mercredi 27 avril 2016

Tatie Smith


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Affalée dans un coin, une bonne semaine durant, au fond du bar crasseux de la République des livres, à côté de son bol de Ricoré (vide), en attendant que le taulier Tassoupline-Patchouline lui serve la soupe coupée au Jack Daniel's, Tatie Smith rêvasse au temps lointain où elle poussait la chansonnette.

" Patti Smith : ce n'est pas facile d'écrire sur rien ", titre Tassoupline-Patchouline, épuisé, en reposant sa plume.


( Posté par : Marcel, avatar eugènique diariste-humiaouriste )


dimanche 24 avril 2016

Solaires

1340 -


Rien de tel qu'un beau soleil levant pour ranimer en vous l'appétit de vivre. C'est que ce dit très bien le début de la nouvelle de Robert Walser, La promenade :

Un matin, l'envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l'escalier et me précipiter dans la rue. Dans l'escalier, je fus croisé par une femme qui avait l'air d'une Espagnole, d'une Péruvienne ou d'une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée.
   Pour autant que je m'en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d'une humeur aventureuse et romantique qui m'emplit d'aise. Le monde matinal qui s'étalait devant moi me parut si beau que j'eus le  sentiment de le voir pour la première fois. Tout ce que j'apercevais me donnait une agréable impression d'amabilité, de bonté et de jeunesse. J'oubliai bien vite qu'un moment encore auparavant, dans mon bureau, là-haut, je ruminais des pensées lugubres devant une feuille de papier vide. La tristesse, la souffrance et toutes les idées pénibles avaient comme disparu, quoique je ressentisse encore vivement une certaine gravité devant et derrière moi.
   J'éprouvais une curiosité joyeuse pour tout ce qui allait bien pouvoir se trouver sur ma route ou la croiser. [...]  "

Relisant ce texte, je m'aperçois que c'est moi qui y ai introduit un soleil matinal, qui n'est nullement mentionné, bien qu'il soit question d'une "rue vaste et  claire". Mais le début de ce récit m'évoque irrésistiblement, je dois le dire, un radieux soleil.

Louis-René des Forêts, dans les Poèmes de Samuel Wood, chante plus directement la puissance régénératrice du soleil. Le problème est qu'elle ne se manifeste guère qu'au matin, pour nous aider à accepter de vivre, un jour encore :

 " Nous autres encore vivant ici sur terre,
Le soleil là-haut est notre sauveur,
L'ami du matin qui nous pousse hors du lit,
Le miroir où les alouettes se font piéger,
Le dieu d'or semant sa poudre trompeuse,
Qu'on voit comme un gros oeil rouge à son déclin
Quand le moment approche de reprendre en main
Les pièces de cet interminable procès,
D'avoir à comparaître devant soi-même
Selon le rite imposé par l'insomnie [...] " 

Les illusions dispensées par "l'ami du matin" se dissipent vite sous la morsure corrosive de la lucidité de l'auteur d'Ostinato...

Mourir au soleil levant ... Ce serait une fin sans doute moins désespérante qu'au spectacle du "gros oeil rouge" du soleil  couchant...

Raide sur son lit d'hôpital, le vieillard Marcel avait agonisé doucement tout au long de la nuit, dans une demi-conscience où la vague remémoration de quelques épisodes piteux de son existence n'était pas pour lui faciliter le passage. C'est alors qu'une aide-soignante gironde et dynamique fit une entrée en fanfare dans la chambre obscure.  -- Salut, M'sieur Marcel ! Quel  beau soleil matinal, claironna-t-elle tout en tirant brusquement les rideaux.

La chambre donnant à l'est, un soleil splendide illumina violemment, tel un projecteur de théâtre ( à découpe ), la face livide du Marcel. Pan ! dans l'oeil gauche (le droit depuis longtemps hors d'usage). Ebloui, aveuglé, foudroyé, il eut un sursaut, puis un hoquet, étranglé. Et ce fut tout.

Adieu  Adieu

Soleil cou

Coupé

Evitons aux mourants les émotions trop brutales : elles peuvent hâter leur fin.

                                                                        *

 " Le soleil est une furtive vision de l'enfer à travers un trou de serrure ", note David Foster Wallace dans L'infinie comédie.

Aussi est-il préférable de ne pas le regarder en face. Mais ce matin, dans le ciel lavé, le vent agite le vert tendre des feuillages miroitants. Douce contemplation. C'est déjà ça.

Robert WalserLa promenade, traduction de Bernard Lortholary  (Gallimard)

Louis-René des Forêts ,   Poèmes de Samuel Wood     (Gallimard / Quarto)

Guillaume ApollinaireZone , in Alcools  (Gallimard)

David Foster WallaceL'infinie comédie ,  traduction de Francis Kerline  (Editions de l'Olivier)


( Posté par : Marcel, avatar eugènique sur le déclin )







jeudi 21 avril 2016

Erotisme à la japonaise

Une onde faite femme


D'après mes informations, cette photo illustrerait une récente édition japonaise d'Histoire d'O. La scène est dérivée des représentations traditionnelles du bunraku. Le visage est celui d'un personnage pris dans une manière de carcan ; il est incarné par un acteur masculin portant  masque féminin et perruque ; les yeux sont évidemment  ceux de l'acteur.

Derrière la cloison, l'acteur est sodomisé par douze lutteurs de sumo se relayant à tour de rôle. Contrairement aux carcans habituels, on n'a pas prévu de trous pour les mains. Celles de l'acteur sont en effet fort occupées à masturber deux autres partenaires/tortionnaires, un à gauche, un à droite.

Il existerait une version vidéo de la même scène, avec bruitages divers (couinements, exclamations en japonais -- sous-titrées --, râles etc. ). Dans cette version, les yeux roulent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.

Comme toujours dans le bunraku, des musiciens, installés sur des estrades de part et d'autre de la scène principale commentent et illustrent l'action en braillant un  texte inintelligible mais suggestif tout en tapant sur des genres de casseroles et en soufflant dans des genres de tuyaux. Olivier Messiaen se serait inspiré de cette musique très connue des initiés pour son  François d'Assise, opéra où les penchants pédophiles du saint sont assez explicitement évoqués. Au Japon, la scène photographiée ci-dessus porte d'ailleurs pour titre : Les plaisirs de Saint François-Xavier.


Sur le bunraku, on lira avec profit :

 Roland Barthes ,   L'empire des signes    ( Flammarion )


Source de l'image : Maître Tassoupline-Patchouline


Additum  -  Bunraku, ça sonne tout de même drôlement.


