lundi 11 avril 2016

Le secret de la situation politique

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Les rencontres des Nuits debout se multiplient dans les villes de France. On y échange à perte de vue, sinon à perdre haleine (puisque le temps des interventions est limité), sur toutes sortes de sujets, à commencer par les plus brûlants.

D'aucuns y voient une façon neuve de pratiquer la démocratie, encore que de tels échanges ont lieu et eurent lieu dans un passé relativement proche, qu'ils soient institutionnalisés et codifiés dans nos Assemblées, ou qu'ils aient fait l'ordinaire d'assemblées populaires dans diverses circonstances, comme les révolutions française, russe ou portugaise. Flaubert, dans l'Education sentimentale, décrit, sans beaucoup d'indulgence, l'une de ces assemblées populaires, pendant la révolution de 1848.

On pourrait imaginer que l'actuel mouvement  débouche à son tour sur une action révolutionnaire : que, par exemple, à Paris et dans nos grandes villes, des dizaines, voire des centaines de milliers  de marcheurs pacifiques s'en aillent investir, à l'heure du berger, l' Elysée, les Assemblées, les ministères, les préfectures, sans se heurter à l'opposition des forces de l'ordre ni de l'armée, et le tour serait joué. les vraies difficultés viendraient après, quand il s'agirait de savoir qui représente quoi, qui fait quoi, qui commande à qui, qui prend les décisions et lesquelles. Pour échapper à la paralysie engendrée par l'émiettement des opinions, on ne voit pas comment on pourrait échapper à des ententes, des regroupements, conditions d'une simplification minimale du jeu politique, elle même condition d'un minimum de clarté et d'efficacité ; mais il est clair qu'alors on retomberait dans les vices qu'on avait voulu combattre. Montesquieu a très bien décrit cette aporie dans ses Lettres Persanes : la démocratie y apparaît comme le tout petit et fragile intervalle qui sépare l'anarchie de la tyrannie.

C'est que nous vivons dans une société éminemment complexe, où chacun, à la limite, ne représente que lui-même et n'exprime que ses propres opinions, toujours quelque peu différentes de celles du voisin. La situation se complique encore si l'on envisage un ensemble plus vaste comme l'actuelle Europe des vingt-cinq.

Dans un texte de Face aux verrous où l'on retrouve l'esprit du Voyage en Grande Garabagne, Henri Michaux décrit très bien cette complexité :


"                                      LE SECRET DE LA SITUATION POLITIQUE

                                                                                                     " Soyons enfin clairs "
                                                                                                                     ( AROUET ).

   Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommédé. Les Nibbonis de Bonnaris s'entendent soit avec les Nippos de Pommédé, soit avec les Rijabons de Carabule pour amorcer une menace contre les Ouménés de Bonnada, après naturellement s'être alliés avec les Bitules de Rotrarque, ou après avoir momentanément, par engagements secrets, neutralisé les Rijobettes de Biliguette qui sont situés sur le flanc des Kolvites de Beulet qui couvrent le pays des Ouménés de Bonnada et la partie nord-ouest du turitaire des Nippos de Pommédé, au-delà des Prochus d'Ousteboule.

   La situation naturellement ne se présente pas toujours d'une façon aussi simple : car les Ouménés de Bonnada sont traversés eux-mêmes par quatre courants, ceux des Dohommédés de Bonnada, des Odobommédés de Bonnada, des Orodommédés de Bonnada et, enfin, des Dovoboddémonédés de Bonnada.

   Ces courants d'opinion ne sont pas en fait des bases et se contrecarrent et se subdivisent, comme on pense bien, suivant les circonstances, si bien que l'opinion des Dovoboddémonédés de Bonnada n'est qu'une opinion moyenne et l'on ne trouverait sûrement pas dix Dovoboddémonédés qui la partagent et peut-être pas trois, quoiqu'ils acceptent de s'y tenir quelques instants pour la facilité, non certes du gouvernement, mais du recensement des opinions qui se fait trois fois par jour, quoique selon certains ce soit trop peu même pour une simple indication, tandis que, selon d'autres, peut-être utopistes, le recensement de l'opinion du matin et de celle du soir serait pratiquement suffisant.
   Il y a aussi des opinions franchement d'opposition, en dehors des Odobommédés. Ce sont celles des Rodobommédés, avec lesquels aucun accord n'a jamais pu se faire, sauf naturellement sur le droit  la discussion, dont ils usent plus abondamment que n'importe quelle autre fraction des Ouménés de Bonnada, dont ils usent intarissablement.    "

C'est, semble-t-il, à ce stade que se sont provisoirement arrêtés les participants à la Nuit debout. Pourvu que ça dure.


Henri Michaux ,   Face aux verrous  ( Gallimard )




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