mercredi 23 mars 2016

Quand la réalité rejoint la fiction

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On ne saurait trop remercier Antenne 2 et l'impayable Elise Lucet pour la qualité du spectacle qu'ils (parmi d'autres) nous ont offert toute la journée d'hier. J'ai noté un net progrès sur l'immédiat après-13 novembre qui, je dois dire, nous avait laissés, Josette et moi, un peu sur notre faim.

Il est vrai que l'Elise et son équipe ont été grandement aidés par les flopées de caméras de surveillance et, surtout, d'enregistrements  effectués in vivo sur leurs portables par des bénévoles de plus en plus nombreux. C'était vraiment (presque) comme si on y était. Grâce à ces avancées de la vidéo sur le vif (et surtout sur le mort ) et, bien entendu, aux efficaces interventions de nos artificiers / kamikaze islamistes, on s'achemine vivement et sûrement vers cette société du spectacle prédite naguère par Guy Debord.

Dans la préface de son Voyage en Grande Garabagne (1936), Henri Michaux écrivait :

" Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cela passe déjà.
   Il traduit aussi le Monde, celui qui voulait s'en échapper. Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.
   Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera partout bientôt... Naturels comme les plantes, les insectes, naturels comme la faim, l'habitude, l'âge, l'usage, les usages, la présence de l'inconnu tout près du connu. "

Naturels comme la haine ... On se convaincra de la pertinence de cet avertissement en relisant le premier de ces voyages imaginaires , celui chez les Hacs, peuple affamé de spectacles, surtout cruels. Le compte-rendu ethnographique du narrateur s'achève ainsi :

"  Ce jour-là, ils noyèrent le chef de cabinet et trois ministres. La populace était déchaînée. La famine de tout un hiver les avait poussés à bout. Je craignis un moment qu'ils n'en vinssent à piller notre quartier qui est le plus riche. " Non, non, me dit-on. N'ayez aucune peur à ce sujet. C'est visiblement le spectacle numéro 90 avec ses annexes naturelles le 82 et le 84, et les spectacles généraux. Mais pour être sûr, on va demander.
   L'un consulte son père, l'autre sa grand-mère ou un fonctionnaire de première classe. C'était bien ça. " Cependant, mieux valait ne pas sortir, me dit-on, sauf avec quelques solides molosses, à cause des lâchers d'ours et de loups, vers les 4 heures, qui font partie du numéro 76 . " La semaine suivante, comme la situation empirait et qu'on ne faisait toujours rien contre la famine, je jugeai qu'on risquait de voir prochainement quelques spectacles dans les 80. Mes amis ne firent qu'en rire. Mais mon malaise fut le plus fort, et je quittai, peut-être pour toujours, le pays des Hacs. "

Convenons que ce texte est d'une saisissante actualité, comme le démontreraient quelques menues adaptations, du genre :

"  Ce jour-là, ils assassinèrent le chef de l'Etat et son premier ministre. Ce n'était là que le début d'un spectacle qui portait le numéro 92, et qui se continuait par une explosion-kamikaze dans le hall du principal aéroport de la capitale, suivie par le mitraillage d'une centaine de Juifs dans une synagogue ..."

Etc. etc. Est-il temps pour nous de quitter, peut-être pour toujours, le pays des Hacs ? Ce serait dommage, vu le haut niveau de qualité des spectacles. D'autant que les Hacs, c'est nous, et qu'à la différence du narrateur-ethnographe de Michaux, nous ne jouissons pas tous de la liberté de prendre nos cliques et nos claques quand bon nous semble, même quand ça commence à sentir fort le roussi.

On ne mesurerait pas toute la portée du texte de Michaux si l'on ne voyait pas que les Hacs, en amateurs de théâtre avertis, assument tous les rôles à la fois : acteurs, spectateurs, bourreaux et victimes. Sommes-nous condamnés, comme eux, à rester enfermés entre les quatre murs-miroirs d'une prison qui ressemble à l'enfer ? Quatre côtés ? A vrai dire, trois suffiraient : bourreaux, victimes, spectateurs. On me dira que nihil novi sub sole et que déjà, au temps de la crucifixion du Christ, cette trinité marquait les trois sommets du triangle où s'inscrit  (pour toujours ?) la misère de notre condition et de nos sociétés.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )


Lithographie de Henri Michaux


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