( Posté par : Momus , avatar eugènique épisodique )

dimanche 17 avril 2016

" Ostinato " ( Louis-René des Forêts ) : oasis en zones arides

1338 -


Il pense à son adolescence, dans la décennie 50 du siècle dernier. Pas de télévision ; pas d'ordinateur ; pas de portable ; pas de jeux vidéo. Il y avait la radio ; mais elle était loin de proposer une  alternative sérieuse à la lecture qui, pour peu qu'on appartînt à une famille moyennement cultivée et qu'on fît ses études dans un "bon" collège/lycée, restait la distraction favorite. Ses premiers souvenirs de lectures remontent à sa septième année ; c'est l'époque où il a dû lire ses premiers Jules Verne, dans la Bibliothèque Verte ; des lectures souvent passionnées, sources d'émotions délectables, comme celles que lui procura La case de l'oncle Tom, vers ses huit ans. Nuit close, au loin le cri d'un hibou, l'oncle Tom vient de mourir, il sanglote, les coudes sur la table de la cuisine. Depuis, il n'a plus cessé de lire, sans être néanmoins un très gros lecteur, ni un lecteur très méthodique. Il aura plutôt papillonné au gré de ses envies, des occasions, des circonstances, des nécessités de ses études, puis de son métier. Pour lui, la lecture aura été avant tout un plaisir, le plus raffiné, le plus constant des divertissements ; c'est ce qu'elle est toujours pour lui avant tout, et davantage chaque jour, maintenant qu'il se dit que le temps lui est compté. Mais il n'en attend ni salut ni révélation bouleversante, même si ses admirations sont fortes et fidèles. Après tout, ce ne sont que des mots, et qu'est-ce que les mots fixent du réel ? Si peu ...

Il aura fait l'impasse sur bien des écrivains, considérés comme majeurs, ou tout au moins comme très dignes d'intérêt. Sur sa République des livres, Pierre Assouline consacrait récemment un billet à Antoine Blondin, auteur très connu dans la seconde moitié du XXe siècle. Quant à lui, il n'a rien lu d'Antoine Blondin, même pas Un singe en hiver, son livre le plus connu, pas une ligne, même pas ses chroniques sportives, lui qui fut pourtant, adolescent, un grand fan du Tour de France. Il faut dire que, dans le choix de ses lectures, il a longtemps pratiqué le dédain aristocratique : s'agissant des contemporains, en dessous de Duras, Sarraute, Beckett, Pinget ou Claude Simon, il ne daignait pas.

Pourtant, ses lacunes en matière de lecture n'auront pas concerné que des auteurs relativement mineurs, comme Blondin. Il aura longtemps fait l'impasse sur des écrivains considérés comme autrement importants et novateurs. Manque de curiosité, d'envie, paresse ; ou simplement l'occasion ne s'est pas trouvée. C'est ainsi qu'il est passé à peu près complètement à côté de l'oeuvre de Louis-René des Forêts, dont il avait pourtant acheté, il y a de nombreuses années, Le bavard et Ostinato, dans la collection l'Imaginaire de Gallimard. Mais ces deux livres n'avaient pas retenu son intérêt, lui étaient même tombés des mains, il ne sait pas trop pourquoi ; il n'avait pas, comme on dit, "mordu". Jusqu'à ce que -- il y a trois semaines de ça --, faisant le tri dans un stock de revues plus ou moins survolées, il est tombé sur un numéro du Matricule des anges, daté de l'été dernier, et toujours pas lu, qui contenait un hommage à Louis-René des Forêts. Du coup, sa curiosité s'est ravivée, et il a remis le nez dans Ostinato, son dernier livre, publié en 1997, trois ans avant sa mort.

Livre, à vrai dire, inclassable, Ostinato apparaît comme une mise en question des formes traditionnelles de l'écriture autobiographique et sans doute même de la validité de l'entreprise autobiographique. Le je usuel de l'autobiographie est abandonné au profit d'un il qui introduit une mise à distance entre l'écrivant et celui avec lequel, peut-être, à un moment du passé, il a coïncidé mais cet autre n'est plus lui (n'est plus Louis). Rien ne nous assure, au demeurant, que cet autre ne soit pas de pure fiction : la frontière entre écriture autobiographique et écriture romanesque est ici particulièrement floue. Les deux formes entrecroisent leurs avantages et inconvénients respectifs ; ébauche d'autobiographie, ébauche de roman ? Aucune des deux solutions n'est satisfaisante pour un écrivain que sa lucidité critique ne laisse jamais en repos et qui lui inspire sur son entreprise des réflexions pour le moins sévères :

Tout ce qui demandait à être sauvé de l'oubli et qui ne le sera jamais. Que de choses omises pour s'épargner le réveil des vieilles humiliations, l'aveu de sa misère, par répugnance aussi à faire hypocritement de cet aveu un usage propre à renforcer son crédit.  "

On songe à quelques uns de ses contemporains qui n'ont pas hésité à tirer crédit et notoriété de confidences plus ou moins scabreuses. Lui n'aura cessé d'être en proie à des doutes qui n'auront pas peu contribué à raréfier sa production : près de dix ans de quasi silence auront précédé la publication d'Ostinato.

Le texte est écrit au présent, un présent qui rend problématique la restitution d'une chronologie précise, d'autant que manquent presque toujours les repères usuels (noms, dates, événements historiques, indications géographiques etc.). Des détails, des détails ! Cette vulgaire exigence démange ses lecteurs épris de croustillantes révélations, et qui voudrait en savoir davantage sur la nature des relations entre l'écrivain et tel de ses maîtres du collège ou un ami auquel l'unit une dilection passionnée et réciproque.

Surtout, la continuité narrative -- dont les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand sont, dans notre littérature, les modèles les plus célèbres -- est brisée. Il ne s'agit pas de raconter, de proposer coûte que coûte un récit "cohérent", donc mensonger, dans la mesure où ce souci de cohérence conduit surtout à boucher les trous entre deux moments vraiment dignes d'être traités par le langage. Dans Ostinato, il s'agit seulement, en effet, de fixer, dans de brèves séquences fragmentaires, des moments particulièrement intenses, qui ont -- par quel hasard ? -- échappé au naufrage mémoriel.

Car que nous reste-t-il de notre passé, sinon des îlots d'images, de musiques, plus rarement de paroles associées à une voix, presque jamais  de sensations, rares oasis perdues dans de vastes zones arides que L-R-d-F compare à une carte du Sahara :

Comme à consulter un atlas du continent africain, on y voit figurer en couleur bistre l'immense poche qui le partage par le milieu, ce Sahara aux limites topographiques d'autant moins fiables qu'il gagne sans cesse du terrain, rongeant à la manière d'un chancre les vertes régions du Sud, ainsi d'une longue existence où plus les zones arides prolifèrent, plus il devient malaisé de les circonscrire, hasardeux d'en calculer la dimension au moyen de jalons à peine posés que déjà dépassés. Procéder à une évaluation définitive serait aussi vain que de vouloir stopper net la progression du désert.

