jeudi 10 mars 2016

De Melville à Michaux. : histoires de murs

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Les religions doivent sans aucun doute leur succès au fait qu'elles apportent des réponses en forme d'adoucissements, de consolations diverses au fait qu'il est à peu près impossible aux hommes d'accepter le monde tel qu'il est et les conditions de leur vie telles qu'elles sont : la lutte quotidienne pour la survie, la maladie, la souffrance, la mort. C'est pourquoi, pour Camus, le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide. La question est en effet de savoir si l'on va accepter de jouer le jeu d'une vie qui est, selon le mot de Schopenhauer, une entreprise qui ne couvre pas ses frais. C'est le sens du mot de Hamlet : " To be or not to be, that is the question ".

Bartleby the scrivener  (Bartleby le scribe), de Herman Melville, a pour sous-titre " Une histoire de Wall Street ". Wall Street, c'est la Rue du Mur, et ce mur, dans la nouvelle de Melville, est décrit dès les premières pages comme le symbole de ce que l'existence peut avoir de plus désespérant :

" Mes bureaux se trouvaient  à l'étage, au n°... de Wall Street. Ils donnaient d'un côté sur la paroi blanche d'une spacieuse cage vitrée qui parcourait l'édifice de haut en bas. On pouvait considérer cette vue comme un peu terne et manquant de ce que les paysagistes appellent le pittoresque, mais, s'il en était ainsi, la vue qui s'offrait à l'autre extrémité de mes locaux faisait du moins contraste avec elle. Dans cette direction, mes fenêtres donnaient librement sur un haut mur de briques noirci par l'âge et par une ombre éternelle ; lequel mur ne requérait point l'usage d'une longue-vue pour révéler ses beautés intrinsèques, car il se dressait à dix pieds de mes croisées pour le bénéfice de tout spectateur myope. Du fait que les maisons avoisinantes étaient très élevées et que mes bureaux se trouvaient au second étage, l'intervalle qui séparait ce mur du mien ressemblait fort à une énorme citerne carrée. "

C'est face à cette alléchante perspective que le narrateur va installer le bureau de son scribe. Convenons qu'ajouté à sa fastidieuse et répétitive tâche de copiste, pour un salaire de misère, ce spectacle a de quoi vous décourager de vivre. De quoi se flinguer.

On sait que la réponse de Bartleby à un avenir aussi muré est en effet le suicide, à cette nuance près qu'il s'agit d'un suicide différé, dont le dernier acte aura lieu au pied d'un autre mur, aussi sinistre que le premier, celui de l'hospice-prison des Tombes, puisque tel était le nom de l'hospice pour indigents de New York à l'époque de Melville. En attendant, Bartleby va se murer dans la célèbre réponse qu'il fera invariablement aux sollicitations de son patron : " I would prefer not to " ( "Je préférerais pas" ou "J'aimerais mieux pas" ou "Je préférerais ne pas le faire" ), réponse dans laquelle il n'est pas difficile de reconnaître un écho de la formule shakespearienne, " to be or not to be ".

Toute l'oeuvre d'Henri Michaux procède, elle aussi, de l'incapacité de son auteur à s'accommoder du monde tel qu'il est et de lui-même tel que ce monde prétend le modeler. Elle affirme un refus radical de ce monde. Elle s'inscrit contre lui : " Je contre, je contre, je contre ", clame furieusement Michaux dans un poème intitulé justement Contre !  (La nuit remue) . Pour autant, Michaux ne s'en va pas quêter le secours des religions, pas plus qu'il n'opte pour le suicide, même différé. Il s'agit au contraire, dans un processus dynamique sans cesse renouvelé, de faire concurrence à ce monde si désespérément pauvre en faisant appel aux armes de l'imaginaire. Il est question, dans un texte relativement peu connu de Michaux (présent seulement dans l'édition originale de Un certain Plume, non repris dans les éditions ultérieures, écarté parce que peut-être trop clairement autobiographique) d'un mur ( de deux murs, en fait ) dont le caractère désespérant n'a rien à envier au mur de Melville :

" Il habitait une chambre tout ce qu'il y a de plus modeste. Elle était vraiment trop étroite. Il sentait qu'elle allait le rendre fou. Un couloir allait à la porte. Un autre à la fenêtre, à angle droit. Le lit était dans l'angle des deux. On ne pouvait faire un pas sans se cogner aux murs. L'un d'eux, énorme demi cylindre, entrait tant qu'il pouvait, coinçant l'armoire contre le lit. Cette armoire triste et mal foutue était vraiment faite en bois mort ; un bois exsangue et minéralisé.
  Cette armoire, donc, s'aidant de la force de son imagination, il la précipita à terre bien dix mille fois, il la piétina ; il l'émietta, la sortit par la fenêtre,  la fracassa contre toutes les cheminées, et, à peine se reconstituait-elle (et elle se reconstituait immédiatement comme font les choses désagréables) qu'il la fracassait à nouveau. Une mitrailleuse ne fait pas plus vite, ni plus souvent son tac-tac-tac-tac.
  ça, c'est la beauté de l'imagination.
  Quant au mur en demi cylindre qui partant du rez-de -chaussée allait jusqu'au sixième étage ... comme une tour (c'était tout simplement le mur de la cage d'escalier), il l'attrapait à bras le corps (et Dieu sait pourtant s'il était large!) et il le jetait par le toit. Mais aussitôt venait un maudit courant d'air d'en bas, et l'instant d'après le mur se reformait. Il y faisait des trouées énormes ; il l'effritait, il le lézardait, le crevassait, le minait, lui fit tout ce qu'on peut faire et qui eût démoralisé tout autre que ce mur si fier; Tout de même, après, il parut moins dur, moins homogène. On sentait qu'il avait été ébranlé.
  Et la vie dans cette chambre devint à peu près possible.
  Il devait aller bientôt en occuper une plus large. Mais elle avait un défaut. Car les chambres pour les gens peu fortunés ont toujours un défaut. Elle donnait sur une cour triangulaire très étroite. Le mur d'en face, vraiment il était contre la fenêtre, et laid et noir, hideux plutôt.
  Il essaiera d'y plaquer des étoiles d'or. C'est stupide, mais cela serait une réussite sur ce mur si noir . "

Chez Michaux, l'imagination n'avoue jamais forfait. Il ne s'agit pas seulement de remédier aux laideurs et aux insuffisances du monde extérieur, il s'agit de proclamer les droits d'un  lointain intérieur, d'explorer les richesses infinies d'un espace du dedans, dont le poète est le seul maître. Son vrai royaume. Chacun des textes de Michaux, chacun de ses dessins, chacune de ses peintures, sont autant de manifestations d'un sursaut de l'élan vital. L'antidote au désespoir de Bartleby.


Herman Melville , Bartleby le scribe , traduit de l'américain par Pierre Leyris  ( Gallimard / Folio )

Henri Michaux, La Chambre   ( Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome 1 )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Dessin de Henri Michaux



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