dimanche 20 mars 2016

De Michaux à Barthes : deux barbares au Japon

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Un barbare au Japon n'est sans doute pas le chapitre le plus convaincant de Un barbare en Asie, de Henri Michaux. Le lecteur risque d'être heurté par l'antipathie qui colore plus d'une remarque, surtout au début. Par exemple :

" Les hommes sont sans rayonnement, douloureux, ravagés et secs, serviteurs de X, de Z ou de la papatrie ...
   Les femmes, l'air de servantes (toujours servir), les jeunes, de jolies soubrettes.
   Trapues, courtes, costaudes.
   D'une gentillesse sans émotion.
   De caractère semblable au corps : une grande nappe indifférente et insensible, et puis un petit rien chatouilleux et sentimental.
   Un rire fou et superficiel, où l'oeil disparaît comme cousu, un habillement de bossue, une coiffure tarabiscotée (la coiffure de geisha), pleine de calculs, de travail, de symbolisme, et d'un ensemble benêt.
   Une cuirasse comprimant et aplatissant la poitrine, un coussin dans le dos, fardée et poudrée, elle constitue la création malheureuse et typique de ce peuple d'esthètes et de sergents qui n'a rien pu laisser dans son état naturel.
   Des maisons grises, aux pièces vides et glacées, tracées et mesurées selon un ordre dur et intransigeant. "

C'est peu de dire qu'au premier contact, Michaux est passé à côté du théâtre japonais :

" Aucun acteur au monde n'est aussi braillard que le Japonais avec un résultat aussi maigre. [...] Les acteurs japonais sont les êtres les plus grinçants de toute l'Asie. [...] Un jour, je vis un acteur représenter l'ivresse. Il me fallut du temps avant de comprendre. Il avait composé son morceau en prenant à un ivrogne ceci, à l'autre cela, à un tel la défaillance de la parole, à l'autre celle du geste, ou de l'action, ou de la mémoire, et avec ces bouts avait composé un habit d'arlequin de l'ivresse qui ne correspondait à aucun ivrogne possible, qui n'avait aucun centre, aucune vérité et avait été réuni comme par un homme qui ne saurait pas ce que c'est que l'ivresse, et ne pourrait se la représenter intérieurement. "

La musique japonaise , "faussement grave et déchirante, d'un déchirement nerveux et d'un suraigu grand-guignolesque", ne trouve pas davantage aux yeux du visiteur de 1932.

Du visiteur de 1932. La date est importante. Michaux visite un Japon en pleine phase de militarisation, qui vient d'envahir la Mandchourie. " Peuple prisonnier de son île, de son masque, de ses conventions, de sa police, de sa discipline, de ses paquetages et de son cordon de sécurité " , tel apparaissait le peuple japonais à Michaux, en 1932. L'impression ne manquait sans doute pas de justesse.

De tous les livres de Michaux, Un barbare en Asie a sans doute été le plus retravaillé au fil du temps, et tout particulièrement Un barbare au Japon. En 1984, il en fait précéder le texte d'un avertissement en forme de mea culpa :

"  Je relis ce barbare-là avec gêne, avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable.
    De ces fâcheuses impressions d'un voyageur déçu, reste peut-être par-ci par-là une notation "historique" pour des lecteurs qui voudront retrouver quelque chose d'une de ces singulières périodes d'avant-guerre, que dans la suite on n'arrive plus à ressentir, à imaginer même, tant "l'air du temps", un air particulièrement chargé, leur a conféré de signification pesante, englobante et déviante.
   Ce Japon d'aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé. "

De fait, même si, dans le détail du texte, il est difficile de repérer corrections et ajouts, les dernières pages du chapitre laissent paraître beaucoup plus d'indulgence et même d'admiration, à propos d'aspects de la culture japonaise qui avaient fait précédemment l'objet des critiques les plus acerbes.

" Un éther pur et glacé règne entre les objets qu'il dessine ; son extraordinaire pureté est arrivée à faire croire merveilleusement clair leur pays où il pleut énormément.
   Plus claires seraient encore si c'est possible leur musique, leurs voix de jeunes filles, pointues et déchirantes, sorte d'aiguilles à tricoter dans l'espace musical.
   Comme c'est loin de nos orchestres à vagues de fond , où dernièrement est apparu ce noceur sentimental appelé saxophone.
   Ce qui me glaçait tellement au théâtre japonais, c'était encore ce vide, qu'on aime pour finir et qui fait mal d'abord, qui est autoritaire, et les personnages immobiles, situés aux deux extrémités de la scène, gueulant et se déchargeant alternativement, avec une tension proprement effroyable, sorte de bouteilles de Leyde vivantes. "

" Au Japon [...] tout fut toujours net, sans surcharge. On ne peint même pas les maisons, ni les chambres, on ne tapisse pas, on ne connaît pas ce genre de prétention.
   Le même matériau pour tous, riches ou pauvres, et qui n'est jamais laid : le bois.
   Evidemment, la géométrie moderne est froide. Celle du Japon le fut toujours. Mais ils l'ont toujours aimée...  D'ailleurs le Japon qui "imite" n'imite pas n'importe quoi. Il n'a pas imité le style 1900 à la molle complaisance de bourgeois satisfait. Cette idée n'est venue à aucun Japonais. Mais le style ultramoderne est fait pour lui, ou plutôt était le sien avec d'autres matériaux. "