   Ces espaces stériles aux contours imprécis occupent sur la carte de la mémoire une place si envahissante qu'à moins de mauvaise foi il est impossible de leur accorder qu'une importance mineure, plus encore de n'en tenir aucun compte comme d'une chose inavouable qu'on passerait tout bonnement sous silence. 

   Calme plat. Ne savoir qu'en dire est retomber sous la fascination du vide dont seuls les mots auraient su délivrer, mais comment donner consistance à ce qui par définition en est  dépourvu ? Inconsistance qui s'accorde cependant avec le caractère impersonnel de toute destinée et, dès lors qu'on l'exclut, il s'ensuit que ces parties manquantes permettent à celles dont elles devraient être le complément, sinon d'envahir tout le champ de la vision rétrospective, d'y occuper une place privilégiée sans rapport avec l'exiguïté de leur espace chronologique, ce qui revient à fausser la perspective de l'ensemble, si tant est qu'il importe, par souci d'équilibre, de se conformer au code établi d'une harmonisation factice que les forces les plus vivantes en lui rejettent comme une atteinte à leur autonomie, une servitude insupportable. "

Fixer par le moyen des mots ce qu'on a vécu : l'entreprise apparaît truffée de multiples pièges, surtout  lorsque, comme L-R-d-F, on a placé très haut la barre des exigences auxquelles doit satisfaire tout travail d'écriture sous peine d'imposture. D'où la rareté des textes publiés de son vivant, séparés par de longues périodes de silence.

De la nature de ces exigences, Ostinato propose quelques formulations, comme celle-ci :

Qu'explose à neuf sous la pression irrésistible  des mots toute la lumière de la vie présente et passée comme une moisson en germe va proliférant à travers champ pour y déployer, l'été venu, son opulente chape d'or qui fait glorieusement face et concurrence au soleil.  "

Ne sera pas trop indigne d'une pareille ambition que celui qui aura su préserver en lui l'esprit de l'enfance :

Que jamais la voix de l'enfant en lui ne se taise, qu'elle tombe comme un don du ciel offrant aux mots desséchés l'éclat de son rire, le sel de ses larmes, sa toute-puissante sauvagerie.  "

Cette fidélité indéfectible à ce que l'enfance eut de meilleur, leitmotiv majeur de l'oeuvre, repris ostinato, est la condition pour que reverdissent et refleurissent les mots desséchés, comme dans ces notations :

Petit voleur de poires, pour se déchagriner d'un traitement sans honneur, jouant avec le chien dans la resserre et lui parlant tout bas à l'oreille retournée comme un gant. "  
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Le vent sur la plus haute ligne des marées où roulent comme des dragées les galets gris tigrés de mauve, le vent souverain, sa froide saveur, son souffle fougueux qui vivifie jusqu'à l'os du crâne et des genoux l'enfant à l'écart séduit par les charmes de la mer.  "
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Petit hobereau hirsute aux jambes poudrées de sable se débattant sous la poigne des rustres, les joues en feu éclaboussées de larmes, méchamment renversé et dévêtu comme une fille, le souffle coupé par la déchirante marée de la première semence que fait exploser dans le fourreau de sa paume le grand meneur de la meute qui le tient ferme entre ses genoux mais dont l'oeil piqué comme un bleuet dans les mèches en broussaille adoucit la brutalité du geste.
   Le coude à la hauteur de son visage ébloui et furieux, vacillant plein de trouble au centre du cercle qui s'élargit en poussière et voûté honteusement, la culotte tenue d'une main, filant à cloche-pied tout au fond du sous-bois pour s'y cacher des autres.  "

ça fait du bien par ousque ça passe, hein, saprée p'tite fiotte ! Ce genre de première fois, ça vous a toujours un fort goût de revenez-y.

                                                                        *

Je note plusieurs affinités entre Louis-René des Forêts et Henri Michaux. D'abord une attitude de révolte et de refus envers les "choix" de vie généralement agréés ; la défiance envers les formes usuelles du langage et de la création littéraire ; chez Michaux, elle se manifeste presque d'emblée par une création langagière des plus ébouriffantes et par le rejet du roman ou de l'essai, au profit du fragment et du mélange des genres ; cette révolution formelle, esquissée dans Le bavard, n'apparaît vraiment chez L-Rd-F que dans Ostinato , le dernier livre ; par ailleurs, il resta fidèle jusqu'au bout à une écriture des plus classiques ; chez tous les deux, la passion de la musique ; tous deux, habitués des concerts du Domaine musical, s'adonnent assidument à l'improvisation pianistique ; tous deux se tournent vers le dessin et la peinture ; cependant, ce que je connais des créations de L-R-d-F dans ce domaine me paraît beaucoup moins novateur que celles de Michaux, époustouflantes d'inventivité ; je suis fasciné notamment, par les "pictogrammes" de Mouvements et de Par la voie des rythmes.

Autres affinités : celles avec Cioran, cet autre maître de l'aphorisme et du fragment. De l'auteur de De l'inconvénient d'être né le rapproche un pessimisme dont la radicalité explose, elle aussi, ostinato :

" Premier éclat de lucidité : le cri perçant du tout nouveau-né arraché au rien pour vivre dans le non-savoir et la peur de ce rien où il sera tôt ou tard rejeté sans ménagement comme un propre à rien.  "
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Remplir son contrat coûte que coûte est la juste sanction endurée par qui n'a pas su le rompre à temps.  "
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Il se peut que l'existence, même pour ceux qui affectent de la parcourir d'un pas résolu, ne soit qu'un labyrinthe où tout un chacun tourne en rond à la recherche d'une introuvable sortie, et il y en a une assurément, mais c'est se jeter dans les bras de la mort comme une mouche prise au piège de la toile d'araignée.  "
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L'opiniâtreté, un masque impavide derrière lequel se dissimulent les contorsions de l'esprit impuissant à s'ouvrir une issue.  "
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Mettre le point final à l'inachevable n'est pas affaire de volonté, mais fonction dévolue à la mort, et peu importe le moment où elle viendra l'exercer, encore que par surestimation de ses forces disponibles nul n'en veuille convenir.  "

                                                                          *

Dans la liste de Pour une bibliothèque idéale, l'enquête initiée en 1950 par Raymond Queneau, je note que L-R-d-F n'a mentionné ni le De natura rerum de Lucrèce, ni un seul titre de La comédie humaine.



