dimanche 24 avril 2016

Solaires

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Rien de tel qu'un beau soleil levant pour ranimer en vous l'appétit de vivre. C'est que ce dit très bien le début de la nouvelle de Robert Walser, La promenade :

Un matin, l'envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l'escalier et me précipiter dans la rue. Dans l'escalier, je fus croisé par une femme qui avait l'air d'une Espagnole, d'une Péruvienne ou d'une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée.
   Pour autant que je m'en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d'une humeur aventureuse et romantique qui m'emplit d'aise. Le monde matinal qui s'étalait devant moi me parut si beau que j'eus le  sentiment de le voir pour la première fois. Tout ce que j'apercevais me donnait une agréable impression d'amabilité, de bonté et de jeunesse. J'oubliai bien vite qu'un moment encore auparavant, dans mon bureau, là-haut, je ruminais des pensées lugubres devant une feuille de papier vide. La tristesse, la souffrance et toutes les idées pénibles avaient comme disparu, quoique je ressentisse encore vivement une certaine gravité devant et derrière moi.
   J'éprouvais une curiosité joyeuse pour tout ce qui allait bien pouvoir se trouver sur ma route ou la croiser. [...]  "

Relisant ce texte, je m'aperçois que c'est moi qui y ai introduit un soleil matinal, qui n'est nullement mentionné, bien qu'il soit question d'une "rue vaste et  claire". Mais le début de ce récit m'évoque irrésistiblement, je dois le dire, un radieux soleil.

Louis-René des Forêts, dans les Poèmes de Samuel Wood, chante plus directement la puissance régénératrice du soleil. Le problème est qu'elle ne se manifeste guère qu'au matin, pour nous aider à accepter de vivre, un jour encore :

 " Nous autres encore vivant ici sur terre,
Le soleil là-haut est notre sauveur,
L'ami du matin qui nous pousse hors du lit,
Le miroir où les alouettes se font piéger,
Le dieu d'or semant sa poudre trompeuse,
Qu'on voit comme un gros oeil rouge à son déclin
Quand le moment approche de reprendre en main
Les pièces de cet interminable procès,
D'avoir à comparaître devant soi-même
Selon le rite imposé par l'insomnie [...] " 

Les illusions dispensées par "l'ami du matin" se dissipent vite sous la morsure corrosive de la lucidité de l'auteur d'Ostinato...

Mourir au soleil levant ... Ce serait une fin sans doute moins désespérante qu'au spectacle du "gros oeil rouge" du soleil  couchant...

Raide sur son lit d'hôpital, le vieillard Marcel avait agonisé doucement tout au long de la nuit, dans une demi-conscience où la vague remémoration de quelques épisodes piteux de son existence n'était pas pour lui faciliter le passage. C'est alors qu'une aide-soignante gironde et dynamique fit une entrée en fanfare dans la chambre obscure.  -- Salut, M'sieur Marcel ! Quel  beau soleil matinal, claironna-t-elle tout en tirant brusquement les rideaux.

La chambre donnant à l'est, un soleil splendide illumina violemment, tel un projecteur de théâtre ( à découpe ), la face livide du Marcel. Pan ! dans l'oeil gauche (le droit depuis longtemps hors d'usage). Ebloui, aveuglé, foudroyé, il eut un sursaut, puis un hoquet, étranglé. Et ce fut tout.

Adieu  Adieu

Soleil cou

Coupé

Evitons aux mourants les émotions trop brutales : elles peuvent hâter leur fin.

                                                                        *

 " Le soleil est une furtive vision de l'enfer à travers un trou de serrure ", note David Foster Wallace dans L'infinie comédie.

Aussi est-il préférable de ne pas le regarder en face. Mais ce matin, dans le ciel lavé, le vent agite le vert tendre des feuillages miroitants. Douce contemplation. C'est déjà ça.

Robert WalserLa promenade, traduction de Bernard Lortholary  (Gallimard)

Louis-René des Forêts ,   Poèmes de Samuel Wood     (Gallimard / Quarto)

Guillaume ApollinaireZone , in Alcools  (Gallimard)

David Foster WallaceL'infinie comédie ,  traduction de Francis Kerline  (Editions de l'Olivier)


( Posté par : Marcel, avatar eugènique sur le déclin )







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