mardi 29 mars 2016

Le bonheur dans le crime

En 2015, année particulièrement faste (pour leurs commanditaires et auteurs), les attentats islamistes en France auront fait un peu moins de 150 morts. Ce chiffre peut paraître impressionnant. Il l'est nettement moins dès qu'on le compare à ceux des principales causes de décès : accidents de la route (3464 morts en 2015), suicides (plus de 10 000 morts), cancers (près de 150 000 morts), maladies cardio-vasculaires (près de 150 000 morts). Il est même très inférieur au nombre de victimes de violences conjugales (plus de 200), de noyades (plus de 400) ou d'homicides (plus de 700).

Si je compte bien, la probabilité de décéder dans un attentat islamiste en France est d'environ  1 / 400 000 : c'est dérisoire.

Ce qui frappe pourtant, c'est la disproportion flagrante entre la réalité du danger terroriste et l'angoisse dans laquelle notre collectivité nationale est plongée du fait de ces actions terroristes. Convenons-en : les desperados de Daech n'ont aucune chance d'ébranler sérieusement notre société, pas plus que la société européenne, ne serait-ce que parce que leurs actions ont pour principal effet de resserrer les liens entre les membres de la communauté nationale, c'est-à-dire l'immense majorité des citoyens de ce pays, quelles que soient leurs préférences religieuses ou idéologiques, ainsi que de pousser à améliorer les dispositifs de prévention et de répression.

Et pourtant, voyez comme ces ennemis de l'intérieur, qui n'étaient encore, il y a peu, qu'une poignée de délinquants de bas étage, doublés de fanatiques moyenâgeux, nous tiennent, nous manipulent, nous vampirisent. Et voici que, sinistres sorciers brandissant, tels de dérisoires épouvantails, quelques fagots de cadavres, ils suscitent, presque à l'infini, discours, commentaires et débats, attisant d'individuelles et collectives irrépressibles angoisses, d'individuelles et collectives hallucinations, nous persuadant de voir en eux, qui ne sont que des nains, de monstrueux géants

Ces jours-ci , je relis (ou découvre) des textes d'Henri Michaux, dont l'actualité ne manque pas de me saisir en dépit de leur tonalité apparemment fantastique, par exemple celui-ci :

" En ce pays, où la force magique naturelle est grande, où la ruse et la technique la développent, les délicats et les nerveux doivent prendre des précautions particulières pour garder leur autonomie.
  Même des gens importants, des manières de personnages m'ont dit dans des moments de sincérité, démasquant leur peur : " Est-ce bien moi ? Ne remarquez-vous rien ..., rien d'étranger en moi ? " Tant ils ont peur d'être occupés par autrui ou commandés en mannequins par des collègues plus forts. "

       ( Au pays de la magie , in Ailleurs)

Ainsi nos Mages pulvérisés ne le sont peut-être pas autant qu'ils s'efforcent de nous le faire croire pour mieux nous occuper, tout prêts qu'ils sont à ressusciter sous d'autres, mais semblables, apparences, faussement, ironiquement souriantes, placides et barbues, pour mieux se re-pulvériser, ravivant nos terreurs, et ainsi de suite ...

Ce qui nous effraie sans doute le plus, c'est l'extrême concentration et obstination de ces assassins. Au cours de ma vie déjà longue, j'ai fomenté mille et un crimes, y compris des attentats  sanglants, dictés par les formes de fanatisme religieux ou politique les plus infectes. Mais, étant on ne peut plus dispersé et tête-en-l'air, je ne suis jamais passé à l'action, comme d'ailleurs sans doute la plupart d'entre nous. Tandis que ces kamikaze islamistes, tout indique que ce sont des gens excessivement dangereux parce qu'excessivement concentrés et enfoncés dans un projet criminel uniforme, univoque.

Comme on aimerait que leur détection préventive soit imparable, grâce à la méthode que dans un autre livre, Henri Michaux décrit ainsi :

" Dans la chambre de détection des crimes à venir, on recherche qui va tuer, qui est sur la pente de tuer.
  Le dossier constitué est secret. L'examiné lui-même l'ignore, inconscient des pensées en bourgeon trouvées en lui.
  Avant d'entrer dans la chambre des projets secrets, on passe dans la chambre des provocations. L'action de celle-ci facilite l'action de celle-là.
  Est décelé comme le plus dangereux l'homme aux pensées élaboratrices d'un seul crime. Il faut le faire arrêter promptement avant qu'il ne puisse agir, tandis que tel autre, chez qui on a trouvé cent crimes en herbe, véritablement papillonnant dans le meurtre, ne présente pratiquement pas de danger, n'arrivant pas à se fixer. Grâce à cette tuerie intérieure même il se maintient dans une heureuse activité jusqu'à un âge avancé.
  Aussi le laisse-t-on en paix, se gardant bien de lui jamais communiquer son dossier, car, ou il est à peine conscient de son état, ou il croit innocemment que tout le monde est pareillement tueur.
  Non, jamais il ne faut lui révéler son mal qui pourrait lui donner un coup, sans aucun profit en contrepartie, lui enlevant son allure et son entrain qui plaît tellement à ses amis et à sa famille. "