Louis-René des ForêtsOeuvres complètes, présentation de Dominique Rabaté  (Gallimard / Quarto )


( Posté par : J.-C. Azerty , avatar eugènique invétéré )


jeudi 14 avril 2016

Le rêve glorieux de l'artiste

1337 -


Qu'explose à neuf sous la pression irrésistible des mots toute la lumière de la vie présente et passée comme une moisson en germe va proliférant à travers champ pour y déployer, l'été venu, son opulente chape d'or qui fait glorieusement face et concurrence au soleil.  "

                                                                           ( Louis- René des Forêts ,   Ostinato  )


Nicolas Poussin,  L'été

lundi 11 avril 2016

Le secret de la situation politique

1336 -


Les rencontres des Nuits debout se multiplient dans les villes de France. On y échange à perte de vue, sinon à perdre haleine (puisque le temps des interventions est limité), sur toutes sortes de sujets, à commencer par les plus brûlants.

D'aucuns y voient une façon neuve de pratiquer la démocratie, encore que de tels échanges ont lieu et eurent lieu dans un passé relativement proche, qu'ils soient institutionnalisés et codifiés dans nos Assemblées, ou qu'ils aient fait l'ordinaire d'assemblées populaires dans diverses circonstances, comme les révolutions française, russe ou portugaise. Flaubert, dans l'Education sentimentale, décrit, sans beaucoup d'indulgence, l'une de ces assemblées populaires, pendant la révolution de 1848.

On pourrait imaginer que l'actuel mouvement  débouche à son tour sur une action révolutionnaire : que, par exemple, à Paris et dans nos grandes villes, des dizaines, voire des centaines de milliers  de marcheurs pacifiques s'en aillent investir, à l'heure du berger, l' Elysée, les Assemblées, les ministères, les préfectures, sans se heurter à l'opposition des forces de l'ordre ni de l'armée, et le tour serait joué. les vraies difficultés viendraient après, quand il s'agirait de savoir qui représente quoi, qui fait quoi, qui commande à qui, qui prend les décisions et lesquelles. Pour échapper à la paralysie engendrée par l'émiettement des opinions, on ne voit pas comment on pourrait échapper à des ententes, des regroupements, conditions d'une simplification minimale du jeu politique, elle même condition d'un minimum de clarté et d'efficacité ; mais il est clair qu'alors on retomberait dans les vices qu'on avait voulu combattre. Montesquieu a très bien décrit cette aporie dans ses Lettres Persanes : la démocratie y apparaît comme le tout petit et fragile intervalle qui sépare l'anarchie de la tyrannie.

C'est que nous vivons dans une société éminemment complexe, où chacun, à la limite, ne représente que lui-même et n'exprime que ses propres opinions, toujours quelque peu différentes de celles du voisin. La situation se complique encore si l'on envisage un ensemble plus vaste comme l'actuelle Europe des vingt-cinq.

Dans un texte de Face aux verrous où l'on retrouve l'esprit du Voyage en Grande Garabagne, Henri Michaux décrit très bien cette complexité :


"                                      LE SECRET DE LA SITUATION POLITIQUE

                                                                                                     " Soyons enfin clairs "
                                                                                                                     ( AROUET ).

   Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommédé. Les Nibbonis de Bonnaris s'entendent soit avec les Nippos de Pommédé, soit avec les Rijabons de Carabule pour amorcer une menace contre les Ouménés de Bonnada, après naturellement s'être alliés avec les Bitules de Rotrarque, ou après avoir momentanément, par engagements secrets, neutralisé les Rijobettes de Biliguette qui sont situés sur le flanc des Kolvites de Beulet qui couvrent le pays des Ouménés de Bonnada et la partie nord-ouest du turitaire des Nippos de Pommédé, au-delà des Prochus d'Ousteboule.

   La situation naturellement ne se présente pas toujours d'une façon aussi simple : car les Ouménés de Bonnada sont traversés eux-mêmes par quatre courants, ceux des Dohommédés de Bonnada, des Odobommédés de Bonnada, des Orodommédés de Bonnada et, enfin, des Dovoboddémonédés de Bonnada.

   Ces courants d'opinion ne sont pas en fait des bases et se contrecarrent et se subdivisent, comme on pense bien, suivant les circonstances, si bien que l'opinion des Dovoboddémonédés de Bonnada n'est qu'une opinion moyenne et l'on ne trouverait sûrement pas dix Dovoboddémonédés qui la partagent et peut-être pas trois, quoiqu'ils acceptent de s'y tenir quelques instants pour la facilité, non certes du gouvernement, mais du recensement des opinions qui se fait trois fois par jour, quoique selon certains ce soit trop peu même pour une simple indication, tandis que, selon d'autres, peut-être utopistes, le recensement de l'opinion du matin et de celle du soir serait pratiquement suffisant.
   Il y a aussi des opinions franchement d'opposition, en dehors des Odobommédés. Ce sont celles des Rodobommédés, avec lesquels aucun accord n'a jamais pu se faire, sauf naturellement sur le droit  la discussion, dont ils usent plus abondamment que n'importe quelle autre fraction des Ouménés de Bonnada, dont ils usent intarissablement.    "

C'est, semble-t-il, à ce stade que se sont provisoirement arrêtés les participants à la Nuit debout. Pourvu que ça dure.


Henri Michaux ,   Face aux verrous  ( Gallimard )




jeudi 7 avril 2016

La pédophilie catholique en vase clos

1335 -


L'évêque de Pontoise "ne sait pas" si la pédophilie est un péché (les journaux)

                                                                          *

Né en 1916, Louis-René des Forêts fut mis en pension, au seuil de l'adolescence, dans un collège catholique de Bretagne. Dans Ostinato (1997), il fixe des souvenirs de cette époque. En voici quelques uns :