L'auteur de L'Empire des signes (1970) n'a pas eu, lui, à s'empêtrer dans ces contradictions. C'est sans doute dans les années 60, en effet, que Roland Barthes a découvert un Japon réconcilié avec ce que sa culture a de meilleur. Il lui consacre un de ses ouvrages les plus attachants et les plus pénétrants. Autant la compréhension de la culture japonaise a d'abord été difficile pour Michaux, en grande partie à cause du contexte politique, autant l'empathie de Barthes paraît immédiate et lui inspire quelques unes des pages les plus séduisantes et les plus convaincantes qu'il ait jamais écrites, que ce soit à propos de l'écriture japonaise, du haïku ou du théâtre traditionnel , en particulier le Bunraku, théâtre de marionnettes . On voudrait tout citer :

" Dans notre art théâtral, l'acteur feint d'agir, mais ses actes ne sont jamais que des gestes : sur la scène, rien que du théâtre, et cependant du théâtre honteux. Le Bunraku , lui , (c'est sa définition), sépare l'acte du geste : il montre le geste, il laisse voir l'acte, il expose à la fois l'art et le travail, réserve à chacun d'eux son écriture. La voix (et il n'y a alors aucun risque à la laisser atteindre les régions excessives de sa gamme), la voix est doublée d'un vaste volume de silence, où s'inscrivent avec d'autant plus de finesse, d'autres traits, d'autres écritures. Et ici, il se produit un effet inouï : loin de la voix et presque sans mimique, ces écritures silencieuses, l'une transitive, l'autre gestuelle, produisent une exaltation aussi spéciale, peut être, que l'hyperesthésie intellectuelle que l'on attribue à certaines drogues. La parole étant, non pas purifiée (le Bunraku n'a aucun souci d'ascèse), mais, si l'on peut dire, massée sur le côté du jeu, les substances empoisonnées du théâtre occidental sont dissoutes : l'émotion n'inonde plus, ne submerge plus, elle devient lecture, les stéréotypes disparaissent sans que, pour autant, le spectacle verse dans l'originalité, la "trouvaille". Tout cela rejoint, bien sûr, l'effet de distance recommandé par Brecht. Cette distance, réputée chez nous impossible, inutile ou dérisoire, et abandonnée avec empressement, bien que Brecht l'ait très précisément située au centre de la dramaturgie révolutionnaire (et ceci explique sans doute cela), cette distance, le Bunraku fait comprendre comment elle peut fonctionner : par le discontinu des codes, par cette césure imposée aux différents traits de la représentation, en sorte que la copie élaborée sur la scène soit, non point détruite, mais comme brisée, striée, soustraite à la contagion métonymique de la voix et du geste, de l'âme et du corps qui englue notre comédien ".

Aucun Occidental n'aura jamais mieux parlé que Barthes, de l'art du haïku, auquel il consacre des pages admirables. C'est qu'il fait jouer une clé dont Michaux, à ma connaissance, ne se sert pas : l'influence décisive du bouddhisme Zen, dont le haïku, art aux antipodes de notre conception de la poésie, est la manifestation directe, comme le Bunraku et l'architecture japonaise en sont d'autres expressions :

" Empire des signes ? Oui, si l'on entend que ces signes sont vides et que le rituel est sans dieu. Regardez le cabinet des signes (qui était l'habitat mallarméen), c'est-à-dire, là-bas, toute vue, urbaine, domestique, rurale, et pour mieux voir comment il est fait, donnez-lui pour exemple le corridor de Shikidai : tapissé de jours, encadré de vide et n'encadrant rien, décoré sans doute, mais de telle sorte que la figuration (fleurs, arbres, oiseaux, animaux) soit enlevée, sublimée, déplacée loin du front de la vue, Il n'y a en lui de place pour aucun meuble (mot bien paradoxal puisqu'il désigne ordinairement une propriété fort peu mobile, dot on fait tout pour qu'elle dure : chez nous, le meuble a une vocation immobilière, alors qu'au Japon, la maison, souvent déconstruite, est à peine plus qu'un élément mobilier); dans le corridor, comme dans l'idéale maison japonaise, privé de meubles (ou aux meubles raréfiés), il n'y a aucun lieu qui désigne la moindre propriété : ni siège, ni lit ni table d'où le corps puisse se constituer en sujet (ou maître) d'un espace : le centre est refusé (brûlante frustration pour l'homme occidental, nanti partout de son fauteuil, de son lit, propriétaire d'un emplacement domestique). Incentré, l'espace est aussi réversible : vous pouvez retourner le corridor de Shikidai et rien ne se passera, sinon une inversion sans conséquence du haut et du bas, de la droite et de la gauche : le contenu est congédié sans retour : que l'on passe, traverse ou s'asseye à même le plancher (ou le plafond, si vous retournez l'image), il n'y a rien à saisir . "

De même que l'empreinte judéo-chrétienne explique notre conception du théâtre, de la poésie ou notre habitat, le Zen est au coeur de la culture japonaise, qu'il illumine de part en part.                                                            

                                                                           *

Additum -   A propos de barbare au Japon, j'en ai oublié un troisième : Claudel.


Henri Michaux, Un barbare en Asie  (Gallimard /  Bibliothèque de la Pléiade, tome 1)

Roland Barthes,  L'Empire des signes    ( Flammarion / Champs )

Henri Michaux  , Plume au plafond  (in Un certain Plume  ( Gallimard )

Paul ClaudelConnaissance de l'Est   ( Gallimard )


Sur Michaux, on peut lire aussi sur ce blog :

Histoires de murs : de Melville à Michaux  ( 10/03/2016 )

Portrait de l'artiste en cheval  (18/02/2016)

" Nuit de noces " ( Henri Michaux ) : la rencontre du sage  (16/01/2011 )

Michaux sur le chemin de la mort   ( 11/01/2011 )


Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )







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