               ( Ici, Poddema , in Ailleurs)

Hier matin, passant devant la terrasse d'un café, j'ai repéré un couple, des gens à peu près de mon âge. Ils m'ont repéré eux aussi et m'ont regardé. Que pensaient-ils de moi ? Est-ce qu'ils étaient déjà en train de me vampiriser ? Je me souviens qu'elle me regardait un peu rêveusement tout en mâchant un croissant. Je me suis arrêté, me suis penché vers eux, et leur ai dit : " Vos gueules sont si somptueusement ignobles qu'elles font comprendre immédiatement l'utilité de la kalachnikov. "

Mais non. Je l'ai pensé très fort mais je n'ai rien dit. J'ai passé mon chemin en gardant en moi ce cri de haine, pour mieux m'empoisonner. Comme on voudrait parfois qu'un tel poison soit foudroyant. L'effet kamikaze, en somme.

Heureusement (malheureusement ?), ce poison ne conserve sa pleine puissance que quelques minutes. Ensuite, elle faiblit peu à peu, puis disparaît.

Je suis sûr que si, maintenant, je rencontrais ce couple, je lui sourirais. Il me viendrait des paroles aimables, amicales, chaleureuses.

Il réside bien là, le pouvoir mortifère et fatal des kamikaze islamistes : dans cette obstination obtuse, dans cette incapacité à changer d'état d'esprit, de visée, à changer son fusil d'épaule, dans cette morne uniformité, cette navrante univocité, ce gel interne ...

" Je n'ai guère fait de mal à personne dans la vie. Je n'en avais que l'envie. Je n'en avais bientôt plus l'envie. J'avais satisfait mon envie.
  Dans la vie on ne réalise jamais ce qu'on veut. Eussiez-vous par un meurtre heureux supprimé vos cinq ennemis, ils vous créeront encore des ennuis. Et c'est le comble, venant de morts et pour la mort desquels on s'est donné tant de mal. Puis il y a toujours dans l'exécution quelque chose qui n'a pas été parfait, au lieu qu'à ma façon je peux les tuer deux fois, vingt fois et davantage. Le même homme chaque fois me livre sa gueule abhorrée que je lui rentrerai dans ses épaules jusqu'à ce que mort s'ensuive, et, cette mort accomplie et l'homme déjà froid, si un détail m'a gêné, je le relève séance tenante et le rassassine avec les retouches appropriées.
  C'est pourquoi dans le réel, comme on dit, je ne fais de mal à personne ; même pas à mes ennemis.
  Je les garde pour mon spectacle, où, avec le soin et le désintéressement voulu (sans lequel il n'est pas d'art), et avec les corrections et les répétitions convenables, je leur fais leur affaire.
  Aussi très peu de gens ont-ils eu à se plaindre de moi sauf s'ils ont grossièrement venus se jeter dans mon chemin. Et encore ...
  Mon coeur vidé périodiquement de sa méchanceté s'ouvre à la bonté et l'on pourrait presque me confier une fillette quelques heures. Il ne lui arriverait sans doute rien de fâcheux. Qui sait ? elle me quitterait même à regret ... "

Un peu plus loin, Michaux nous livre le secret d'une pente irrépressible à la diversité, d'une inépuisable capacité à nous relancer sans cesse vers un ailleurs de nous-mêmes, efficace antidote à la pauvreté mentale de tous les fanatismes :

"                                                   COMME LA MER 

  Souvent il arrive que je me jette en avant comme la mer sur la plage. Mais je ne sais encore que faire. Je me jette en avant, je reviens en arrière, je me jette à nouveau en avant.
  
  Mon élan qui grandit va bientôt trouver forme. Il le faut. L'amplitude du mouvement me fait haleter  (non des poumons, mais d'une respiration uniquement psychique).
  Sera-ce un meurtre ? Sera-ce une onde miséricordieuse sur le Monde ? On ne sait pas encore. Mais c'est imminent.
  J'attends, oppressé, le déferlement de la vague préparatoire.
  Voilà le moment arrivé ...
  ça été l'onde de joie, cette fois, l'étalement de bienveillance. "

Admirable texte qui décrit, comme je ne l'ai jamais lu nulle part ailleurs, le mouvement de l'activité psychique, le dédoublement d'une conscience dont l'instance observatrice (et méditative) bénéficie d'un tout petit coup d'avance ( " J'attends, oppressé " ) pour appréhender, sinon le contenu, du moins la nature  de ce qui est en train de se passer, de ce qui va se passer... C'est donc cela que nous appelons la pensée ? C'est donc cela que nous appelons la volonté ? De quoi l'avenir immédiat de notre pensée, de notre désir, sera-t-il fait ? Nous n'en savons rien.

          ( Liberté d'action, in  La Vie dans les plis )


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )


Aquarelle de Henri Michaux







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