" Piégé entre les quatre murs de la Règle, il se détourne pour écouter le vent sur la mer plus éblouissante au sommet des toits qu'une bêche frappée par le soleil. "
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" Fièrement face au psautier, enrobé jusqu'aux chevilles de blancheur cérémonielle, le grondement contenu des orgues brochant sur la vibration intime de la voix, le jeu modulé de son essor, la  fragilité de sa chute et de la résolution finale qui brûle la gorge d'un trait de feu, il se donne par son maintien la dignité qu'on lui refuse. "
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" Les jambes écartées que moule au pli du genou la fraîcheur neigeuse du lin, à faire voler gracieusement dans la demi-couronne d'un nuage le bulbe d'argent tout bourré d'encens et de braise en un mouvement métronomique qui, pour d'exercer au ras du sol avec souplesse, procure comme un sentiment de conquête et fait vibrer le poignet en action d'un plaisir musical. "
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" Enfants gais comme l'air que le tourment du péché condamne à devenir sournois et secrets sous le regard d'un dieu sans gaieté qui les met au pas et leur interdit de rire. La lumière se fait plus grise, plus dur le devoir et l'oisiveté pesante : le jeu même perd entre ces grands murs son goût sauvage."
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" Au fond de la haute salle capitulaire, orgueilleux petit drôle troussé à plat ventre sur l'escabeau, la verte férule mordant sa chair figée de honte et d'effroi, le poignet en travers de la bouche pour étouffer ses plaintes. "
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" Prosterné sur le tapis de haute laine à secouer la clochette d'une main énergique derrière l'officiant qui brandit le ciboire et le pain céleste par-dessus son crâne chenu, à soulever de l'autre main entre le pouce et l'index la chasuble lourdement chamarrée maintenue raide à la cassure du pli, l'échine inclinée très bas sur le craquement des bottines et le frisson un peu indécent des dentelles.
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" Boudeur et sans espoir dans la bruine des jeudis. Envol de jambes nues et d'écharpes, cris rouillés, parades à coups de ballon sur le pré couleur de billard. Le pâtre noir en faction derrière les genêts pique au crayon celui tout là-bas qui ne veut plus jouer sur la liste tirée de sa poche pour chaque manquement dont il dresse le compte et fera payer le prix fort à l'heure de son choix. "
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" Les devinettes paraboliques, les insinuations à mots couverts, les périphrases inintelligibles du Père confesseur qui attend vainement de son jeune pénitent qu'il jette en pâture à sa curiosité malsaine les turpitudes dont la trop sèche désignation en termes généraux est moins le fait de la dissimulation que d'un défaut d'expression, moins celui de la pudeur que d'un embarras à distinguer entre tant d'actes commis dans l'irréflexion ceux qui demandent à être relevés. "
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" Sous l'angoisse, la terreur animale du châtiment, la honte intense dont la flambée aux joues est le signe -- un désir obscurément subi, avivé par l'orgueil d'être désigné entre tous pour servir à la convoitise du maître qui prononce la sentence à voix doucereuse comme on accorde une faveur et qui en ajourne l'exécution comme on bride une envie pour qu'elle renaisse plus pressante. "
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" Enlacé et caressé par le maître, il se débat avec un rire idiot, des grimaces puériles sans se douter qu'il se rend ainsi plus désirable. "
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" Châtiment cruellement différé pour entretenir l'anxiété, mais lui en faire grâce à la dernière heure est décevoir le long tourment de l'attente, substituer à l'inflexibilité de la règle les caprices de l'humeur, les mollesses de l'indulgence, effacer par une rémission arbitraire la beauté de l'intention délictueuse et, comme à un enfant choyé qu'on sèvre soudain de caresses, lui retirer jusqu'au droit de payer le juste prix de sa faute fadement imputée à la faiblesse du jeune âge. "
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" Agenouillé les bras en croix sur le froid damier du réfectoire, les fesses tendues à l'aplomb des chaussettes torses et des semelles éculées, comptant autant de fois qu'il faut pour oublier sa posture mortifiante les lys du dallage échelonnés jusqu'au mur où s'étale en gigantesque format son ombre comme un oiseau de nuit cloué par les ailes, évitant de croiser le regard méchamment excité qui guette sa moindre défaillance pour s'offrir à huis clos le spectacle délectable d'un jeune visage embelli par le flot de la honte, que chaque coup fait frémir, grimacer de douleur et, tout orgueil vaincu, implorer miséricorde avant le terme de l'épreuve. "
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" Pour la pose, sagement assis en tailleur au fronton d'une ribambelle de visages mutins ou chagrins sous la brosse militaire des cheveux, avec son air songeur et ses doigts tachés d'encre qui trouent une fossette sur la joue inclinée vers l'épaule. Le maître au centre arborant le regard d'acier et le port inflexible d'un homme en règle avec Dieu laisse flotter sur sa bouche mince comme un orvet le sourire circonstanciel de l'affabilité, les deux mains aplaties en éventail aux angles de la robe lustrée, ces longues mains fines et froides de pédagogue faites pour séduire, pour apprivoiser, pour courber, expertes en cajoleries aiguës et en cuisantes fessées. "

                                                                                     *

Plutôt glauque, n'est-il pas ? En lisant la série de notations si lucides de ce chapitre d'Ostinato, on devine à quel point est aisé et tentant le franchissement de la limite au-delà de laquelle ...

Revient avec une belle régularité le rituel trouble et pervers des châtiments corporels. La réflexion de Louis-René des Forêts, analyste de ses expériences d'enfant, met en lumière l'ambiguïté de la révolte du collégien qu'il a été, et qui fait de lui le complice semi-conscient de ceux qui les lui infligent :

" Très vulnérable sous les dehors de l'insouciance, mais si honteux de sa faiblesse qu'il ne peut que gaiement s'endurcir et s'alléger du poids des contraintes en subissant leur charme jusqu'à céder au plaisir pernicieux d'une servitude enfantine. Les actes d'insubordination répétés, les entorses au règlement, le goût affirmé de la paresse sont autant d'appels à l'autorité et comme les signes secrets d'une connivence avec la main castigatrice : à chaque délit s'inscrivent sur la chair les traces du collier que l'esprit, par fronde ou pour sauver la face, avait feint de rejeter. "

 On redoute ce qu'il faut sans doute lire entre les lignes de ce passage :

"  [...] au fond d'une chambre étouffante se détourne le visage de celui qu'on cherche à capter par des caresses et d'intimes approches avant d'en venir à l'argument frappant qui fait filer doux les enfants inaccessibles aux conseils et à la raison, lorsqu'à l'heure chaude de l'étude où grince par les fenêtres grandes ouvertes l'archet d'un violoniste apprenti, le corps se voûte sur la leçon à repasser avec ce jeune fruit au ventre qui gonfle la culotte d'été et attire la main sous le pupitre [...] "

Dans cet univers clos d'un collège catholique de Bretagne dans le premier tiers du siècle dernier, rien n'est jamais remis en question, rien n'est jamais mis en examen, ni le règlement qu'il s'agit d'observer, ni les rituels qu'il s'agit de célébrer, ni les croyances auxquelles il s'agit d'adhérer. Tout cela va de soi. Il s'ensuit que cet univers suscite incessamment sa négation, sous les formes  de la révolte ou du rejet hypocrite :

" Agenouillé sur la paille rêche du prie-Dieu à mimer la dévotion, le nez dans ses mains jointes pour étouffer un rire incongru dont la source est obscure comme les larmes d'un enfant ne sachant ce qu'il veut ni ce qu'il pleure. "

Risquons une hypothèse : et si la pédophilie était depuis des générations une tradition quasiment institutionnalisée dans les établissements d'enseignement relevant de l'autorité de l'Eglise catholique ? Son gros secret de Polichinelle en quelque sorte ?

