imagination, il la précipita à terre bien dix mille fois, il la piétina ; il l'émietta, la sortit par la fenêtre,  la fracassa contre toutes les cheminées, et, à peine se reconstituait-elle (et elle se reconstituait immédiatement comme font les choses désagréables) qu'il la fracassait à nouveau. Une mitrailleuse ne fait pas plus vite, ni plus souvent son tac-tac-tac-tac.
  ça, c'est la beauté de l'imagination.
  Quant au mur en demi cylindre qui partant du rez-de -chaussée allait jusqu'au sixième étage ... comme une tour (c'était tout simplement le mur de la cage d'escalier), il l'attrapait à bras le corps (et Dieu sait pourtant s'il était large!) et il le jetait par le toit. Mais aussitôt venait un maudit courant d'air d'en bas, et l'instant d'après le mur se reformait. Il y faisait des trouées énormes ; il l'effritait, il le lézardait, le crevassait, le minait, lui fit tout ce qu'on peut faire et qui eût démoralisé tout autre que ce mur si fier; Tout de même, après, il parut moins dur, moins homogène. On sentait qu'il avait été ébranlé.
  Et la vie dans cette chambre devint à peu près possible.
  Il devait aller bientôt en occuper une plus large. Mais elle avait un défaut. Car les chambres pour les gens peu fortunés ont toujours un défaut. Elle donnait sur une cour triangulaire très étroite. Le mur d'en face, vraiment il était contre la fenêtre, et laid et noir, hideux plutôt.
  Il essaiera d'y plaquer des étoiles d'or. C'est stupide, mais cela serait une réussite sur ce mur si noir . "

Chez Michaux, l'imagination n'avoue jamais forfait. Il ne s'agit pas seulement de remédier aux laideurs et aux insuffisances du monde extérieur, il s'agit de proclamer les droits d'un  lointain intérieur, d'explorer les richesses infinies d'un espace du dedans, dont le poète est le seul maître. Son vrai royaume. Chacun des textes de Michaux, chacun de ses dessins, chacune de ses peintures, sont autant de manifestations d'un sursaut de l'élan vital. L'antidote au désespoir de Bartleby.


Herman Melville , Bartleby le scribe , traduit de l'américain par Pierre Leyris  ( Gallimard / Folio )

Henri Michaux, La Chambre   ( Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome 1 )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Dessin de Henri Michaux



lundi 7 mars 2016

Comment accrocher une toile abstraite


1325 -





Toute la difficulté, pour le possesseur d'une toile abstraite, c'est de savoir dans quel sens l'accrocher. Cette difficulté devient carrément insurmontable quand l'art de la critique se heurte de front à l'art d'être grand-père. " Dans quel  sens dois-je l'accrocher ? , ai-je demandé à la jeune Juliette ( 9 ans ) à qui j'ai acheté (très cher, car elle a déjà un sens aigu de sa cote -- d'amour) cette toile remarquable.   -- Tu trouveras bien tout seul, m'a-t-elle répondu.

L'accrochage d'une toile abstraite tolère un  minimum de quatre options d'accrochage. En ajoutant les options losangiques, on passe à huit. On peut corser les données du problème en envisageant des accrochages biaisés, pour profiter de la lumière matutinale, vespérale, automnale, hivernale etc , -- ce qui, à la vérité, ouvre une infinité de possibles. On peut aussi tenter un montage en mobile, à installer dans le jardin (sous auvent).

Pour l'heure, j'ai choisi de l'accrocher à plat au plafond, dans la chambre à coucher, au-dessus du lit. -- N'est-ce pas merveilleux ? ai-je demandé à ma femme  -- Perçois-tu cette phosphorescence rémanente dans l'obscurité ?... Positivement magique... -- Tu causes trop.  Dors, m'a-t-elle répondu.


( Rédigé par : Jambrun , avatar eugènique invétéré )

vendredi 4 mars 2016

Staël / Char / Agrigente

1324 -


Deux courts textes de René Char sont explicitement inspirés de la peinture de son ami Nicolas de Staël ( dans Recherche de la base et du sommet ). Mais on peut en repérer d'autres, sans que Staël soit explicitement désigné. Par exemple, celui-ci ( dans La parole en archipel ) :



                                                       VERMILLON

                                                           

                                                                    Réponse à un peintre.


                    Qu'elle vienne, maîtresse, à ta marche inclinée,
                    Ou  qu'elle appelle de la brume du bois ;
                    Qu'en sa chambre elle soit prévenue et suivie,
                    Epouse à son carreau, fusée inaperçue ;
                    Sa main, fendant la mer et caressant tes doigts,
                    Déplace de l'été la borne invariable.

                    La tempête et la nuit font chanter, je l'entends,
                    Dans le fer de tes murs le galet d'Agrigente.

                    Fontainier, quel dépit de ne pouvoir tirer de son caveau mesquin
                    La source, notre endroit !



Je ne dispose pas de l'édition des poèmes de Char dans la Pléiade. Je suppose qu'une note suggère le nom de ce poète ici resté anonyme. Je parie pour Staël.

Les toiles de Staël reproduites ici dates de 1953/1954. Elles ont été inspirées par un voyage en Italie du Sud et en Sicile, mais peintes en Provence, à Lagnes et à Ménerbes, à l'époque où Staël et Char entretiennent des relations amicales.


(Posté par : Jeannne la Pâle nue dans ses châles, avatar eugènique retrouvé )

Nicolas de Staël, Agrigente
Nicolas de Staël, Sicile vue d'Agrigente

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Nicolas de Staël,  Agrigente