                                                                                     *

Mais au fait, j'y songe, sur la question de la pédophilie, nos classiques ont sûrement leur mot à dire.

Molière :

Arnolphe -

Mais enfin, apprenez qu'accepter des sucettes,
Et de ces beaux curés écouter les sornettes,
Que se laisser par eux, même à la longue vue,
Palper ainsi les seins et chatouiller le cul,
Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse.

Agnès -

Un péché, dites-vous, et la raison de grâce ?

Arnolphe -

La raison ? La raison, est l'arrêt prononcé,
Que par ces actions le Ciel est courroucé.

Agnès -

Courroucé. Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce ?
C'est une chose, hélas ! si plaisante et si douce.
J'admire quelle joie on goûte en tout cela,
Et je ne savais point encor ces choses-là.


Pauvre Arnolphe. Il n'est pas malaisé de deviner à quels déboires l'exposent ses échanges avec cette petite peste raisonneuse d'Agnès, épicurienne et cartésienne à la fois, et sans même le savoir.


La Fontaine :

Pour moi, satisfaisant mes appétits glouton,
J'ai enfilé quelques lardons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense.
Même il m'est arrivé quelquefois de niquer
Le curé.
Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
-- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! niquer lardons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les sautant, beaucoup d'honneur.
Et quant au curé, l'on peut dire
qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur tous les gogos
Se font un chimérique empire.


Le révérend Mitchell :

Mes bien chers frères,
Mes bien chères soeurs,
Reprenez avec moi tous en choeur :
Pas de pédophilie avant de faire vos prière du soir
Pas de pédophilie avant de faire vos prières du soir
Maintenant l'amour est devenu péché mortel
Ne provoquez pas votre père éternel
Pas de pédophilie avant la prière du soir
Non, pas de pédophile avant vos prières du soir !


Louis-René des Forêts ,   Ostinato   ( Gallimard / L'Imaginaire et Quarto )


Des pédophiles cernant un pédophilé récalcitrant




lundi 4 avril 2016

Sur la mort d'Alain Decaux

1334 -


On annonce le décès d'Alain Decaux, à l'âge de 90 ans   (les journaux).


Babal  (dans son journal)  --  Tiens, c'est écrit qu'Alain Decaux est mort.

Angélique Chanu  -- Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu'il est mort ?

Babal  --  Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.

Angélique Chanu  -- Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.

Babal   -- ça n'y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu'on a parlé de son décès. Je m'en suis souvenu par associations d'idées !

Angélique Chanu   -- Dommage ! Il était si bien conservé !

Babal   -- C'était le plus joli cadavre de l'Académie ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Alain, il y avait quatre ans qu'il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !

J.-C. Azerty   -- Dites donc, les amis, pour le coup, on n'est pas loin du plagiat éhonté , du détournement de classique. Mais je reconnais que vous connaissez bien le texte.

Babal   -- Pas trop difficile pour moi : j'ai joué M. Smith, naguère. Avec une jeune partenaire qui est aujourd'hui comédienne professionnelle et fait notamment partie de l'équipe des interprètes de Plus belle la vie, la populaire série de Fr3.

Marcel   -- Oui, ben moi, je trouve pas ça drôle. Je trouve même ça indécent, si peu de temps après le décès du pauvre homme, se moquer ainsi ...

Babal   -- Mais notre intention n'était nullement de vous faire rire. C'est vrai qu'à l'époque des premières représentations, la pièce fit scandale et les premiers spectateurs accusèrent l'auteur de s'être payé leur tête en leur infligeant ce texte à leurs yeux délirant. Mais aujourd'hui, avec le recul du temps, la vérité, pas toujours drôle, qu'il contenait se dévoile mieux...

Angélique Chanu   -- ... par des voies indirectes, apparemment fantastiquement éloignées du réel. Mais c'est sans doute là une des tendances les plus originales et les plus fortes de notre littérature du siècle passé, une tendance qu'on retrouve chez un Samuel Beckett, chez un Henri Michaux ou encore chez un Robert Pinget.

Artémise   --  Et cette vérité, ce serait ?

Babal   --  Parmi d'autres, la vérité de notre rapport au temps, dans la perspective de la mémoire ; une mémoire si fragile, si fugace. Dans un an, dans cinq ans, dans dix ans, qui se souviendra d'Alain Decaux, si ce n'est, dans le meilleur des cas, que très vaguement, sans être capable de préciser l'année de sa mort, ni ce qu'il a pu écrire au juste, encore moins les étapes de sa carrière. On me dira qu'ici, Ionesco pousse un peu loin le bouchon, mais sondez un peu la mémoire relativement récente de nombre de nos concitoyens et concitoyennes ayant dépassé les 70 ans, vous aurez des surprises.

Marcel   -- On n'est pas tous gâteux, tout de même ! Je sais de quoi je parle, Je les ai largement dépassés et je me souviens très bien qu'Alain Decaux a souvent causé dans le poste de télé. De quoi, au juste, je ne m'en souviens plus très bien, mais le fait est qu'il y a causé, et plus souvent qu'à son tour.

SgrA°   --  Les vieux comme toi, les gens nées entre 1930 et 1950, se souviennent à peu près de lui, de sa tête et de ce qu'il faisait, mais prends les trentenaires d'aujourd'hui, je suis sûr que le nom d'Alain Decaux n'évoque à peu près rien pour eux.

Angélique Chanu -- Ce midi, à une émission de jeux très suivie, une candidate approximativement trentenaire ignorait complètement l'existence des accords d'Evian ...

Onésiphore de Prébois   -- Cette femme ne doit pas être la seule de sa génération à être incapable de situer dans le temps l'indépendance de l'Algérie, un événement qui a pourtant eu de profondes répercussions sur la société française. C'est fou d'ailleurs comme les références culturelles -- au sens large -- vivantes et efficientes pour les générations des "anciens" deviennent vite obsolètes pour les plus jeunes et s'anéantissent dans l'oubli, en quelques années, quelques dizaines d'années.  D'où l'importance du travail de l'historien, même s'agissant d'un passé relativement récent.

Artémise  -- Il faut dire qu'Alain Decaux, dans la troupe nombreuse de nos historiens, ne campe pas en première ligne. Honnête vulgarisateur ...

SgrA°   --  Honnête mais talentueux. C'est d'ailleurs ce que sont la plupart des historiens connus du grand public, même quand il s'agit de spécialistes reconnus , bardés de diplômes et de références prestigieuses. Ils mettent à la disposition d'un large public les connaissances acquises et, entre eux, le tri se fait en fonction de leur talent d'écrivain, de leur art de raconter, de la qualité de leur intuition et de leur imagination et, bien sûr, du degré de rigueur dans la collecte, le classement et l'interprétation des sources. Mais la valeur proprement scientifique de leurs ouvrages est ce qui compte le moins ; ou plutôt, elle ne dépend pas d'eux, mais d'autres spécialistes, qui oeuvrent en amont, et dont les noms et les travaux n'apparaissent guère que dans les bibliographies qui clôturent les ouvrages des premiers.

Artémise   --  Explique-toi.

SgrA°   --  Je distingue deux domaines du travail de l'historien : celui de la vulgarisation ( sans aucune connotation péjorative ; au contraire, cette tâche n'exclut ni beauté ni noblesse ) qui a occupé un Alain Decaux, qui occupe tout aussi bien, quoique dans un registre plus "savant", un Patrice Gueniffey, auteur d'un récent et excellent Bonaparte ; sa dimension pédagogique, sa place éminente dans la constitution d'une culture collective, sont évidentes ; l'autre domaine, c'est celui de la recherche vivante, qui fait avancer la connaissance, et dont les acteurs restent pour la plupart inconnus du grand public; ceux-là ont recours à des méthodes et à des moyens qu'on peut vraiment qualifier de scientifiques, en archéologie par exemple, ou en épigraphie ; ce sont eux qui fourniront aux premiers (les vulgarisateurs) des matériaux qui pourront être progressivement portés à la connaissance du public.

Onésiphore de Prébois   --  Un public qui en  redemande, apparemment. S'il est un secteur de l'édition sur lequel les libraires peuvent compter pour éviter la faillite, c'est bien celui des ouvrages historiques : biographies, monographies, ouvrages de synthèse, tous ces sous-genres attirent l'attention de lecteurs nombreux. L'histoire, les Français en redemandent, comme le montre aussi le succès des émissions télévisées consacrées à tel ou tel événement, tel ou tel personnage. Hier Decaux, aujourd'hui Stéphane Bern !

J.-C. Azerty   --  La France est sûrement un des pays du monde où l'intérêt pour l'histoire est le plus marqué ; celui aussi où les historiens de professions sont les plus nombreux, les mieux formés aussi. On peut, bien sûr, tirer une fierté légitime de cette situation, privilège d'un pays riche d'une civilisation et d'une culture plus que millénaires. On peut se demander cependant si elle ne comporte que des avantages.

Angélique Chanu   --  Moi, je me demande s'il ne faut pas y voir un symptôme de notre arrogance et de notre pente à nous regarder le nombril. Nous nous passionnons pour des événements et des personnages dont les trois-quarts de l'humanité n'ont jamais entendu parler et dont ils ne soupçonnent pas même l'existence...

Onésiphore de Prébois   --  Il paraîtrait que l'expédition d'Alexandre vers les Indes n'a  même jamais été mentionnée par aucun écrivain hindou ... alors, les amours de Diane de Poitiers avec un de nos Henri (lequel, d'ailleurs, déjà ? ), tu penses si l'humanité s'en tamponne.

Babal   --     Reconnaissons tout de même que, depuis le siècle dernier, les historiens français se sont davantage ouverts sur le monde extérieur, ont fait l'effort de porter sur lui un regard moins ethnocentré ; en témoigne leur façon d'aborder les entreprises coloniales des Français et des Occidentaux.

Angélique Chanu   -- C'est vrai. Vive donc les vulgarisateurs ! Je propose que nous portions un toast à Alain Decaux, en lui souhaitant le meilleur succès et des ventes records dans l'autre monde !

Tous  --  Vive Alain Decaux ! Vive Diane de Poitiers !

SgrA°   --  Et pourquoi pas Diane de Poitiers, ou Louis II de Bavière, ou le coiffeur de Marie-Antoinette. A travers eux, c'est chaque fois un tout petit morceau d'humanité, sans doute, que l'on touche, rien qu'une goutte d'eau dans la mer. Mais s'il est vrai que, comme le dit Sartre à la fin des Mots, un homme est fait de tous les hommes, alors on doit pouvoir retrouver toute la mer dans une seule goutte d'eau. Pour l'historien, beau défi à relever que celui-là ... Pour le romancier, pour le cinéaste aussi, d'ailleurs.

Marcel   --  C'est vrai. Ben Hur, tiens, Ben Hur, hein ... Babylone, comme si on y était.

Angélique Chanu   --  Le plus fort, c'est quand Ben Hur tue Ramsès II d'un coup de massue.

Marcel   --  Pendant la course de chars ? Quand on pense qu'en plus, c'est historique ... Fabuleux !


Eugène Ionesco ,   Jacques ou la soumission   (Gallimard)


( Posté -- collectivement -- par : les mêmes, avatars eugèniques consacrés )

vendredi 1 avril 2016

Bienfaits de la vie au grand air

1333 -


On apprend que le doyen de l'humanité ( 112 ans ) est un Juif qui fut pensionnaire à Auschwitz.

Quand je pense à toutes les horreurs qu'on a pu dire de ce pauvre camp et à tous les mauvais traitements qu'y auraient enduré les Juifs, je me dis que cette nouvelle rétablit un peu d'équilibre.

Je mets, pour ma part, cette longévité au compte des bienfaits de la vie au grand air, selon les principes du scoutisme.


( Posté par : Marcel , avatar eugènique subi )


Eugène dit -  Marcel, vous êtes bien le seul à vous croire drôle. Vous ne feriez pas dans l'antisémitisme rampant, des fois ?

Marcel répond - Vous me prêtez de bien vilaines arrière-pensées. Je ne suis aucunement antisémite. Je suis un antisioniste conséquent. Rien à voir. L'antisémitisme est un racisme qui ne s'ignore pas. L'antisionisme est une ligne politique parfaitement respectable et fondée. Ne mélangeons pas torchons et serviettes, comme le fait à ses heures le sieur Manuel Valls, un homme, il est vrai, sous influence, comme nous en avertit, il n'y a guère, l'estimable Roland Dumas.

Et puis, si on ne peut même plus rigoler, où va--on, je vous le demande ? Où va-t-on ?

Je suis antisioniste parce que les sionistes m'ont toujours fait scier.

Sion, Sion, Sion du bois.

Du bois dont on fait les chalets de nécessité.

Sion dur, Sion mou, mais Sion dans le trou !

Et tout au fond !

                                                                     *


Sion dur, Sion mou, mais Sion dans le trou !

Pour avoir risqué ce calembour de potache encore en enfance, j'ai été à deux doigts de me voir interdire l'accès à l'espace des commentaires d'un blog littéraire très connu, où je poste assez régulièrement. Il est vrai que son animateur, le dénommé Piotr Tassoupline-Patchouline (puisque c'est son nom), est un honorable membre de la Grande Tribu, à laquelle appartiennent bon nombre de ses lecteurs et commentateurs assidus. Sioniste convaincu, il accueille des contributeurs qui ne le sont pas moins et qui postent régulièrement des discours islamophobes, anti-arabes, anti-maghrébins, anti-immigrés, dont beaucoup me paraissent tomber sous le coup de la loi mais qui n'en stationnent pas moins dans le fil des commentaires, sans que l'éditeur responsable du blog y trouve à redire. Quant à moi, quelques minutes après avoir mis mon commentaire en ligne, j'ai constaté qu'il avait disparu, effacé par un "modérateur" vigilant, sans doute effaré de tant d'impudence haineuse, et qui confondait sans doute mon humoristique profession de foi antisioniste avec celle d'un antisémitisme que je répudie. J'ai dû ensuite plonger dans la clandestinité (!), changer de pseudo  et d'adresse de messagerie pour que mes messages soient à nouveau acceptés.

La vulgarité, même rigolarde, surtout quand elle prend un tour quelque peu scatologique, est considérée comme une circonstance aggravante par nombre de gens qui, se sentant probablement visés, y discernent, sans doute, une agressive volonté de faire mal, de nuire. Pour eux, il n'est pas permis de rigoler de tout et, de toute façon, ils préféreraient quand on rigole de quelque chose, que la rigolade reste dans les limites de la décence, sinon puérile, du moins honnête. La gaminerie attardée n'est pas pour eux une circonstance atténuante, au contraire !

Alors Sion, pensez donc. Pour moi ce nom n'évoque que quelques vagues réminiscences bibliques et les paroles d'un gospel célèbre, mais pour d'autres il est quasiment sacré !

Sion dur, Sion mou, mais Sion partout !

Relisant -- souvent découvrant -- des textes de Henri Michaux, je tombe sur celui-ci :


"  Merde !
   Il semblerait que ce mot n'ait aucun sens, ni d'à-propos presque jamais. Il est pourtant celui qui précisément annihile le noble et ruine le possédant.
   Les gens pauvres sont craints des riches par leur langage facilement ordurier qui évoque l'infect et le misérable de leur condition et, cette pauvre animalité humaine dont ceux-là détournent leur pensée tant qu'ils peuvent, voilà qu'une parole malheureuse réussit à la leur imposer, renversant en un instant des années de luxe.
   Aussi la condition, pour rester riche et inattentif à ces déchets puants, est-elle de s'entourer de gens polis, ayant la même appréhension d'être avilis et la même attention à vous l'éviter.
   Or, quand on réfléchit quelques instants à tout ce qu'est notre gluante mécanique et à ceci que même le sentiment le plus louangé, les tribunaux les plus débonnaires n'en ont jamais permis le libre exercice final autrement qu'à deux, et entre murs bien isolants, on comprend le succès exceptionnel, dans une société courtisane et dans quelques autres qui la singent, de J. Racine, illisible à la canaille, homme par son langage allusif et poli, le plus dégagé qu'on entendît des misères physiologiques de la nature humaine et fait pour toucher ceux qui entendent rester nobles.
   Depuis, il s'est passé des choses, même en dehors du perfectionnement de l'aération et des canalisations d'eau, et l'on peut dire que le grand mélange des classes, l'uniformisation des distractions et des informations, ont plus dévalué la noblesse que cent banqueroutes financières.
   Néanmoins, le mot "m..." garde une valeur certaine de démoralisation et d'effondrement.
   Pour la chose elle-même, si l'on veut rester en vie, rien de changé, fût-on pape. Quelle honte ! Silence, alors. Au moins l'annuler par le silence. Silence presque universellement respecté. "

                                                 ( Passages )

Sion donc en silence. Et cachez-moi cet étr..., ce tronc que je ne saurais voir !


J'observerai, pour finir, que les antisémites les plus virulents et les plus dangereux furent le plus souvent -- et restent -- des gens au langage excessivement châtié, adeptes du langage de ce J. Racine, que Michaux semble apprécier modérément.

Être antisioniste, à la vérité, qu'est-ce que ça veut dire au juste ? On peut l'être de bien des façons. Boycotter les produits israéliens importés de la Palestine occupée (ce qui est mon cas), est-ce de l'antisionisme ? Considérer que le geste de ce jeune soldat franco-israélien qui, de sang-froid, a achevé un agresseur palestinien à terre est un pur produit d'un certain état d'esprit sioniste, est-ce de l'antisionisme ? Vomir la politique de M. Netanyahou, les discours et les actes de ces ultras du judaïsme orthodoxe installés en Cisjordanie, est-ce de l'antisionisme ? Si c'est le cas, alors, oui, je suis antisioniste. Mais quand je lis les textes de Hanokh Levin, que j'ai mis plus d'une fois en scène, alors là, non, je ne suis pas antisioniste. Je me souviens du temps lointain où ma sympathie pour Israël était grande, et quasiment inconditionnelle. C'était l'époque où le film de Preminger, Exodus, remplissait les salles; Mais depuis, il s'est passé bien des choses : Sabra et Chatila, l'assassinat de Rabin, et tant  d'injustices, de violences, de crimes. Alors le mot "sionisme", du moins, ce qu'il suggère aujourd'hui à toute personne éprise des droits de l'homme, il dégage pour moi, et d'assez loin, une odeur nausabonde, fècisante pour tout dire. Au trou vite, et tirons la chasse !

Additum -

Merci à Lucien Bergeret pour le lien vers le site de l'UJFP , organisation dont, à ma grande honte, j'ignorais jusqu'à l'existence. Inutile de dire l'effet sur moi du texte de la pétition adressée à Manuel Valls, ainsi que de celui invitant à distinguer antisionisme et antisémitisme. Honneur à l'UJFP !

Non, antisionisme n'est pas synonyme d'antisémitisme ! Lire à ce sujet l'article de Rony Brauman sur le site de l'UJFP   ( ujfp.org )
Image illustrative de l'article Pierre Cambronne
Pierre Cambronne